Jimmy Rivière

Jimmy Rivière

de Teddy Lussi-Modeste

  • Jimmy Rivière
  • France2009
  • Réalisation : Teddy Lussi-Modeste
  • Scénario : Rebecca Zlotowski, Teddy Lussi-Modeste
  • Image : Claudine Natkin
  • Montage : Albertine Lastera
  • Musique : Rob
  • Producteur(s) : Jean-Christophe Reymond
  • Production : Kazak Productions
  • Interprétation : Guillaume Gouix (Jimmy Rivière), Béatrice Dalle (Gina), Hafsia Herzi (Sonia), Serge Riaboukine (José)
  • Date de sortie : 9 mars 2011
  • Durée : 1h30

Jimmy Rivière

de Teddy Lussi-Modeste

Les poings dans les poches


Les poings dans les poches

Œuvre brute et à fleur de peau, Jim­my Riv­ière est le pre­mier long-métrage de Ted­dy Lus­si-Mod­este, jeune réal­isa­teur de 32 ans qui s’est adjoint les ser­vices de Rebec­ca Zlo­tows­ki pour l’écriture du scé­nario. Dans la mou­vance de cette réjouis­sante nou­velle vague du ciné­ma français (Belle Épine, Mem­o­ry Lane, La Vie au ranch, etc.), le réal­isa­teur fait de son per­son­nage prin­ci­pal un véri­ta­ble corps-écran, à la fois rageur et mal­adroit, et doit beau­coup à l’im­pli­ca­tion de son acteur prin­ci­pal, Guil­laume Gouix, belle révéla­tion du film.

Ces derniers mois, on a beau­coup par­lé de cette nou­velle généra­tion de réal­isa­teurs et réal­isatri­ces, tous nés entre la fin des années 1970 et le début des années 1980, qui ont pour pre­mier point com­mun d’avoir sor­ti leur pre­mier long-métrage de ciné­ma en 2010. Mais le rap­proche­ment entre ces nou­velles fig­ures ne s’arrête bien heureuse­ment pas à ce hasard de cal­en­dri­er. Par­mi eux, de Sophie Letourneur à Rebec­ca Zlo­tows­ki en pas­sant par Mikhaël Hers, on retrou­ve cette même volon­té de dépein­dre – sans se ren­dre esclave de cer­tains mod­èles de ciné­ma un peu trop étouf­fants – une généra­tion (les “vingte­naires”), égarée quelque part entre les affres d’une ado­les­cence aux lim­ites de plus en plus floues et un âge adulte qui se devrait d’être moins hési­tant. Que ce soit dans les belles réus­sites que sont La Vie au ranch, Belle Épine ou encore Mem­o­ry Lane, on plonge dans un entre-deux con­fus où les flux se con­tre­dis­ent en per­ma­nence (élan con­tre mélan­col­ie), don­nant le sen­ti­ment que quelque chose se perd en cours de route, sans que l’on sache exacte­ment quoi. Ce chaos a des tonal­ités dif­férentes dans chaque film : l’absurde dans La Vie au ranch, le spleen dans Belle Épine. Dans Jim­my Riv­ière, il est surtout ques­tion de rage, celle de ne pou­voir faire accepter sa valeur indi­vidu­elle face à l’harmonie com­mu­nau­taire, aus­si utopique soit-elle.

C’est le com­bat de chaque jour de ce jeune homme issu d’une com­mu­nauté de gens du voy­age très proche du pen­tecôtisme. Alors qu’on attend de lui qu’il soit un adulte respon­s­able – enten­dons par là sus­cep­ti­ble de prêch­er la bonne parole auprès d’autres âmes égarées –, Jim­my n’arrive pas à se défaire de ses deux pas­sions : la boxe thaï et sa petite amie Sonia (Haf­sia Herzi). Dans un cas comme dans l’autre, il est avant tout ques­tion du corps de Jim­my : corps qui se bat, bous­cule, frappe, corps qui étreint, pos­sède, s’abandonne. Que ce soit sur le ring, guidé par les con­seils d’un entraîneur à qui on ne la fait pas (incar­né par Béa­trice Dalle, tou­jours là où on ne l’attend pas) ou à l’arrière de son camp­ing-car pour vivre une pas­sion dévo­rante, Jim­my Riv­ière fait de son corps son seul moyen d’expression, la seule pos­si­bil­ité de canalis­er une énergie nour­rie d’une colère dont on ne com­prend jamais véri­ta­ble­ment la source. L’exigence de la com­mu­nauté est sans con­ces­sion : mené par José (Serge Riaboukine), le groupe lui demande de nier son essence même en aban­don­nant tout ce qui car­ac­térise le jeune homme. Celui-ci tente de s’y pli­er, et c’est peut-être dans cer­taines de ces scènes que le film trou­ve ses quelques lim­ites : sans bien com­pren­dre les enjeux aux­quels il souhaite pour­tant se soumet­tre (le dis­cours autour de la croy­ance fleure bon la légère car­i­ca­ture), Jim­my frôle par­fois la dés­in­car­na­tion, pris­on­nier d’enjeux ou d’affronts dont l’intensité n’est pas vrai­ment relayée à l’écran (la scène où, à bout, il tabasse un autre jeune du marché où il tra­vaille par exem­ple).

Totale­ment en phase avec son per­son­nage prin­ci­pal, le film prend sa plus belle dimen­sion lorsqu’il per­met à celui-ci d’exprimer tout ce qui devrait être réprimé. Quelque part entre la hargne agres­sive d’un Mar­lon Bran­do et la rage sui­cidaire d’un James Dean, Guil­laume Gouix porte lit­térale­ment Jim­my en lui don­nant une véri­ta­ble matière. Mais plus que lui don­ner un corps (nerveux et ath­lé­tique), l’acteur lui offre aus­si un vis­age sin­guli­er doté de grands yeux verts tra­ver­sés par de boulever­sants éclats. Selon son inter­locu­teur et son envi­ron­nement, le garçon est tour à tour imma­ture et impul­sif (notam­ment lorsqu’on abor­de la ques­tion de la foi) ou éton­nam­ment sen­si­ble et lucide lorsqu’il est ques­tion de l’isolement dont il souf­fre depuis qu’il a trahi les attentes de sa com­mu­nauté. Les scènes en com­pag­nie d’Hafsia Herzi sont par­mi les plus réussies. Leurs rap­ports fusion­nels, faits d’agressivité et d’incessantes engueu­lades, lais­sent éclater de purs moments de ten­dresse. Si on pense bien évidem­ment à cette scène de fin qui s’ouvre aux per­spec­tives les plus inat­ten­dues, la scène où Sonia débar­que dans le ves­ti­aire des boxeurs pour crier sa colère à celui qu’elle aime est une des plus sur­prenantes déc­la­ra­tions d’amour qu’il ait été don­né de voir ces derniers temps au ciné­ma. L’ombre de Pialat n’est jamais très loin (d’autant plus qu’Hafsia Herzi retrou­ve le bagout qui a fait sa répu­ta­tion dans La Graine et le mulet), mais Ted­dy Lus­si-Mod­este n’a pas la mis­an­thropie de son aîné qui n’offrait à ses per­son­nages que très peu de res­pi­ra­tions. Le jeune réal­isa­teur se pose ici en relais d’une des­tinée qui ne demande juste­ment qu’à ce qu’on fasse acte de générosité, ce qui nous donne envie de le suiv­re de très près pour ses prochains pro­jets.

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