Fighter

Fighter

de David O. Russell

  • Fighter
  • (The Fighter)
  • États-Unis2010
  • Réalisation : David O. Russell
  • Scénario : Scott Silver, Paul Tamasy, Eric Johnson, Keith Dorrington
  • Image : Hoyte van Hoytema
  • Montage : Pamela Martin
  • Musique : Michael Brook
  • Producteur(s) : David Hoberman, Todd Lieberman, Dorothy Aufiero, Ryan Kavanaugh, Paul Tamasy, Mark Wahlberg
  • Interprétation : Mark Wahlberg (Micky Ward), Christian Bale (Dicky Eklund), Melissa Leo (Alice Ward), Amy Adams (Charlene Fleming), Jack McGee (George Ward), Mickey O'Keefe (lui-même)...
  • Distributeur : Metropolitan FilmExport
  • Date de sortie : 9 mars 2011
  • Durée : 1h53

Fighter

de David O. Russell

Éternel retour


Éternel retour

Film de boxe à l’argument rédemp­tion­nel usé “jusques aux cordes” (ou éter­nel, selon le point de vue), Fight­er émerge par la grâce de sa sub­stance socio-dra­ma­tique et de choix de mise en scène d’une remar­quable sobriété, qui n’ont pas tou­jours été la mar­que de son auteur – out­re qu’ils con­trastent avec les per­for­mances du cast­ing. Pour son retour plus de six ans après le fias­co I Heart Huck­abees, via un pro­jet qui lui appar­tient moins qu’à son inter­prète et pro­duc­teur Mark Wahlberg, David O. Rus­sell adopte une garde basse pour mieux taper dans les stat­uettes, et ça lui va comme un gant.

On con­naît l’histoire. Celle du film : le come­back du boxeur pois­sard, emmuré dans un milieu de sous-pro­lé­taires pas for­cé­ment méchants mais sale­ment affreux. Celle de sa pro­duc­tion : une ges­ta­tion dif­fi­cile, soutenue des années durant par un Mark Wahlberg pro­duc­teur per­suadé d’avoir trou­vé là le rôle de sa vie, s’entraînant d’arrache-pied sans être cer­tain que le film se fera puis renonçant à son salaire d’acteur ; un Dar­ren Aronof­sky attaché au pro­jet (man­i­feste­ment trop proche d’un autre – The Wrestler) qui s’en va (mais reste pro­duc­teur exé­cu­tif), après Matt Damon et avant Brad Pitt, tous deux ini­tiale­ment prévus pour le rôle finale­ment échu à Chris­t­ian Bale, et le recours in extrem­is à David O. Rus­sell.

Celle, enfin, de son réal­isa­teur : pour ceux qui l’auraient oublié (on a fail­li), David O. Rus­sell était à la fin des années 1990 l’un des représen­tants les plus en vue d’une généra­tion de cinéastes améri­cains qui devait cass­er la baraque, avec pour autres têtes d’affiche les Quentin Taran­ti­no, Steven Soder­bergh (tous deux pré­co­ce­ment couron­nés à Cannes), David Finch­er, Paul Thomas Ander­son et autres Spike Jonze. Si con­cer­nant ces derniers la pré­dic­tion s’est sou­vent avérée (à quel point, c’est une affaire de goût), Rus­sell est pour sa part resté à quai – il en faut tou­jours un. La faute à une ambi­tion pas vrai­ment à la mesure de moyens peut-être sures­timés (cf. I Heart Huck­abees et ses méan­dres méta­physi­co-foireux), puis aus­si à une répu­ta­tion de Mr Look-at-me‑I’m‑a-genius ingérable et car­ac­tériel – on soupçonne qu’il y ait du David O. Rus­sell dans le Bil­ly Walsh allergique aux “cos­tumes” d’Entourage, bijou de série pro­duit par… Wahlberg. Aus­si vite enter­ré qu’il avait été mon­té en épin­gle, Rus­sell était con­sid­éré comme plus ou moins per­du pour la cause.

