Rien à déclarer

Rien à déclarer

de Dany Boon

  • Rien à déclarer
  • France2011
  • Réalisation : Dany Boon
  • Scénario : Dany Boon
  • Image : Pierre Aïm
  • Montage : Luc Barnier
  • Musique : Philippe Rombi
  • Producteur(s) : Jérôme Seydoux
  • Production : Pathé
  • Interprétation : Benoît Poelvoorde (Ruben Vandevoorde), Dany Boon (Mathias Ducatel), Karin Viard (Irène Janus), François Damiens (Jacques Janus), Laurent Gamelon (Duval), Bruno Lochet (Tiburce), Julie Bernard (Louise Vandevoorde), Bouli Lanners (Bruno Vanuxem), Olivier Gourmet (le prêtre de Chimay), Philippe Magnan (le divisionnaire Mercier), Guy Lecluyse (Grégory Brioul), Zinedine Soualem (Lucas Pozzi)...
  • Sortie Nord et Belgique : 26 janvier 2011
  • Distributeur : Pathé Distribution
  • Date de sortie : 2 février 2011
  • Durée : 1h48

Rien à déclarer

de Dany Boon

Contrebande d'idées faisandées


Contrebande d'idées faisandées

La même chose, en plus riche, siou­plé ! Fort du faramineux suc­cès nation­al de son film précé­dent au degré zéro de la comédie à des­ti­na­tion télévi­suelle, Bien­v­enue chez les Ch’tis, Dany Boon en reprend les com­posantes com­mer­ciales, pour ne pas dire pub­lic­i­taires — région­al­isme racoleur avec accent[ref]À ce sujet, on con­state avec con­ster­na­tion que sa trou­vaille, qu’il réédite dans Rien à déclar­er, con­sis­tant à avancer la sor­tie du film dans la région visée par une couleur locale en toc feignant la sym­pa­thie pour les gens du cru, est en train de don­ner des idées à d’autres pro­duc­teurs. La pra­tique a notam­ment été sig­nalée dans le Sud-Ouest (No Pasaran) et est d’ores et déjà annon­cée dans la région Rhône-Alpes avec un titre promet­teur : Mais y va où le monde ?[/ref], sim­plic­ité des émo­tions en toc, mes­sage passe-partout à la tolérance. Et en recrée un avatar à plus gros bud­get, tou­jours dans le nord de la France qui lui est si cher, mais cette fois à la fron­tière fran­co-belge. Tout de même, l’ac­teur-réal­isa­teur comique de moins en moins drôle devrait se méfi­er. Si l’in­gré­di­ent prin­ci­pal de son suc­cès reste sa façade de mod­estie, les gros moyens mis en œuvre ici (après son énorme propo­si­tion récente de “césar de la meilleure comédie” qui a fail­li devenir un improb­a­ble “césar du box-office”) la con­tre­dis­ent quelque peu. Plus gênant : ils font cra­quer sérieuse­ment les cou­tures de son sys­tème, ren­dant plus écla­tants les fonde­ments les moins avouables qui sous-ten­dent ses pro­duits estampil­lés “comédie pop­u­laire française”.

Qui peut le plus peut le moins

Dans Rien à déclar­er, on retrou­ve donc un con­flit région­al (France/Belgique) porté à un point si invraisem­blable que sa réso­lu­tion par le scé­nario ne sera qu’une for­mal­ité, une romance con­trar­iée par led­it con­flit où Dany Boon prend une nou­velle fois le rôle de l’amoureux tran­si, et un effort de met­tre tout le pub­lic der­rière soi en se rabat­tant sur un for­mat télévi­suel (mise en scène aus­si inspirée que celle d’un épisode de Joséphine ange gar­di­en, romance et comédie dignes des sketch­es de Scènes de ménages). Mais Boon, depuis Bien­v­enue chez les Ch’tis, a décidé d’être ambitieux — dans le pire sens du terme com­pris par l’in­dus­trie du ciné­ma “pop­u­laire” français, c’est-à-dire en se con­tentant d’é­taler ses moyens sans inspi­ra­tion et aveu­gle au ridicule qu’il atteint.

Dans Rien à déclar­er, il y a donc aus­si de l’ac­tion “à l’améri­caine” (avec des fusil­lades et une Renault 4L “tunée” comme le taxi de Luc Besson), des intrigues sec­ondaires en plus et même un con­texte his­torique orig­i­nal où Boon plante un improb­a­ble bud­dy-movie : en 1993, après la dis­pari­tion du poste de douane d’un vil­lage frontal­ier fran­co-belge (Europe oblige), deux douaniers voisins et enne­mis, un Wal­lon vis­cérale­ment fran­co­phobe et un Français qui n’aime pas les Wal­lons fran­co­phobes, sont con­traints à tra­vailler ensem­ble. Out­re la per­plex­ité de voir un pro­jet aus­si lim­ité se sen­tir obligé de se sophis­ti­quer en s’ap­puyant sur l’his­toire récente de l’Eu­rope (à moins que ce ne soit juste pour le bête plaisir de se moquer des Renault 4L…), les efforts accrus de Boon ont surtout le défaut de ne faire qu’é­taler la mis­ère pro­fonde de son ciné­ma, quand ils espér­eraient lui don­ner une ampleur. Entre ses gross­es paluches, qui dit plus d’ac­tion dit plus d’ex­ci­ta­tion sur place dans une réal­i­sa­tion aus­si plate que le plat pays ; qui dit plus d’in­trigues sec­ondaires dit plus de per­son­nages ne ressem­blant à rien (qu’ils soient curé — pau­vre Olivi­er Gourmet, trafi­quants de drogues ou cafetiers), plus d’é­mo­tions en car­ton, plus de comique ver­bal et de sit­u­a­tion en deçà du lam­en­ta­ble.

