Suspiria

Suspiria

de Dario Argento

  • Suspiria
  • Italie1977
  • Réalisation : Dario Argento
  • Scénario : Daria Nicolodi, Dario Argento
  • Image : Luciano Tovoli
  • Montage : Franco Fraticelli
  • Musique : Dario Argento, Goblin
  • Producteur(s) : Claudio Argento
  • Interprétation : Jessica Harper (Suzie Bannion), Stefania Casini (Sara), Flavio Bucci (Daniel)...
  • Éditeur DVD : Wild Side Vidéo, coll. Les Introuvables
  • Date de sortie DVD : 3 novembre 2010
  • Durée : 1h38

Suspiria

de Dario Argento

L'esprit du temps


L'esprit du temps

Après les con­tro­ver­sés Fris­sons de l’angoisse (1975), Dario Argen­to réalise ce qui demeure son film le plus réputé, con­sid­éré comme son chef‑d’œuvre : Sus­piria. C’est aus­si un tour­nant dans la car­rière du réal­isa­teur, qui tourne, avec ce film, le dos à son genre de prédilec­tion, qu’il a aidé à inven­ter : le gial­lo. Trans­posant les recettes du gial­lo dans un cadre plus fan­tas­magorique, onirique, que fan­tas­tique, Argen­to entre, avec Sus­piria, dans la légende d’un ciné­ma qui débor­de de l’écran.

Il aura suf­fit d’un vers de Thomas de Quincey, dans Sus­piria de Pro­fundis, pour que Dario Argen­to conçoive l’idée de ce qui demeure aujourd’hui son œuvre maîtresse : la Trilo­gie des Enfers, con­sacrée à la trinité impie, dévolue à la cor­rup­tion et la destruc­tion des hommes – les Trois Mères. Pre­mier des trois films de la trilo­gie, Sus­piria est loin d’avoir la rigueur scé­nar­is­tique formelle d’Infer­no, deux ans plus tard (quant au navrant Moth­er of Tears, troisième volet longtemps espéré et hon­teuse­ment déce­vant, pas­sons-le sous silence). Le réal­isa­teur sem­ble, avec ce pre­mier film réelle­ment fan­tas­tique, habité par la joie chao­tique due à ses trou­vailles visuelles et formelles. Dario Argen­to s’était, jusque là, can­ton­né à œuvr­er dans le gial­lo, l’ancêtre du slash­er améri­cain, genre dans lequel le baroque grandiose de Sus­piria n’était présent qu’en ger­mes à peine per­cep­ti­bles. Si les Fris­sons de l’angoisse annonçaient déjà le virage formel de Sus­piria, le change­ment de style visuel est cepen­dant sai­sis­sant.

Sus­piria doit ain­si énor­mé­ment à la pho­togra­phie de Luciano Tovoli, qui offre à Argen­to une palette de couleurs out­ran­cières, où la nuance est absente, rem­placée par l’intensité de la palette. Cette inten­sité crée, à l’écran, de véri­ta­bles pans de couleurs, aus­si bien dans les éclairages d’ambiance que sur les objets eux-mêmes. La caméra d’Argento met ain­si à prof­it les lignes de com­po­si­tion de son patch­work visuel pour enlever toute idée de réel, d’extérieur – il con­vient d’ailleurs de not­er que même les rares scènes extérieures sont presque exemptes de roton­dité, soumis­es à la ligne : que ce soient les néons hor­i­zon­taux, les rideaux de pluie, les ombres oppres­santes des grands mon­u­ment, voire les cos­tumes des per­son­nages – tout est anguleux, en couleurs unies. Seuls les per­son­nages humains sem­ble vecteurs d’irrégularité – l’expression lit­térale du baroque : la beauté de la touche d’imperfection dans la per­fec­tion. Le monde de Sus­piria est un monde ordon­né, pro­pre – en apparence. Comme dans Rosemary’s Baby, c’est de l’humain qui vient le doute, l’horreur, la para­noïa – même si le pro­pos de Dario Argen­to est bien plus tein­té de sur­na­turel et d’outrance sadique que celui de Roman Polan­s­ki.

