Le Marchand de sable

Le Marchand de sable

de Jesper Møller, Sinem Sakaoğlu

  • Le Marchand de sable
  • (Das Sandmännchen - Abenteuer im Traumland)
  • Allemagne, France2010
  • Réalisation : Jesper Møller, Sinem Sakaoğlu
  • Scénario : Katharina Reschke, Jan Strathmann, sur une idée de Jan Bonath et Helmut Fischer
  • d'après : les personnages
  • de : Gerhard Behrendt
  • Image : Angela Poschet
  • Montage : Ringo Hess
  • Musique : Oliver Heuss
  • Producteur(s) : Jan Bonath
  • Interprétation : Bruno Renne (Miko Scheerbart), Ilja Richter (M. Scheerbart), Volker Lechtenbrink (le marchand de sable), Marc Wehe (Nepomuk), Julia Richter (Mme Scheerbart), Valeria Eisenbart (Lina Scheerbart)...
  • Effets visuels : Julian Hermannsen, Axel Mähler
    Personnages : Gerlinde Godelmann
  • Date de sortie : 9 février 2011
  • Durée : 1h24

Le Marchand de sable

de Jesper Møller, Sinem Sakaoğlu

Bonne nuit tout le monde


Bonne nuit tout le monde

Rap­pelons à nous le regard vide du gamin à qui, pour la pre­mière fois, un enseignant dit « sujet libre ». Que faire de toute cette lib­erté ? Pren­dre exem­ple sur Jes­per Møller et Sinem Sakaoğlu : voilà une bonne idée. Devant le défi qui con­sis­tait à créer le Pays du Rêve de toutes pièces, un pays où tout – vrai­ment tout – est pos­si­ble, les deux réal­isa­teurs ont su con­stru­ire un univers onirique envoû­tant, crédi­ble, char­mant, au-delà même du cahi­er des charges du domaine du con­te pour enfant, domaine dans lequel le film se situe pour­tant résol­u­ment.

Le monde des rêves est égale­ment le monde des cauchemars. Et dans ce dernier, Tourni-cauchemar, prince des nuées qui hante la tem­pête et se rit de l’archer, est sou­verain. Le jour où ce nar­quois et ricanant malan­drin vole le sable mag­ique du marc­hand de sable, les enfants du monde entier ne peu­vent plus s’endormir. Le marc­hand man­date l’un de ses mou­tons (de ceux qui saut­ent con­tin­uelle­ment des bar­rières pour vous endormir, vous savez bien) pour ramen­er du pays des hommes un humain capa­ble de rêver – ce que nul ne fait en Pays des Rêves – et de con­tr­er les noirs des­seins de Tourni-cauchemar…

La saga des Min­i­moys, L’Histoire sans fin, etc. : on ne compte plus les pro­jets plus ou moins heureux ayant déjà usé la corde de l’argument du Marc­hand de sable. Qu’à cela ne tienne, ce n’est pas parce que tous les con­tes com­men­cent par « il était une fois » que tous se valent. Le Marc­hand de sable est un film très net­te­ment séparé en deux par­ties : le monde des humains, filmé avec des acteurs, et le Pays du Rêve, en image par image. Oublions vite le monde des humains, qui con­stitue cer­taine­ment le point faible du film. Pour sa par­tie onirique, le film fait donc mon­tre d’une impres­sion­nante créa­tiv­ité, et d’une maîtrise peu com­mune de la dynamique nar­ra­tive pro­pre à son sujet.

Évo­quant autant les mon­des mous de Dalí que la pro­fu­sion créa­tive de la saga Sand­man de Neil Gaiman, le tra­vail de Jes­per Møller et Sinem Sakaoğlu sur leur monde onirique force l’admiration. Tour à tour absurde, fan­tas­magorique, grotesque et mer­veilleuse­ment poé­tique, le monde du Marc­hand de sable fait un usage exem­plaire de sa lib­erté artis­tique, avec un goût remar­quable et une grande justesse visuelle et ciné­matographique. Le film promène donc ses spec­ta­teurs de tableaux naïfs en paysages sur­réal­istes, de mon­des inquié­tants aux rêves les plus doux, avec une inven­tiv­ité et une finesse remar­quables.

Non con­tents, donc, d’être par­venus à créer un univers visuel d’une grande beauté et d’une créa­tiv­ité remar­quable, Jes­per Møller et Sinem Sakaoğlu prê­tent une atten­tion inat­ten­due à leurs per­son­nages. Ain­si, si le marc­hand de sable lui-même est une fig­ure quelque peu atone – qui laisse avant tout son jeune hôte s’exprimer et grandir –, les per­son­nages du mou­ton, du petit garçon et de Tourni-cauchemar sont remar­quable­ment écrits, et – c’est impor­tant – traduit. Le mou­ton, « goofy side­kick »[ref]Le parte­naire du héros dans les films améri­cains des années 1980, des­tiné à être le sup­port comique.[/ref], assène con­tin­uelle­ment des sail­lies ver­bales tout à fait savoureuses, et se con­stru­it au fil de cette log­or­rhée une per­son­nal­ité réelle ; le petit garçon a, évidem­ment, des démons à vain­cre pour sor­tir gran­di de l’aventure, mais la façon dont ce pas­sage s’effectue est suff­isam­ment orig­i­nale pour être soulignée ; le méchant Tourni-cauchemar, enfin, est avant tout un méga­lo­mane névrosé, arro­gant et mal­in­ten­tion­né certes, mais suff­isam­ment human­isé et crédi­ble dans ses moti­va­tions pour sor­tir du tout-venant du bes­ti­aire des mon­stres.

Au-delà même de la façon dont il rem­plit le cahi­er des charges d’un film pour enfants – car c’est le genre dans lequel s’inscrit défini­tive­ment Le Marc­hand de sable –, le film mon­tre donc la capac­ité de Jes­per Møller et Sinem Sakaoğlu à avoir une véri­ta­ble exi­gence, une véri­ta­ble per­son­nal­ité artis­tique. Le Marc­hand de sable est donc une remar­quable réus­site dans le ciné­ma d’animation qui assume son média, qui légitime son matéri­au comme peu de films, « con­crets » ou ani­més, savent le faire.

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