Morgen

Morgen

de Marian Crişan

  • Morgen
  • Roumanie, France, Hongrie2010
  • Réalisation : Marian Crişan
  • Scénario : Marian Crişan
  • Image : Tudor Mircea
  • Décors : Robert Köteles
  • Costumes : Alexandre Ungureanu
  • Son : Calin Potcoava
  • Montage : Tudor Pojoni
  • Producteur(s) : Anca Puiu
  • Interprétation : Andras Hathazi (Nelu), Yilmaz Yalcin (Behran), Elvira Rîmbu (Florica), Dorin C. Zachei (Ovidiu)...
  • Date de sortie : 2 février 2011
  • Durée : 1h40

Morgen

de Marian Crişan

La place de la carpe


La place de la carpe

Même si Mar­i­an Crişan réalise ici son pre­mier long-métrage, il a déjà une Palme d’Or en poche, celle du court, obtenue à Cannes en 2008 avec Mega­tron. La vital­ité et le ton du ciné­ma roumain ne sont plus des décou­vertes ; avec par exem­ple La Fille la plus heureuse du monde (2009) de Radu Jude, Mor­gen appar­tient à ce que l’on peut con­sid­ér­er comme un deux­ième âge de cette ciné­matogra­phie, et con­firme la bonne tenue d’ensemble des films qui nous parvi­en­nent de ce pays.

Nelu mène une exis­tence un peu grise et sans relief. Il habite une vieille bicoque au toit défon­cé avec sa femme un peu mégère sur les bor­ds. Il est aus­si un vig­ile bien­veil­lant dans le super­marché de la petite ville frontal­ière de Salon­ta, affublé pour les cir­con­stances d’une tenue pass­able­ment ridicule, siglée “Preda­tor Secu­ri­ty”. Tout est périphérique dans Mor­gen, son espace en pre­mier lieu : un no man’s land frontal­ier coincé entre Roumanie et Hon­grie, situé lui-même dans ce que l’on pour­rait car­ac­téris­er comme une ban­lieue européenne délais­sée, con­sti­tu­ant un qua­si angle mort en tant que représen­ta­tion, ciné­matographique ou autre.

Le film s’ouvre de bon matin ; la caméra suit longue­ment, depuis l’ar­rière, le side-car de Nelu qui pro­gresse laborieuse­ment sur la route avant d’atteindre un poste fron­tière. De retour d’une par­tie de pêche, le voilà aux pris­es avec un fonc­tion­naire tatil­lon. La con­ver­sa­tion hésite entre ten­sion et absurde. À terme, il peut rejoin­dre sa con­trée roumaine, mais ce n’est pas le cas de son pas­sager clan­des­tin coupable d’un défaut de papi­er : une carpe. Le pois­son doit être aban­don­né à une mort cru­elle par asphyx­ie sur le bitume. Du coup, une place se libère dans le véhicule. Lors d’une autre par­tie de pêche, il tombe sur un gros pois­son : un Turc échoué par là. Behran est en route vers l’Allemagne. Tem­pête sous un crâne, celui de Nelu : voici le badaud embar­qué dans le side-car ; le duo sur lequel repose le métrage est ain­si con­sti­tué.

D’une tonal­ité sub­tile­ment bur­lesque, Mor­gen joue avec un cer­tain nom­bre des ressorts du genre. On ne se situe pas pour autant dans le cadre d’une asso­ci­a­tion dépar­iée, mais plutôt une com­plé­men­tar­ité intu­itive et hasardeuse. Com­plète­ment paumé, Behran trou­ve en Nelu un point d’ancrage, et ce dernier voit en ce migrant une sorte de con­trechamp “exo­tique” face à la pesan­teur cen­tripète d’une exis­tence à l’horizon lim­ité, pour ne pas dire bouché. Mor­gen est moins muet qu’une carpe tout en reposant sur une forte incom­mu­ni­ca­bil­ité : la langue de l’un étant tout ce qu’il y a de plus inin­tel­li­gi­ble pour l’autre. Le spec­ta­teur non tur­coph­o­ne est con­vié au partage de cette béance puisque le réal­isa­teur a choisi de ne pas sous-titr­er les paroles de Behran. Ce déficit de com­préhen­sion par le lan­gage tend à recen­tr­er le film sur un autre élé­ment bur­lesque : la gestuelle et la cor­po­ral­ité, ceci pas­sant par la mise en présence de corps aux car­ac­téris­tiques con­trastées ; Nelu est aus­si mas­sif et pataud que Behran petit et vif. À par­tir de cette sit­u­a­tion, le film se déploie en un théâtre hési­tant entre élans human­istes et com­pro­mis­sion, grandeur d’âme et petites lâchetés. En venant en aide à Behran, Nelu devient une sorte de fugi­tif – peut-être se fuit-il lui-même ? – et entre dans un jeu du chat et de la souris avec les autorités, ceci étant ren­du tout en caus­tic­ité dilatée.

Il est aus­si ques­tion de dilata­tion dans le geste ciné­matographique puisque Mor­gen trou­ve sa belle effi­cience dans l’usage de plans séquence – l’une des mar­ques de fab­rique du ciné­ma roumain –, le plus sou­vent étirés et fix­es, mais tou­jours légère­ment bran­lants. Par­fois portée, la caméra peut alors pren­dre en charge le déplace­ment de façon heurtée, à moins que ce ne soit le con­traire. Dans ces con­di­tions, l’usage de la durée parvient sou­vent admirable­ment à con­stru­ire des séquences qui se gon­flent d’un état de flot­te­ment qui appar­tient aus­si bien aux per­son­nages qu’aux lieux ou sit­u­a­tions. À de rares excep­tions un peu for­cés (la bagarre lors de la par­tie de foot­ball), ces plans dis­posent le plus sou­vent de belles dynamiques internes – com­po­si­tions et mon­tage interne, jeux sur les échelles et la pro­fondeur de champ – où se suc­cè­dent, super­posent et dis­putent sur le fil du rasoir la comédie, l’émotion, le sus­pense et le drame. Bruitiste, cor­porel, dilaté : si l’ombre de Jacques Tati plane large­ment ici, Mor­gen représente le cas d’un essaim­age réus­si et Mar­i­an Crişan un nou­veau cinéaste roumain dont on aura plaisir à pren­dre des nou­velles.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !