Almanya

Almanya

de Yasemin Şamdereli

  • Almanya
  • (Almanya: Willkommen in Deutschland)
  • Allemagne2011
  • Réalisation : Yasemin Şamdereli
  • Scénario : Yasemin Şamdereli, Nesrin Şamdereli
  • Image : Ngo The Chau
  • Son : Guido Zettier
  • Montage : Andrea Mertens
  • Musique : Gerd Baumann
  • Production : Roxy Film GmbH, Infa Film
  • Interprétation : Vedat Erincin (Hüseyin), Fahri Ogün Yardım (Hüseyin jeune), Lilay Huser (Fatma), Demet Gül (Fatma jeune), Rafael Koussouris (Cenk), Aylin Tezel (Canan), Denis Moschitto (Ali), Petra Schmidt-Schaller (Gabi)...
  • Distributeur : Eurozoom
  • Durée : 1h41

Almanya

de Yasemin Şamdereli

L'autre en hors-champ


L'autre en hors-champ

[Berlin 2011]

Almanya, dis­ons-le tout de suite, n’est pas un grand film, mais c’est un film sym­pa­thique. Mais il peut être amu­sant de com­par­er un film sym­pa­thique alle­mand (alors même qu’un des sujets du film est d’interroger com­ment l’être, alle­mand) avec les films sym­pa­thiques français que nous con­nais­sons. L’être-sympathique des films – et ce com­mun aux deux nation­al­ités – réside prin­ci­pale­ment dans la pho­togra­phie du film, qui est en fait une pho­togénie. L’image est très col­orée, très vive, lumineuse, lisse. Elle attire l’œil, l’appâte. La caméra se fait dis­crète, elle n’appuie pas ses mou­ve­ments, elle tourne douce­ment. Le for­mat de l’image (en ciné­mas­cope), donne une belle éten­due. Le film est cha­toy­ant, mais peu con­tem­platif. En réal­ité, s’il y avait un mot pour le résumer, ce serait le fon­du : tout y con­court, tout glisse sans trop insis­ter. Les réc­its imbriqués nous font per­dre le fil, douce­ment, jusqu’à leur inter­rup­tion qui nous relance dans un autre moment de glisse­ment. Il y a aus­si le désir de se fon­dre, de devenir un groupe : famille, nation­al­ité. Les vis­ages, en cela, aux grands yeux écar­quil­lés, sont comme des puits sans fond où l’on peut plonger son iden­ti­fi­ca­tion. Ce serait sans doute là où Almanya comme film sym­pa­thique dif­fère de ses équiv­a­lents français : ces derniers ne cherchent que le petit détail incon­gru (obses­sion­nel chez Amélie Poulain), le petit gim­mick sin­guli­er qui rendrait atten­dris­sant. Ici, il y a celui de la tante qui rêvait d’être éboueuse, ou de l’oncle obsédé par le Coca Cola. Mais au con­traire, ici, les dif­férences entre les per­son­nages, même si elles exis­tent ne les détachent pas de leur monde, elles les ancrent plus pro­fondé­ment.

Ce film est éton­nant dans sa capac­ité à vouloir oubli­er tout ce qui empêche ou gêne la fusion. Et pour­tant le sujet appelle pré­cisé­ment cela, puisqu’il s’agit pour ces émi­grés turcs arrivés en Alle­magne de savoir, de la pre­mière à la troisième généra­tion, ce qu’ils font de leur nation­al­ité. Or finale­ment, le film inter­roge moins le rap­port d’un indi­vidu à un pays, que l’individu à sa famille. Il déplace le prob­lème au sein d’un vase clos con­stru­it par l’expérience sub­jec­tive. Celle-ci est rel­a­tive­ment bien traitée, puisque nous percevons les visions des dif­férents pro­tag­o­nistes par rap­port à la nation­al­ité : des arrière-grands-par­ents arrivant en Alle­magne, à leurs enfants décou­vrant Noël, jusqu’aux enfants des enfants comme à rebours leur patrie d’origine. Or par ce fon­du per­pétuel des regards, la réal­isatrice et sa sœur coscé­nar­iste essayent d’unifier une sorte d’expérience col­lec­tive de ce qu’est être immi­gré ou descen­dant d’immigré. Mais cette expéri­ence col­lec­tive se regarde en réal­ité elle-même, il n’est fait nulle men­tion des réal­ités sociales, ni même comme on pou­vait l’attendre – car le film l’annonce plusieurs fois comme un “dis­cours offi­ciel”, et notam­ment au générique – d’une his­toire de l’Allemagne retrou­vant sa crois­sance grâce à l’immigration.

