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À ciel ouvert

À ciel ouvert

de Iñès Compan

  • À ciel ouvert
  • France2010
  • Réalisation : Iñès Compan
  • Scénario : Iñès Compan
  • Image : Iñès Compan, Martin Ducros
  • Son : Samuel Lietmann, Pablo Demarco
  • Montage : Virginie Véricourt
  • Musique : Emmanuel Blanc
  • Production : Mosaïque Films, Le Hamac Rouge
  • Distributeur : Mosaïque Films
  • Date de sortie : 9 mars 2011
  • Durée : 1h34

À ciel ouvert

de Iñès Compan

Usages des lieux, usages de la parole


Usages des lieux, usages de la parole

D’une mod­este école à une immense mine d’argent, Iñès Com­pan varie les échelles et capte les luttes des Kol­las, peu­ple autochtone des hauts plateaux du nord-ouest argentin. On retien­dra par­ti­c­ulière­ment un pré­cieux tra­vail sur la con­struc­tion et le dévoile­ment de la parole et des dis­cours, faisant de ce film une sorte d’agora qui fait écho à bien des com­bats menés aux qua­tre coins du monde.

On peut dire que le ton est don­né dès les pre­mières images : des indi­ens Kol­las dépla­cent des pier­res pour couper une route. Il revendique le droit de dis­pos­er d’une école. Pour l’instant, elle n’a ni sol, ni fenêtre, ni toit, rien que des murs. Bref, une école à ciel ouvert. On le pressent, ces pousseurs de pierre s’apparentent à des Sisyphe, les occa­sions de mon­ter et descen­dre cette lourde charge n’ont pas man­qué par le passé, et ne man­queront dans le futur. Qu’à cela ne tienne, les indigènes se bat­tent depuis longtemps pour vivre digne­ment sur cette terre pelée, acca­blée de soleil et battue par les vents. Dans la nudité du décor, ce représen­tant du gou­verne­ment – avec son télé­phone qui ne capte pas – n’est pas le moins ridicule. Au bon endroit au bon moment, la caméra d’Iñès Com­pan le met com­plète­ment à poil, du moins son dis­cours. Une des belles qual­ités d’À ciel ouvert réside dans cette capac­ité à dévoil­er les langues, com­ment elles se for­ment, se débitent, se con­fron­tent et se con­tre­dis­ent.

Avec cette his­toire d’école, les Kol­las-Sysiphe n’ont encore rien vu. En quelques plans – on pour­rait presque dire “clics” –, le film se délo­calise : des hauts plateaux pelés au quarti­er des affaires tout en ver­ti­cal­ité de Van­cou­ver. Dans la déjà anci­enne novlangue néo-libérale, un mon­sieur pro­pre sur lui débite avec entrain et gour­man­dise tech­nocra­tiques un pro­jet de mine d’argent à ciel ouvert, situé pré­cisé­ment en ter­ri­toire Kol­las. Une petite ani­ma­tion 3D et un coup de Google Earth plus tard : relo­cal­i­sa­tion sur les hauts plateaux. Iñès Com­pan com­pose ici une red­outable cir­cu­la­tion entre statuts d’images et échelles d’espaces, posant avec une grande effi­cac­ité les enjeux d’À ciel ouvert. Il est un peu dom­mage que le film perde ensuite ce sens de l’espace, puisqu’une cer­taine con­fu­sion s’installe pour le spec­ta­teur dans cette per­cep­tion des repères.

Ce pas­sage par les images virtuelles ren­force l’impression d’un viol qui guette ce paysage pau­vre et nu, dans le ven­tre duquel som­meille des richess­es dont l’exploitation avait été arrêtée. Triste promesse d’une mon­tagne évis­cérée, de l’atomisation d’une com­mu­nauté et de la frag­ili­sa­tion d’un mode de vie. Des engins aux formes et dimen­sions insen­sées débar­quent comme dans un film de sci­ence-fic­tion. Des matéri­aux liss­es appa­rais­sent : l’aseptisation guette. Un polar aus­si. Dans ce tra­vail de longue haleine (trois ans de tour­nage), on assiste à une course-pour­suite : aller plus vite que les con­sciences, pren­dre le magot avant que l’on puisse dire ouf. Si À ciel ouvert renonce à ren­dre tout à fait intel­li­gi­ble l’espace, c’est pour mieux se pencher sur la parole. On dira que celle de la com­pag­nie multi­na­tionale se gorge d’un mon­strueux soviétisme, et celle des ONG d’une rhé­torique tran­spi­rant l’aporie. Langues du virtuel, de la déréal­i­sa­tion : celle de com­mu­ni­cants.

Pen­dant ce temps, laborieuse­ment et lente­ment, une con­science, un dis­cours et un sem­blant d’organisation émer­gent chez les Kol­las. Si une cer­taine fatal­ité mar­que le con­stat d’Iñès Com­pan quant au cas qu’elle observe, il s’agit aus­si de la promesse qu’il sera pos­si­ble de cap­i­talis­er par la suite. Car il est bien con­nu que le com­bat de Sisyphe n’a pas de fin. Il ne s’arrête jamais, autant être mieux armé pour les prochaines luttes.

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