© Mars Films
Toi, moi, les autres

Toi, moi, les autres

de Audrey Estrougo

  • Toi, moi, les autres
  • France2010
  • Réalisation : Audrey Estrougo
  • Scénario : Audrey Estrougo, Juliette Sales, Aline Mehouel
  • Image : Guillaume Schiffman
  • Montage : Sophie Reine
  • Musique : Baptiste Charvet
  • Producteur(s) : Olivier Delbosc, Marc Missonnier
  • Production : Fidélité Films
  • Interprétation : Leïla Bekhti (Leïla), Benjamin Siksou (Gabriel), Cécile Cassel (Alexandra), Maria-Sohna Condé (Tina), Chantal Lauby (Valérie), Nicolas Briançon (Brice)...
  • Distributeur : Mars Films
  • Date de sortie : 23 février 2011
  • Durée : 1h30

Toi, moi, les autres

de Audrey Estrougo

Tout le monde, il est beau


Tout le monde, il est beau

Qua­tre ans après Regarde-moi, un pre­mier film mod­este mais très promet­teur, la jeune réal­isatrice Audrey Estrou­go se voit con­fi­er un pro­jet net­te­ment plus ambitieux : une comédie musi­cale dont le pro­pos se voudrait social et poli­tique, tout en s’adjoignant un réper­toire de chan­sons pop­u­laires. Le résul­tat n’est pas vrai­ment con­va­in­cant : si les scènes chan­tées et dan­sées ne sont pas les plus déplaisantes, la portée sociale et poli­tique pâtit claire­ment d’un gros prob­lème d’écriture, pri­vant l’ensemble d’un manque de cohérence et d’équilibre.

Leïla (Leïla Bekhti) est une jeune Beurette qui vit dans un quarti­er pop­u­laire de Paris où tout le monde sem­ble vivre en har­monie. Le petit théâtre de sa vie se résume essen­tielle­ment à un salon de coif­fure afro où ses copines black et son pote homo beur rivalisent d’exubérance. À la mai­son, la jeune femme fait la fierté des siens – surtout son père – en s’apprêtant à décrocher son mas­ter de droit. Mais voilà que tout bas­cule lorsqu’elle ren­con­tre Gabriel (Ben­jamin Sik­sou), petit bour­geois du 16e arrondisse­ment qui, après une soirée de beu­ver­ie dans un casi­no hup­pé de la cap­i­tale, ren­verse son petit frère. Alors que tout les oppose sur le plan social, les deux vont tomber amoureux l’un de l’autre, pous­sant même le jeune homme à remet­tre en ques­tion son mariage immi­nent avec la rigide Alexan­dra (Cécile Cas­sel). Tels des Roméo et Juli­ette des temps mod­ernes, les deux tourtereaux vont subir l’opprobre de leurs familles et amis respec­tifs. Et comme rien n’est jamais sim­ple, Tina, qui a veil­lé sur Leïla depuis le décès de sa mère, est men­acée d’expulsion alors que Gabriel est à l’exact opposé de cette réal­ité : il a pour père un influ­ent préfet de police mais celui-ci ne voit sur les cas d’expulsion que des numéros de dossier.

Si le film n’était pas réal­isé par Audrey Estrou­go, jeune réal­isatrice promet­teuse qui avait éton­né par sa matu­rité en sor­tant à seule­ment 24 ans son pre­mier long-métrage, on pour­rait croire sur le papi­er à un épisode de Plus belle la vie : ici, le dis­cours poli­tique sur la sit­u­a­tion des sans-papiers relève plus de l’artifice scé­nar­is­tique car jamais les dia­logues ne sor­tent du sen­tier très bal­isé d’un dis­cours bien-pen­sant et aucun véri­ta­ble enjeu n’est posé. Que les esprits apoli­tiques se ras­surent : le film ne jette pas le moin­dre pavé dans la marre de notre min­istère de l’Intérieur et se con­tente de cumuler les pon­cifs les plus éculés – et devenus bien mal­heureuse­ment ter­ri­ble­ment banals – sur l’inhumanité d’une admin­is­tra­tion à traiter les cas humains. Évidem­ment, cer­tains diront que la comédie musi­cale était peut-être le dernier genre à approcher pour traiter de ques­tions de société puisque la réal­ité y est sou­vent trav­es­tie. Si l’on peut con­céder qu’il est dif­fi­cile d’imaginer les frères Dar­d­enne s’essayant à l’exercice, il n’est pour­tant pas totale­ment incon­gru d’associer le genre à ce dis­cours pro­gres­siste et human­iste. En 1997, Ducas­tel et Mar­tineau osaient une comédie musi­cale sur la ques­tion du Sida sur fond de mil­i­tan­tisme (le très beau Jeanne et le garçon for­mi­da­ble). Et bien avant eux encore, l’inégalable Jacques Demy n’était pas qu’un doux rêveur vivant en totale autar­cie dans son ciné­ma enchan­té : des Para­pluies de Cher­bourg (1964) à Une cham­bre en ville (1981), on y abor­dait la ques­tion de la guerre d’Algérie ou des con­flits soci­aux sans jamais porter préju­dice à la forme, bien au con­traire !

Du coup, on se demande pourquoi la réal­isatrice s’est embar­quée dans ce pro­jet de comédie musi­cale où elle ne parvient jamais à faire pass­er la moin­dre idée de con­science citoyenne. Évidem­ment, le réper­toire de chan­sons choisies va de la var­iété mit­ter­ran­di­enne (“Un autre monde” de Télé­phone, “Sauver l’amour” de Daniel Bal­avoine) à celle qui s’est gen­ti­ment posi­tion­née con­tre l’extrême-droite galopante (“Tout le monde” de Zazie), comme pour mieux mar­quer l’identité du film, quitte à faire de la peine à Jean-Marie. Les pas­sages chan­tés sont hon­nête­ment menés, même si la caméra se fait par­fois plus qu’hési­tante. Le dynamisme de l’ensem­ble repose davan­tage sur l’im­pli­ca­tion des inter­prètes (dont Leïla Bekhti, déjà épatante dans Tout ce qui brille), ce qui per­met aux tableaux de s’en­chaîn­er sans déplaisir. Mais ces scènes se posi­tion­nent plus en inter­ludes d’un scé­nario très mal écrit et ne font que soulign­er l’absence de cohérence de l’ensemble. Peut-être con­sciente de son inca­pac­ité à don­ner à ce film musi­cal une portée véri­ta­ble­ment poli­tique, Audrey Estrou­go con­clut son film en se rabat­tant in-extrem­is sur des images d’archive de man­i­fes­ta­tions en faveur des sans-papiers réprimées dans la bru­tal­ité. Véri­ta­ble aveu d’échec, ce choix de mon­tage démon­tre finale­ment que la réal­isatrice n’a jamais cru au pou­voir d’une fic­tion con­stru­ite sur l’artifice pour sen­si­bilis­er son pub­lic à un véri­ta­ble sujet de fond. Il est donc indis­pens­able de révis­er ses clas­siques.

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