Une ques­tion dans ce film me taraude : où sont les Autres ? C’est-à-dire, où est, en un sens, la société. La poli­tique interne de cette famille est rel­a­tive­ment réac­tion­naire (même si, sym­pa­thique), et rel­a­tive­ment patri­ar­cale (le film n’y prête aucune atten­tion). Mais cette microso­ciété inter­roge tout sauf le prob­lème de l’intégration. Le film va mon­tr­er les soucis de coor­di­na­tion (ce qui faut faire pour être un bon/vrai alle­mand), les pra­tiques qui changent, les envi­ron­nements, mais ne se ques­tionne pas une sec­onde sur le choix et ses ambiguïtés. Le film démarre pour­tant sur le prob­lème du très jeune Cenk, gamin attachant aux grands yeux, qui n’est choisi ni dans l’équipe de foot des Turcs, ni dans celle des Alle­mands. Finale­ment, il devient turc. Le “choix” est résolu, mais pas par le pro­tag­o­niste ! Le film sem­ble dire : tous les Turcs et descen­dants turcs sont turcs. Mais il ne laisse pas à ses per­son­nage la lib­erté qui est pour­tant néces­saire, et qui est la seule vraie ques­tion : le choix même du choix, c’est à dire aus­si, le choix de se déclar­er ni l’un ni l’autre, ou même le choix d’être autre chose qu’une nation­al­ité. Le vase clos évite, juste­ment, de se pos­er la ques­tion de l’ailleurs, et du rap­port avec les autres. Il n’y a pas de dia­logue avec l’Allemagne, il n’y a pas véri­ta­ble­ment non plus de dia­logue avec la Turquie. Les per­son­nages n’ont d’autre local­i­sa­tion que l’ensemble qu’ils com­posent.

Une chose étrange est le traite­ment de la langue : des scènes très amu­santes mon­trent les immi­grés fraîche­ment arrivés et ne com­prenant pas un mot d’allemand con­fron­tés aux autochtones par­lant une langue incom­préhen­si­ble. En réal­ité, les Turcs par­lent alle­mand (dans l’histoire famil­iale racon­tée, et majori­taire­ment dans le présent du réc­it), et les Alle­mands incom­préhen­si­bles, une langue de gloubi-boul­ga. Ces scènes sont des­tinées à ren­dre au pub­lic alle­mand l’impression d’étrangeté don­née par quelqu’un qui ne com­prend pas une langue. L’effet est réus­si. Mais le sens l’est moins, et il en ressort que les immi­grés, si le film entend nous en racon­ter une his­toire crédi­ble, par­lent alle­mand. Il y a comme une tromperie de la forme. Tromperie sym­pa­thique, mais qui a elle aus­si le mérite d’effacer là encore une con­fronta­tion à son sujet. Le film joue le rôle d’un appren­tis­sage à l’égard du pub­lic alle­mand : “Met­tez-vous le temps d’un film dans le peau d’une famille d’immigrants.” Mais l’identification ne suf­fit pas seule à offrir des répons­es : la ques­tion de l’immigration n’est pas celle d’une per­son­ne qui n’en com­prend pas une autre, mais celle de deux per­son­nes qui ont des dif­fi­culté à com­mu­ni­quer ensem­ble.

Si l’on prend un peu de dis­tance sur le film, on pour­rait s’apercevoir que c’est peut-être juste­ment symp­tôme du famil­ial­isme con­tre le social au sens large qui est un vrai prob­lème iden­ti­taire. Non tant celui des com­mu­nautés ou du dit “com­mu­nau­tarisme”, que d’une struc­ture sociale déjà elle-même telle­ment soudée qu’elle ne peut pas se pos­er des ques­tions de société. Et cela ne vaut pas que pour les immi­grés, mais bien des deux côtés. Ce qu’élude le film, c’est pré­cisé­ment la ques­tion de la mix­ité : le con­joint anglais (“si au moins il était alle­mand !” soupire le grand-père) de Canan, la jeune fille qui attend un enfant de lui, etc.

Évidem­ment, on ne peut voir dans ce film qu’une sym­pa­thique comédie, attachante (elle l’est et provoque ce sen­ti­ment) et désireuse de bien faire. Mais elle n’apporte stricte­ment rien à une réflex­ion sur la place de l’immigration aujourd’hui, car la struc­ture même du film et des per­son­nages évite l’ailleurs, or c’est juste­ment dans le dia­logue avec l’autre que cette ques­tion se doit d’être débattue.

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