Bienvenue… ou pas

Mais ce n’est pas beau, de se moquer, nous dira-t-on. Il se trou­vera à coup sûr des gens pour défendre ce genre de chose, comme du reste ils l’ont défendu à pro­pos de Bien­v­enue chez les Ch’tis. Ils trou­veront dans l’indi­gence de l’ensem­ble une forme de sim­plic­ité, de mod­estie qu’ils qual­i­fieront d’ap­pré­cia­ble ; ver­ront dans les piteuses scènes comiques sur les antag­o­nismes régionaux une forme de satire des préjugés motivée par un louable human­isme. Cer­tains pour­raient même, pourquoi pas (on n’en est plus à une énor­mité près, dans la cri­tique française), voir en Dany Boon un exem­ple d’ “auteur pop­u­laire et généreux” dont le ciné­ma français aurait besoin pour se relever des méfaits d’un auteurisme her­mé­tique (en ver­tu, encore et tou­jours, de cet anti-intel­lec­tu­al­isme ram­pant actuel par lequel on s’ex­cuse de son refus de penser et d’im­pli­quer sa pen­sée). Mais gageons que même cette paresse intel­lectuelle trou­vera du fil à retor­dre face à un nou­veau film qui, sans doute un peu trop fort de ses moyens, a moins peur d’é­taler le fonds de com­merce plutôt glauque sur lequel cap­i­talise le gen­til Dany.

Sur l’an­tag­o­nisme exploité dans Bien­v­enue chez les Ch’tis, Boon avait été assez malin pour baser son comique de bas étage sur les clichés sur le nord du point de vue du sud, mais aus­si inverse­ment, l’air de ren­voy­er dos à dos les préjugés des uns et des autres pour mieux les neu­tralis­er. Ici, en revanche, le rôle de cinéaste-arbi­tre ne lui sied plus vrai­ment. Il faut voir com­ment il croque d’un côté les douaniers français légère­ment méprisants envers les Belges, mais bonne pâte quand même, for­cé­ment menés par lui-même dans son reg­istre de gen­til un peu timide mais qu’il ne faut pas chercher, de l’autre les douaniers belges obtus aux ordres d’un psy­chopathe for­cé­ment antipathique (même dans ses atti­tudes les plus ridicules), for­cé­ment cam­pé par un Benoît Poelvo­orde en roue libre. Il faut voir com­ment il met en scène sys­té­ma­tique­ment les duels ver­baux et par­fois physiques à l’a­van­tage des Français, de son pro­pre camp. Dans ce film, c’est le Belge seul qui à la fois étale son obses­sion anti-française et flat­te les clichés que les Français nour­ris­sent à l’é­gard de son peu­ple.

Dif­fi­cile de faire pass­er cette vision biaisée et rance pour une satire de l’in­tolérance. Mine de rien, ce déra­page nous rap­pelle que finale­ment, Les Ch’tis, à l’in­star de Rien à déclar­er, fai­sait bien moins rire des préjugés mutuels qu’avec eux. On se rap­pelle la façon dont les jeux pitoy­ables et répéti­tifs sur les accents et la bouffe locale ont su glan­er 20 mil­lions d’en­trées. On se rap­pelle ce que cer­tains refusent de voir, sans doute pour ne pas trou­bler le som­meil ambiant de la pen­sée : que le suc­cès com­mer­cial de Dany Boon, au fond, cap­i­talise pré­cisé­ment sur les tares qu’il pré­tend tourn­er en déri­sion, sur les sourires con­de­scen­dants qui appa­rais­sent face aux accents et aux recettes de cui­sine du cru, sur la défi­ance inhérente à l’être humain vis-à-vis de l’Autre, du voisin d’en face. Le ciné­ma de Boon appa­raît dès lors bien moins sincère, mod­este et aimable qu’il voudrait le croire, à l’in­star de l’op­por­tunisme de ceux qui désor­mais le finan­cent. Il nous reste le vœu pieu que cette for­mule tris­te­ment gag­nante trou­ve sa lim­ite avec les ratages man­i­festes de Rien à déclar­er… mais qu’on ne se fasse pas trop d’il­lu­sions.

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