Au creux de la vague, le réal­isa­teur s’est donc vu con­fi­er le pro­jet par son copain Marky Mark, autant à la recherche d’une bouée de sauve­tage que désireux d’en lancer une à l’auteur des Rois du désert (Fight­er est leur troisième col­lab­o­ra­tion). Soit l’histoire vraie du come­back de Micky Ward, poids-léger soumis à l’influence néfaste de sa famille et con­traint d’écarter sa mère puis son demi-frère et entraîneur, l’ancien cham­pi­on Dicky Eklund, devenu un clow­nesque camé. Un retour au pre­mier plan autant pour le boxeur que pour le cinéaste, effec­tué sous le signe de la sobriété pour Rus­sell qui, n’officiant pas à l’écriture, se devait seule­ment d’honorer ses fonc­tions dans un pro­jet qui n’était pas le sien, et n’a pas cher­ché à jouer l’épate. C’est pour­tant son apport qui se révèle déter­mi­nant, puisque c’est bien le réal­isa­teur qui a réori­en­té le film et mis l’accent sur sa prin­ci­pale réus­site : cette pein­ture dra­mati­comique du pro­lé­tari­at white trash au tra­vers du clan Ward-Eklund, étouf­fant matri­ar­cat au sein duquel un épou­vantable aréopage (“nid” sem­ble le mot juste) de sœurs vient jouer les échos de l’inénarrable matrone. C’est ce milieu, le des­tin pathé­tique de Dicky et la façon dont ils enser­rent Micky en le tirant involon­taire­ment vers le bas qui for­ment le véri­ta­ble cœur du film. On évoque sou­vent l’entourage des boxeurs pour en soulign­er la nociv­ité. Si c’est encore le cas ici, la famille de Micky est aus­si mon­trée comme un mal néces­saire : nuis­i­ble certes, mais indis­pens­able, au réc­it comme à Micky, car­ac­tère effacé au milieu de ce car­naval, où l’on repère tout de même quelques bonnes âmes et influ­ences béné­fiques. Hormis chez Ben Affleck, on avait rarement vu cet attachant et effrayant milieu ouvri­er bostonien, que con­naît bien Wahlberg pour avoir lui-même gran­di à quelques kilo­mètres des pro­tag­o­nistes de Fight­er, faire l’objet d’une atten­tion si avide.

Gravi­tent donc autour du dis­cret Mark Wahlberg des acteurs qui lui man­gent lit­térale­ment sur la tête : Chris­t­ian Bale d’abord, qui n’a une nou­velle fois pas lés­iné sur la sévérité du régime (le spec­tac­u­laire est son ordi­naire) et rat­trape donc ses repas, s’impliquant “à fond” et sac­ri­fi­ant ses habituelles exi­gences salar­i­ales, puis Melis­sa Leo, plus vraie que nature en matri­arche per­ox­y­dée, tous deux engagés dans des trans­for­ma­tions qui entrent pile poil dans le périmètre des per­for­mances à oscars (ça tombe bien, ils vien­nent de les recevoir). On pour­rait trou­ver navrant pour lui le fait que Wahlberg se retrou­ve éclip­sé (même sur l’af­fiche…) par ses parte­naires alors qu’il est sup­posé­ment dans le rôle de sa vie (son Medellin, pour repar­ler d’Entourage), et que l’excellente Amy Adams en rajoute une couche en venant lui “vol­er” quelques scènes. Jeu en retenue injuste­ment écrasé par de voy­ants numéros d’acteurs, per­for­mance physique escamotée par celle du feu fol­let Bale ? Sans doute, mais, out­re qu’il a quand même été nom­mé à l’oscar lui aus­si, on pour­ra y voir la preuve de l’abnégation de Wahlberg, puisqu’il ne sem­ble pas s’offusquer du phénomène, et paraît même, au con­traire, l’avoir encour­agé : sans doute la preuve que ce joueur d’équipe, qui con­naît l’his­toire des deux frères depuis tout gosse, est autant voire plus pro­duc­teur qu’acteur, lais­sant son réal­isa­teur s’attarder sur l’autre ver­sant de ce film de boxe qu’il désir­ait pour­tant, ce qui témoigne moins d’une faib­lesse que d’une autre forme de salu­taire mod­estie. De même la réserve de Micky, com­bat­tant inlass­able, n’est-elle pas une défail­lance – pas plus que le car­ac­tère exubérant de Dicky n’est une force.

Étrange jux­ta­po­si­tion de caboti­nage et d’effacement “vériste” côté cast­ing, du point de vue formel le film se dis­tingue par une rel­a­tive et peut-être trompeuse économie de moyens, qui mêle style doc­u­men­taire et codes du ciné indé, priv­ilé­giant caméras portées ou steadicam, du moins dans ses séquences “socio-dra­ma­tiques” ; plus inédites que la parabole du cham­pi­on qui se relève, ces dernières rog­nent donc (comme sa famille) sur la recon­quête de Micky, quand bien même les com­bats, cadrés par les équipes de HBO (pas des incon­nus pour Wahlberg), atteignent une vérité pas si fréquente. S’adjoignant le tal­ent du directeur pho­to de Morse, Rus­sell étouffe l’esbroufe et développe son élé­gant réal­isme, servi par des inter­prètes pas tou­jours sub­tils mais sou­vent bluffants. Il touche ain­si dans ses moments les plus réus­sis à la sim­plic­ité émou­vante, cru­elle ou amu­sante d’un Rocky, mais se perd un peu lorsqu’il veut mor­dre sur le ter­rain pic­tur­al de Rag­ing Bull, avec quelques plans de com­bats repiqués au mae­stro. Deux “sur­moi” qui écrasent par instants le film, lequel respire toute­fois en réus­sis­sant à renou­vel­er son pre­mier mod­èle, abdi­quant intel­ligem­ment la lutte esthé­tique avec le sec­ond, hors con­cours – par son raf­fine­ment comme son pro­pos.

Si ce Fight­er n’est peut-être pas le clas­sique qu’on voudrait nous ven­dre, il signe tout de même le retour en forme d’un réal­isa­teur qui mérite mieux qu’un statut d’ex-espoir.

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