Hicham Ayouch

Hicham Ayouch

  • Propos recueillis à Paris le 17 novembre 2010 par Marion Pasquier
    Merci à Jamila Ouzahir
  • Hicham Ayouch

    « Tout m'intéresse. Tout ce qui peut se créer avec une caméra m'intéresse. »


    « Tout m'intéresse. Tout ce qui peut se créer avec une caméra m'intéresse. »

    Pour ce qui est des films récents présen­tés au Maghreb des films, Fis­sures est notre coup de cœur. Son jeune réal­isa­teur, Hicham Ayouch, nous par­le ici notam­ment de l’ex­péri­ence un peu folle qu’a été le tour­nage et de son désir d’ex­plor­er les pos­si­bil­ités du ciné­ma dans tous les sens. Sélec­tion­né en com­péti­tion cette année au Fes­ti­val de Belfort, Fis­sures sor­ti­ra en France début 2011.

    Fis­sures est votre sec­ond long métrage de fic­tion, après Les Arêtes du cœur en 2007 et après des doc­u­men­taires (Les Reines du roi, Pous­sières d’anges). Com­ment situez-vous Fis­sures par rap­port à eux ? Y a t‑il une con­ti­nu­ité dans votre recherche, thé­ma­tique, formelle, ou explorez-vous pour chaque film quelque chose de dif­férent ?

    Je fais les films comme je le sens. Ils sont assez dif­férents les uns des autres générale­ment. J’ai l’im­pres­sion que chaque film est une rup­ture parce que chaque fois j’es­saie de faire des choses dif­férentes. J’ai fait deux courts métrages, deux longs et deux doc­u­men­taires. Aucun ne se ressem­ble. Il y a quand même chaque fois une unique volon­té d’es­say­er de don­ner de l’é­mo­tion, d’aller le plus loin pos­si­ble dans la recherche de l’é­mo­tion. Mais sur le plan formel, je n’ai pas de style pré­cis.

    Vous n’avez pas écrit de scé­nario, Fis­sures est né d’un désir bru­tal de tourn­er, qui s’est très vite con­crétisé. Sur quelles bases est né ce film ?

    On a fait le film à sept. Les trois acteurs prin­ci­paux sont des amis à moi. Deux d’en­tre eux, Abdelsellem et Nourre­dine, ne sont pas des acteurs, et je me suis beau­coup inspiré de leur vie. Marcela est comé­di­enne, c’est la seule qui ait un per­son­nage un peu com­posé. Le film oscille entre le doc­u­men­taire et la fic­tion. Les per­son­nages sont très proches de ce que sont les acteurs dans la vie (je leur ai d’ailleurs lais­sé le même prénom). J’ai pu faire le film en fonc­tion d’eux parce que je con­nais­sais leur vie, leurs failles, leurs fis­sures.

    Avez-vous à des­sein mélangé des gens qui n’avaient pas la même expéri­ence du tour­nage ?

    Il n’y a pas eu de réflex­ion à ce niveau-là. J’ai appelé cinq-six per­son­nes, je leur ai demandé si elles voulaient faire un film, et du jour au lende­main elles ont dit oui. J’ai appelé des gens qui me con­nais­saient en tant qu’être humain, qui con­nais­saient mon tra­vail et qui me fai­saient con­fi­ance. Des gens que je savais capa­bles de se lancer dans une aven­ture un peu folle. On me demande par­fois : pourquoi une Brésili­enne (Marcela) ? Il se trou­ve que Marcela est une amie à moi, qu’elle était de pas­sage à Paris et qu’elle a accep­té de venir à Tanger faire le film. C’est aus­si sim­ple que ça en fait.

    Com­ment s’est passé ce tour­nage ?

    Il a duré 12 jours. On s’est d’abord retrou­vés à cinq-six pen­dant deux jours dans mon apparte­ment à Tanger, où a été tourné le film. Moi, en faisant la route de Casablan­ca (où j’habitais) à Tanger, j’avais eu cette idée d’un homme qui sort de prison, qui ren­con­tre une femme et qui a une rela­tion pas­sion­nelle avec elle. Ensuite cha­cun a don­né ses idées. On avait une petite trame et chaque jour en nous lev­ant le matin on inven­tait des séquences. On tour­nait beau­coup au fil de l’in­spi­ra­tion de cha­cun, de l’in­tu­ition de ce qui se pas­sait à l’in­térieur des per­son­nages. Chaque jour, chaque acteur dis­ait où en était son per­son­nage.

    Répétiez-vous les scènes avant les pris­es ?

    On a par­fois répété sans filmer, mais très peu. Sou­vent on fai­sait plusieurs pris­es et on gar­dait la meilleure. Il y a aus­si beau­coup de scènes qu’on n’a pas répétées et dont on a gardé la pre­mière prise.

