© Capricci Films
La BM du Seigneur

La BM du Seigneur

de Jean-Charles Hue

  • La BM du Seigneur
  • France2010
  • Réalisation : Jean-Charles Hue
  • Scénario : Jean-Charles Hue
  • Image : Chloé Robert
  • Décors : Christophe Simonnet
  • Son : Benjamin Le Loch
  • Montage : Isabelle Proust
  • Producteur(s) : Axel Guyot
  • Interprétation : Fred Dorkel, Joseph Dorkel, Michaël Dauber, Moïse Dorkel, Philippe Martin, Nina Dorkel, Violette Dorkel, Maurice Serge Noyal, Kelly Noyal, Émilie Dorkel
  • Distributeur : Capricci Films
  • Date de sortie : 26 janvier 2011
  • Durée : 1h24

La BM du Seigneur

de Jean-Charles Hue

Les Cheyennes


Les Cheyennes

En France, on aime le ciné­ma améri­cain. On admire son effi­cac­ité, sa con­ci­sion, son pro­fes­sion­nal­isme à toute épreuve, jusque dans les plus bass­es tâch­es. On voudrait bien l’imiter. D’une part, parce qu’il sait rap­porter de l’ar­gent sans rien lâch­er sur l’am­bi­tion de ses sujets — et, en effet, quoi de plus attrayant pour la con­science que cette richesse raisonnable, jus­ti­fiée ? D’autre part parce que, dans le fond, on a un peu honte de notre ciné­ma sub­ven­tion­né et de notre coterie d’au­teurs dés­in­voltes, qui fab­riquent de beaux films que per­son­ne ne voit. Parce que tout le monde les trou­ve néces­saires mais per­son­ne ne veut les voir. Pour coller aux basques du ciné­ma améri­cain, et espér­er lui ressem­bler un tout petit peu, nos “grands cinéastes” font beau­coup d’ef­forts. Mais les Guil­laume Canet, les Jacques Audi­ard, les Alain Corneau, les Luc Besson n’ont pas com­plète­ment réus­si à digér­er la forme améri­caine. Quelque chose d’en­core trop fran­chouil­lard leur col­lait aux basques : un aigre com­plexe d’in­féri­or­ité que les mil­lions d’eu­ros n’ont pas suf­fi à étouf­fer. Alors com­ment, dans ces con­di­tions, ren­dre compte de cette réal­ité : la péné­tra­tion de l’imag­i­naire améri­cain sur notre ter­ri­toire ?

Aujour­d’hui, il sem­ble qu’un cinéaste ait trou­vé une solu­tion viable, et même très con­va­in­cante. Il s’ap­pelle Jean-Charles Hue et son film La BM du Seigneur. Cette solu­tion ne passe ni par les mil­lions, ni par les stars, ni par la gon­flette des effets spé­ci­aux ou autres tour­bil­lons de caméra. Elle passe par l’imag­i­naire. Par ses dis­crets échos, qui réson­nent en tous ces lieux qui con­ser­vent encore, au chaud, une belle col­lec­tion de réc­its. Ces lieux-souch­es où l’on a encore besoin de se racon­ter, de se faire pass­er des his­toires, ce sont les com­mu­nautés. À cet égard, il n’y a aucune dif­férence entre une famille de pio­nniers chez John Ford et la com­mu­nauté yéniche chez Jean-Charles Hue. Toutes deux entre­ti­en­nent une rela­tion par­ti­c­ulière au ter­ri­toire d’un pays. Une rela­tion qui, néces­saire­ment, se relate.

Tout com­mence par une his­toire de famille. Pas un por­trait des névros­es famil­iales — l’habituel “linge sale” du ciné­ma français — mais une his­toire de loi et de ter­ri­toire. Un west­ern. Un patri­arche remon­té dépêche son fils de se bat­tre pour lui con­tre son jeune chien fou de cousin, pour avoir tourné avec sa ruti­lante BMW trop près du camp de car­a­vanes. Nous sommes au sein d’une com­mu­nauté de gens du voy­age et, ici, la loi du père ne fait pas ques­tion. Le fils s’exé­cute ; toute la famille est der­rière lui pour le soutenir dans son com­bat, qui prend l’al­lure d’un rite ini­ti­a­tique. Jean-Charles Hue nous plonge dans un monde où les con­flits de famille con­cer­nent l’ensem­ble de la com­mu­nauté, où cha­cun à son mot à dire sur les prob­lèmes des autres, où chaque événe­ment est dis­cuté, le soir, au coin d’un feu ou dans les car­a­vanes. Si le patri­arche prend en charge de juguler l’in­di­vid­u­al­isme de son neveu, c’est bien enten­du parce que son atti­tude s’op­pose à la cohérence du groupe. Pour la con­serv­er dans son habi­tat – ces plaines déser­tiques beauceronnes où s’in­stal­lent les voyageurs, ces grandes coulées de bétons où per­cent quelques plantes — il faut éprou­ver cette loi patri­ar­cale, l’hon­neur, en la faisant jouer dans tous les rouages de cette petite société — frères, mères, sœurs, enfants, cousins, amis. Il est si rarement ques­tion de loi, dans la fic­tion française actuelle, qu’on se réjouit qu’un tel film, enfin, s’en empare.

