Même la pluie

Même la pluie

de Icíar Bollaín

  • Même la pluie
  • (También la Lluvia)
  • Espagne, Mexique2010
  • Réalisation : Icíar Bollaín
  • Scénario : Paul Laverty
  • Image : Alex Catalán
  • Montage : Ángel Hernández Zoido
  • Musique : Alberto Iglesias
  • Producteur(s) : Juan Gordon
  • Interprétation : Luis Tosar (Costa), Gael García Bernal (Sebastián), Juan Carlos Aduviri (Daniel), Karra Elejalde (Anton), Carlos Santos (Alberto)...
  • Distributeur : Haut et Court
  • Date de sortie : 5 janvier 2011
  • Durée : 1h44

Même la pluie

de Icíar Bollaín

À la Loach


À la Loach

Même la pluie a été écrit par Paul Laver­ty, scé­nar­iste attitré de Ken Loach depuis quinze ans. Il est réal­isé par son épouse, Icíar Bol­laín, qui, avant de sign­er plusieurs œuvres poli­tique­ment engagées[ref]En 1999, le remar­qué Flo­res de Otro Mun­do annonçait la vague de films con­sacrés au des­tin des immi­grés clan­des­tins ; Ne dis rien (2004) dénonçait l’enfer de la vio­lence con­ju­gale ; Mata­haris (2008) aus­cul­tait l’empiètement de la vie pro­fes­sion­nelle sur la vie privée.[/ref], a notam­ment joué dans Land and Free­dom, l’un des plus beaux films de Loach (dont elle a par ailleurs écrit une biogra­phie). Il n’est donc guère éton­nant que Même la pluie soit mar­qué, aus­si bien styl­is­tique­ment qu’idéologiquement, par l’empreinte du cinéaste bri­tan­nique. Pour autant, la com­para­i­son n’a rien d’écrasant pour le film de Bol­laín : intel­ligem­ment struc­turé et solide­ment mis en scène, il prou­ve que l’élève peut, par­fois, rivalis­er avec le maître.

Menée par Sebastián, un jeune réal­isa­teur pas­sion­né, et Cos­ta, son prag­ma­tique pro­duc­teur, une équipe de ciné­ma espag­nole s’installe à Cochabam­ba, en Bolivie. Elle vient y tourn­er, à moin­dre coût, un film sur Christophe Colomb et les pre­miers heurts entre Amérin­di­ens et Européens. Mais la pop­u­la­tion locale a d’autres soucis en tête : elle s’inquiète de la pri­vati­sa­tion de son eau potable au prof­it d’une multi­na­tionale améri­caine. La sit­u­a­tion s’envenime rapi­de­ment, et per­turbe le tour­nage… d’autant plus que Daniel, comé­di­en recruté sur place pour incar­n­er le chef de la rébel­lion con­tre les con­quis­ta­dores, est l’un des lead­ers du mou­ve­ment de protes­ta­tion.

Ses per­son­nages et le détail de son intrigue ont beau être fic­tifs, Même la pluie retrace des événe­ments réels. En 2000, les habi­tants de Cochabam­ba ont bel et bien dû se soulever con­tre l’expropriation d’un ines­timable bien com­mun, qui entraî­nait une hausse des tar­ifs insouten­able pour une pop­u­la­tion déjà dure­ment frap­pée par la pau­vreté. Vio­lem­ment réprimée par le pou­voir de l’époque, cette révolte fit un mort et des cen­taines de blessés avant que le con­sor­tium étranger ne se retire et que la pri­vati­sa­tion ne soit aban­don­née. La “guerre de l’eau” est, depuis, con­sid­érée comme emblé­ma­tique de la capac­ité de sim­ples citoyens à faire échec aux intérêts des multi­na­tionales, aux dik­tats de la Banque Mon­di­ale, et plus large­ment au libéral­isme tri­om­phant.

Si le par­ti pris de ses auteurs est très claire­ment affiché, et ce dès leur dédi­cace intro­duc­tive à la mémoire de Howard Zinn[ref]Décédé il y a un an, l’historien et poli­to­logue améri­cain Howard Zinn n’hésitait pas à se réclamer du social­isme. Il est l’auteur d’une très ambitieuse His­toire pop­u­laire des États-Unis, de 1492 à nos jours.[/ref], Même la pluie ne se réduit pas à un film à thèse. Le scé­nario de Paul Laver­ty tisse un réc­it puis­sam­ment romanesque : l’objectif est de sen­si­bilis­er le spec­ta­teur occi­den­tal aux mal­heurs de ce monde, à tra­vers un groupe d’Européens aux­quels il lui sera com­mode de s’identifier (ici, Sebastián, Cos­ta et leur équipe). Pour autant, les habi­tants de Cochabam­ba ne sont pas relégués hors champ, ou résumés par le seul per­son­nage de Daniel : comme dans les fresques his­toriques de Ken Loach (Land and Free­dom, Le vent se lève…), ils sont amenés à pren­dre directe­ment la parole dans des scènes de réu­nions poli­tiques où ils déci­dent, col­lec­tive­ment, de résis­ter. Chez Bol­laín comme chez Loach, le peu­ple n’est pas un fig­u­rant, mais un per­son­nage à part entière.