    Quelle était votre part d’in­ter­ven­tion quant à ce que fai­saient les acteurs ?

    Il y a des moments où je n’é­tais plus en con­trôle. Quand on ne fai­sait qu’une seule prise, je leur don­nais des indi­ca­tions avant de tourn­er, et après c’est eux qui par­taient en impro­vi­sa­tion. Il m’ar­rivait sou­vent de leur par­ler pen­dant qu’ils jouaient. C’est un étrange tra­vail de direc­tion d’ac­teurs. Il se passe aus­si entre les pris­es, parce qu’on vivait tous ensem­ble, on dor­mait tous ensem­ble dans mon apparte­ment. On a vrai­ment vécu une expéri­ence col­lec­tive. Dans cer­taines scènes, les acteurs par­taient en vrille sur une inspi­ra­tion, et comme on fai­sait beau­coup de plans séquence, je lais­sais tourn­er tant que je sen­tais qu’il y avait quelque chose. D’autres fois, j’es­sayais de les influ­encer en me met­tant près d’eux, face à eux, con­tre eux, pour leur par­ler, leur sug­gér­er des choses. C’é­tait intéres­sant comme mode de tra­vail. On a lais­sé une grande place à la lib­erté de jeu, de recherche. Pour moi c’é­tait com­pliqué parce que je fai­sais le cadre et je devais en même temps suiv­re ce qui se pas­sait. C’est pour ça que par­fois le point n’est pas fait, la perche entre dans le champ…

    Les déplace­ments des corps sont très impor­tants dans le film. Les rela­tions entre les per­son­nages sem­blent davan­tage dépen­dre d’eux que des dia­logues. Dic­tiez- vous ces déplace­ments aux comé­di­ens ?

    Il arrivait que pen­dant qu’on était en train de tourn­er je leur dise « fais ci, fais ça, casse-lui la gueule… » Mais c’est moi qui m’adap­tais à leurs déplace­ments, c’est pas eux qui s’adap­taient à la caméra.

    Les angles sont var­iés et par­fois sur­prenants. Pen­siez-vous en amont à la place de la caméra ou la déci­diez-vous au moment de la prise ?

    C’é­tait au feel­ing.

    J’imag­ine que le film s’est beau­coup écrit lors du mon­tage…

    Le tour­nage a été très court. En tout, avec les deux jours de réflex­ion, l’aven­ture a duré 14 jours. On avait beau­coup d’heures de rush­es, une quar­an­taine. J’ai fait un gros tra­vail de mon­tage, de plusieurs mois. J’ai tra­vail­lé avec un pre­mier mon­teur qui pen­dant deux mois a débrous­sail­lé et réus­si à mon­ter une ver­sion d’1h40 env­i­ron. Après j’ai sen­ti qu’il était à plat, lessivé. C’é­tait com­pliqué car comme c’est quelqu’un qui est proche de ce que sont les per­son­nages, il ado­rait toutes les scènes, il n’avait pas assez de recul. Là, un autre mon­teur est entré en scène et a tra­vail­lé davan­tage dans la sub­til­ité. Il a réus­si à amen­er le film à 1h15. C’est bien d’avoir un film qui n’est pas trop long, qui est com­pact, con­cen­tré. Je pense qu’avec un quart d’heure de plus ça devient très très chi­ant comme film. Je voulais créer un sen­ti­ment de spi­rale, l’im­pres­sion que les per­son­nages sont enfer­més dans quelque chose, donc for­cé­ment il y a de nom­breuses répéti­tions. Mais il faut faire atten­tion, car comme il n’y a pas de grande évo­lu­tion au niveau dra­maturgique, ça peut rapi­de­ment devenir chi­ant. Je pense qu’on a réus­si à trou­ver un équili­bre au niveau de la durée.

    Je pen­sais beau­coup à Cas­savetes en regar­dant Fis­sures, surtout à Faces. Marcela m’a aus­si fait penser à plusieurs per­son­nages que Gena Row­lands a inter­prétés…

    C’est un cinéaste que j’aime en effet, mais il ne compte pas plus que d’autres réal­isa­teurs pour moi. Il y a des films de lui que j’ai aimés (Open­ing Night), d’autres moins (Faces). J’ai peut-être été influ­encé incon­sciem­ment, en tout cas je ne lui ai jamais voué d’ad­mi­ra­tion par­ti­c­ulière (je ne me suis pas ren­seigné sur sa vie, sur sa façon de tra­vailler…). J’aime des films divers, de Zor­ba le Grec à Apoc­a­lypse Now, de ceux d’Elia Kazan à Leav­ing Las Vegas… Je n’ai pas de ciné­ma de référence. Je fais beau­coup les choses au feel­ing.

    La ville de Tanger est presque un per­son­nage à part entière dans Fis­sures

    Je pense qu’on n’au­rait pas pu tourn­er le film dans une autre ville que Tanger. Pour moi c’est une ville mag­ique, j’en suis tombé amoureux. Le film est aus­si une manière de lui faire un poème en images, pour la remerci­er de toute l’in­spi­ra­tion et la beauté qu’elle m’a don­nées. Cette ville m’a per­mis de ren­con­tr­er la vie, des gens extra­or­di­naires comme Abdelsellem et Nourre­dine qui y habitent. Tanger est l’un des per­son­nages du film, peut-être même le pre­mier.

    Où ont été tournés vos autres films ?

    Les Arêtes du cœur, mon pre­mier long métrage, a été tourné dans le sud du Maroc, dans un petit vil­lage de pêcheurs pas loin d’A­gadir. Un autre a été tourné dans une cave à Casablan­ca, un autre entre Casa, Rabat et Dubai.

    Votre prochain film sera t‑il de nou­veau tourné au Maroc ?

    J’ai deux pro­jets. Je compte en tourn­er un au Maroc et au Brésil peut-être, l’autre en France. J’ai envie de tourn­er en France, je ne l’ai jamais fait, à part pour des reportages télé un peu minables.

    Vous vivez entre la France et le Maroc ?

    Oui. Ces derniers temps j’ai davan­tage vécu au Maroc, et là je suis revenu vivre un peu en France. J’ai envie de voir ce qui se passe ici.

    À la fin de Fis­sures, avant le générique, de nom­breux car­tons, signés par le « groupe des sept », défi­lent sur l’écran noir. Il est écrit que le film est un essai, un poème, que vous rejetez le ciné­ma enten­du comme com­merce, qu’il est pour vous une prise de risques, sincère et dérangeante, qu’il doit éveiller les con­sciences… Pourquoi cela ?

    Ça, c’est des con­ner­ies. En vérité, le film fai­sait 74 min­utes. Quand on l’a présen­té au Maroc à une com­mis­sion d’aide à la post-pro­duc­tion, on nous a dit qu’il devait faire au moins 80 min­utes, c’é­tait le règle­ment. C’est pour ça que j’ai ral­longé la durée du générique, en rajoutant ce petit texte. Vous voyez qu’il défile très lente­ment ! Ça n’est pas du tout un man­i­feste, seule­ment quelque chose pour gag­n­er du temps. Même si c’est aus­si une sorte de clin d’œil.

    L’aide à la post-pro­duc­tion a‑t-elle été impor­tante ?

    On n’a pas eu beau­coup, avec le co-pro­duc­teur qui est venu à la fin on a récupéré 30 000 euros, qui nous ont notam­ment servis pour le kinés­co­page. Mais on n’a pas récupéré tout ce qu’on avait investi… c’est la vie !

    D’au­tant que vous n’aviez pas pu deman­der l’a­vance sur recettes puisque vous n’aviez pas de scé­nario. Y a t‑il une aide à la dis­tri­b­u­tion au Maroc ?

    Non, je ne crois pas.

    Le film y est sor­ti. Com­ment a‑t-il marché ?

    Pas très bien, il n’est resté qu’une semaine à l’af­fiche. Il y a eu une erreur de dis­tri­b­u­tion je pense. C’est le co-pro­duc­teur qui a voulu s’en occu­per et il a insisté pour qu’à Mar­rakech et à Casablan­ca le film sorte dans un Mégara­ma. Je n’é­tais pas d’ac­cord, mais comme c’est lui qui payait et que je ne voulais pas d’un con­flit qui aurait annulé la sor­tie… Le film est quand même resté un mois dans une petite salle à Tanger. Là je me bats pour qu’il ressorte dans d’autres salles. Il va ressor­tir avec une vraie dis­trib­utrice, qui va le plac­er dans plusieurs petites salles, pour lui don­ner une sec­onde vie.

    Sur com­bi­en de copies était-il sor­ti ?

    Trois.

    Quels ont été les retours de la presse ?