Le plus beau, dans cette pre­mière par­tie, c’est ce qu’on aime aus­si dans les films de John Ford : cette acuité dans la descrip­tion sociale qui fait qu’au­cune feuille de l’ar­bre (généalogique) ne peut s’agiter sans que bruis­sent toutes les autres. On ne peut dès lors s’empêcher de dire que c’est pré­cisé­ment dans cette sour­dine de l’in­di­vidu, exigée par l’ob­ser­va­tion du jeu social, que le ciné­ma français est le plus sus­cep­ti­ble de renou­vel­er ses réc­its.

Une fois le con­flit réglé, le film prend une autre tour­nure. La ques­tion sociale se retourne comme un gant. Les deux fils aînés du patri­arche, pères de famille, sont liés par un vilain traf­ic. Un flingue promis con­tre une belle BMW blanche volée. Un soir, un ange appa­raît à Frédéric qui entre dans une crise mys­tique : il se tourne vers l’é­vangélisme et décide de puri­fi­er son exis­tence. Le traf­ic s’en trou­ve gelé, ce qui crispe les rela­tions entre les deux frères. Le choc moral atteint le plus imposant des trois frères, un véri­ta­ble colosse, un Tony Sopra­no yéniche, capa­ble de pass­er en une sec­onde de la bon­homie à une froide agres­siv­ité. Celui que tout le monde craig­nait devient l’ob­jet des quoli­bets et la cause d’une gêne qui gagne toute la com­mu­nauté. Parce qu’en Frédéric, la loi morale entre ouverte­ment en con­flit avec la loi sociale. Le vol est toléré par tous et pra­tiqué par la plu­part, assur­ant une grande par­tie de leurs revenus. La crise mys­tique de Frédéric le met soudaine­ment en rap­port avec une com­mu­nauté plus large, de laque­lle il adopte la loi morale et la ramène par­mi ses proches. Agent viral, elle agit sur eux en accu­sant indi­recte­ment leur mode de vie et ses petits arrange­ments avec la sacro-sainte pro­priété. Du coup, Frédéric passe pour un faible, un lâche, enfin, pour un traître aux siens.

Jean-Charles Hue a bien rai­son de ne rien se refuser. Il sait que la pau­vreté de la mise n’en­tame en rien l’au­dace du coup. Alors, il tente des choses. Il ne lésine pas sur les beaux mou­ve­ments de grue qui, à plusieurs repris­es, élèvent la caméra au-dessus du camp ou font tournoy­er le monde hors de ses repères. Il n’hésite pas à pouss­er son réc­it vers les pentes fan­tas­tiques de la vis­i­ta­tion, en se glis­sant sub­jec­tive­ment du côté de celui qui croit (et doute en même temps). Le film affronte ces risques avec un beau courage, sans jamais avoir honte de la pau­vreté de ses moyens. Il sait à tout moment la con­ver­tir en force épique. Quel sera l’ange du film ou le gage de sa vis­i­ta­tion ? Un gros chien blanc, tout bête, un placide pit-bull qui, selon Frédéric, lui a été con­fié par son mes­sager. Rien qu’on ne puisse s’at­ten­dre à trou­ver sur un camp de voyageurs. Ain­si, chaque objet, chaque lieu, chaque per­son­nage, dans La BM du Seigneur, est paré de cette dou­ble nature. À la fois occur­rence toute bête de la réal­ité la plus directe, avec laque­lle on fab­rique le film, et nid de fic­tions poten­tielles, jou­et de tous les racon­tars. Car le film a l’in­tel­li­gence de faire pass­er l’essen­tiel de la fic­tion par ce qui la porte sou­vent à incan­des­cence : la parole. Empoignades, dis­putes, argu­men­ta­tions, décon­nades, tous ces échanges ser­vent aus­si à une chose : trans­porter le mythe que cette petite société appose à son exis­tence et par lequel elle se racon­te.

Évidem­ment, cela ne va pas sans quelques pas­sages en force. Le film fonce tête bais­sée et ren­con­tre pas mal d’ob­sta­cles sur son pas­sage. Les séquences sont sou­vent mon­tées par-dessus la jambe. Cer­tains plans poussent comme des champignons sur la trame du film, dont la réal­i­sa­tion varie du très soigné à l’ap­prox­i­matif. Le souf­fle épique côtoie le souf­fle court. Tout cela brin­que­bale, chavire, men­ace de s’écrouler, puis non, tient la barre coûte que coûte con­tre vents et marées et vogue au petit bon­heur. Peu importe. Rien ne sert de faire le décompte des fautes du film. Ce serait pren­dre le ciné­ma pour une gram­maire — beurk ! Ce serait, surtout, pass­er à côté de l’essen­tiel. La force avec laque­lle Jean-Charles Hue impose ces nou­velles gueules bur­inées au cen­tre de l’écran français. La langue-coup-de-fou­et des “rabouins”, avec ses “raclis”, sa “chourave”, ses “ma couille” et ses “mon cousin”, incar­née avec une pré­ci­sion remar­quable (on sent que ce ne sont pas des dia­logues écrits pour “faire vrai”). Enfin, cette audace qui n’a pas de prix : pren­dre les réc­its des per­son­nages au sérieux et les inté­gr­er à la nar­ra­tion du film, sans rien tran­siger sur les dif­fi­cultés qu’ils imposent. Ain­si, Jean-Charles Hue réalise une coupe pré­cieuse et irrem­plaçable sur l’imag­i­naire yéniche, qui se décrit à mesure qu’il se mythi­fie, qui se fixe à mesure qu’il s’ex­trait du réel. Un pari risqué et large­ment tenu.

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