Le dis­cours ant­i­cap­i­tal­iste de Même la pluie se dou­ble d’une mise en abyme très habile. Sebastián et ses acteurs espag­nols (par­ti­c­ulière­ment ceux qui doivent inter­préter Bar­tolomé de Las Casas et Anto­nio de Mon­tesinos, soit les pre­miers opposants à l’esclavage et au géno­cide des Amérin­di­ens) rivalisent de beaux dis­cours anti­colo­nial­istes, mais restent longtemps aveu­gles aux prob­lèmes bien con­tem­po­rains que ren­con­trent les descen­dants des vic­times aux­quels leur film entend ren­dre hom­mage. Bol­laín et Laver­ty se moquent ain­si de l’humanisme en pan­tou­fles et du pater­nal­isme de cer­tains Occi­den­taux, et met­tent sub­tile­ment en rap­port les oppres­sions d’hier et celles d’aujourd’hui.

L’art ciné­matographique lui-même, et les con­di­tions de sa pro­duc­tion, ne sont pas épargnés. Ain­si, le lieu du tour­nage a été choisi par Cos­ta parce que les fig­u­rants y sont moins chers qu’ailleurs ! Pour autant, Même la pluie, s’il rap­pelle saine­ment qu’un film restera tou­jours moins impor­tant que ce qui se passe dans le monde qui le pro­duit et le con­somme, et s’il pose d’intéressantes ques­tions sur les prob­lèmes de la représentation[ref]À tra­vers notam­ment la scène – l’une des plus fortes du film – où les actri­ces quechuas refusent de simuler devant la caméra la noy­ade de leurs bébés.[/ref], ne raille pas l’authentique pas­sion du sep­tième art qui ani­me Sebastián – quand bien même lui ferait-elle pren­dre des déci­sions morale­ment dis­cuta­bles. Icíar Bol­laín partage vis­i­ble­ment cet amour du ciné­ma, dont elle fait elle-même preuve à tra­vers sa mise en scène. Très énergique, cette dernière parvient à flu­id­i­fi­er un film qui risquait de ploy­er sous le poids d’un scé­nario à la con­struc­tion très ambitieuse. Ain­si, les scènes du “film dans le film”, qui parsè­ment Même la pluie – si elles ne se haussent pas à la hau­teur des visions hal­lu­ci­na­toires d’Aguirre, la Colère de Dieu ou même de Cabeza de Vaca – ont suff­isam­ment d’ampleur pour faire regret­ter que cette chronique des XVème et XVIème siè­cles ne soit qu’un pré­texte, et ne doive jamais voir le jour[ref]Dans sa pre­mière ver­sion, le scé­nario de Paul Laver­ty se con­cen­trait pour­tant sur l’histoire de Colomb, et plus par­ti­c­ulière­ment sur le per­son­nage de Bar­tolomé De Las Casas. Ce n’est que dans les ver­sions ultérieures que l’histoire con­tem­po­raine a été intro­duite dans le projet.[/ref]. La réal­isatrice fait égale­ment la part belle aux acteurs, dont elle sait capter, à tra­vers un geste ou un regard, le trou­ble intérieur – les trois inter­prètes prin­ci­paux sont remar­quables.

Même la pluie se révèle ain­si plus habité que la plu­part des œuvres récentes d’un Ken Loach en voie de muséi­fi­ca­tion. L’efficacité du film, qui n’a rien à envi­er au ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en (avec lequel il partage d’ailleurs cer­taines scories – comme une musique qui sol­licite un peu trop l’émotion), explique qu’il ait pu être choisi par l’Espagne pour la représen­ter pour l’Oscar du meilleur film étranger. On appré­cie qu’une œuvre acces­si­ble et témoignant d’un engage­ment qui ne se résume pas à un con­stat mis­éra­biliste et résigné puisse ain­si béné­fici­er d’une vis­i­bil­ité méritée.

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