    Les cri­tiques ont été plutôt bonnes. À part les jour­naux con­ser­va­teurs qui se sont moqués du film en dis­ant que ça n’é­tait pas du ciné­ma, que c’é­tait un peu obscène. Le film n’a pas sus­cité de gros débats. Peut-être que ça mar­que une évo­lu­tion, car il y a quelques années ça aurait déclenché davan­tage de polémiques. Main­tenant aus­si les con­ser­va­teurs islamiques font atten­tion à ne pas trop faire de polémiques parce qu’ils savent que le film marche mieux s’il y en a. Par exem­ple, les Trois Lux­em­bourg pro­gram­maient hier Amours voilées, d’Az­iz Salmy, qui a été l’ob­jet de débats houleux au Maroc quand il est sor­ti, et qui a car­ton­né. Pour moi non, ils n’ont pas voulu me faire de pub. Ils se sont fou­tus de ma gueule mais il n’y a pas eu de brûlot. Ils ont écrit dans un arti­cle que je cher­chais la calom­nie avec eux et qu’ils ne voulaient pas me don­ner le plaisir d’y répon­dre… Ça me fait rire. Ça n’est pas très grave, de toute façon le film a été mal dis­tribué, il est sor­ti le 2 juin, à l’époque des exa­m­ens et juste avant la coupe du monde… Ce qui compte main­tenant c’est qu’on parvi­enne à lui don­ner une sec­onde vie, qu’il y ait davan­tage de monde qui aille le voir.

    Est-ce fréquent qu’un film sorte deux fois au Maroc ?

    Oui, ça arrive. Au Maroc sou­vent on n’a pas suff­isam­ment d’ar­gent pour sor­tir le film sur beau­coup de copies. Du coup on sort en décalé, par exem­ple d’abord à Casablan­ca, ensuite à Agadir, à Tanger etc.

    Vous avez tou­jours été pro­duit. Pensez-vous un jour fonder votre mai­son de pro­duc­tion pour qu’il soit plus facile de mon­ter vos pro­jets ?

    Peut-être qu’un jour je le ferai… Mais si je le fais, ça serait juste pour avoir les autori­sa­tions, et pour mes pro­pres pro­jets. Je n’ai pas telle­ment envie de devoir faire tourn­er une struc­ture, trou­ver de l’ar­gent, ce qui implique de tourn­er de la pub, de l’in­sti­tu­tion­nel… Je préfère ne pas le faire pour l’in­stant.

    Y a‑t-il une forme de cen­sure à l’a­vance sur recettes ?

    S’il y en a une, moi je n’en sais rien. Offi­cielle­ment, la seule cen­sure qu’il y a est la com­mis­sion de cen­sure qui décide si le film doit être inter­dit aux moins de 12 ans, de 16 etc… Après, peut-être qu’il y a une cen­sure offi­cieuse au niveau des thé­ma­tiques, mais ça je ne peux pas le garan­tir avec cer­ti­tude. Fis­sures est inter­dit aux moins de 16 ans au Maroc, mais on ne m’a pas demandé de couper de scènes (cer­taines scènes de sexe sont pour­tant filmées de manière assez crue, ndr). Donc moi je ne peux pas me plain­dre de la cen­sure.

    Est-ce que vous sen­tez le besoin de con­tin­uer à tourn­er des doc­u­men­taires pour garder une prox­im­ité au réel dans vos fic­tions ?

    Non, je ne pense pas. Tout m’in­téresse, tout ce qui peut se créer avec une caméra m’in­téresse. Je n’ai pas de bar­rières. Demain je peux faire de la fic­tion, du doc­u­men­taire, j’ai beau­coup fait de reportages télé aus­si car j’ai une for­ma­tion de jour­nal­iste. Je peux faire de la vidéo d’art, je viens d’ailleurs de le faire pour une bien­nale d’art con­tem­po­rain. Je n’ai pas de réflex­ion sur ce sujet, utilis­er le doc­u­men­taire pour rester col­lé à la réal­ité. Mon prochain film n’au­ra peut-être rien à voir avec Fis­sures. J’es­saie d’aller à droite, à gauche, en haut, en bas, de tester, en faisant, en me trompant, en recom­mençant. J’es­saie de ne pas m’in­staller dans un savoir-faire, dans une tech­nique. For­cé­ment, plus on vieil­lit, plus on acquiert du savoir-faire, mais pour l’in­stant je suis encore dans une péri­ode de recherche, et j’e­spère y rester le plus longtemps pos­si­ble.

    Allez-vous beau­coup au ciné­ma ?

    Oui bien sûr, mais j’es­saie de m’in­téress­er à toutes les formes d’art à côté. Théâtre, pein­ture, sculp­ture, danse, lit­téra­ture… J’es­saie de suiv­re ce qui se passe. La seule chose à laque­lle je ne sois pas trop récep­tif est la musique actuelle. C’est très bizarre, je le regrette un peu, c’est dom­mage, mais je n’ar­rive pas à m’y intéress­er. Il faudrait que je m’ou­vre à ça, que j’aille écouter des con­certs, surtout en ce moment où je suis à Paris.

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