Le petit jeu d’élimination auquel sont soumis­es les jeunes filles de l’académie de danse s’apparente donc à une con­science ordon­née du lieu, qui désir­erait éradi­quer les fau­teuses de trou­bles. L’ordre établi est d’ailleurs ce que vient déranger l’héroïne (Jes­si­ca Harp­er, dans un per­son­nage réminis­cent de celui qu’elle inter­pré­tait dans Phan­tom of the Par­adise). Comme dans le film fon­da­teur du genre du gial­lo, la Baie sanglante de Mario Bava, Sus­piria fait de ses meurtres une forme de réac­tion d’un l’esprit du lieu con­tre des humains brouil­lons et indésir­ables – un sym­bole qui n’est jamais bien loin dans l’esprit du réal­isa­teur du Chat à neuf queues. Les vic­times sont, pour tou­jours, dérisoires, et pris­on­nières d’un mécan­isme mor­bide qui ne leur laisse aucune chance, et le jeu de mas­sacre prend, avec Sus­piria et Infer­no, des airs de com­po­si­tions pic­turales où le sang des morts n’est qu’une couleur de plus.

Somptueux opéra mul­ti­col­ore et bar­bare, Sus­piria appar­tient égale­ment à une race très par­ti­c­ulière, peut-être intrin­sèque­ment asso­ciée aux années 1970–1980. Comme La Malé­dic­tion de Richard Don­ner, le Pol­ter­geist de Tobe Hoop­er, l’Exorciste ou Rosemary’s Baby, Sus­piria est un film dont la légende dépasse le seul cadre de l’écran. Entouré de nom­breuses anec­dotes (par exem­ple : on pour­rait, dit-on, apercevoir à l’écran, aux sec­onds et troisièmes plans, des appari­tions inex­pliquées), Sus­piria leur doit une par­tie de son pou­voir de fas­ci­na­tion. Le scé­nario ayant aupar­a­vant été écrit avec pour pro­tag­o­nistes des jeunes filles de 12 ans, la pro­duc­tion avait refusé, arguant – cer­taine­ment à rai­son, puisqu’en l’état le film a été inter­dit en Alle­magne – que met­tre des petites filles dans cette atmo­sphère vio­lente et éprou­vante aurait sus­cité les foudres de la cen­sure. Dario Argen­to changea donc l’âge de ses pro­tag­o­nistes, mais en gar­dant à la fois les dia­logues – ce qui explique leur naïveté – et leur rap­port à l’espace : les jeunes femmes sont donc écrasées par le décor comme si elles étaient encore petites filles. Ce faisant, Dario Argen­to trans­forme un gial­lo baroque en véri­ta­ble per­ver­sion d’Alice au pays des mer­veilles, en con­te de fées macabre digne des frères Grimm – une autre référence avouée de Dario Argen­to.

Nan­ti d’une B.O. somptueuse com­posée par le groupe Gob­lin, qui a fait beau­coup pour la légende du film (et qui a été com­posée avant le tour­nage, et dif­fusée pen­dant celui-ci jusqu’à l’hypnose totale des acteurs sur le plateau) et qui mérite sa place au pan­théon des musiques de film, aux côtés du thème, très proche, de l’Exorciste, Sus­piria est donc un film par­faite­ment inscrit dans son époque. Un film aux relents méphi­tiques pro­pres aux années 1970, cette péri­ode où, plus qu’en toute autre, le sur­gisse­ment hors de l’écran des films fan­tas­tiques sem­blait une con­stante, qui cap­ture à la fois l’esprit d’audace, d’inventivité, et d’innovation qui car­ac­téri­sait le genre. Mag­nifiée dans Infer­no, cette sym­biose par Argen­to de son époque et de sa créa­tiv­ité lui a per­mis d’amener à l’écran un dip­tyque somptueux, tou­jours d’actualité parce que daté, dont, hélas, le réal­isa­teur s’est aujourd’hui bien éloigné.

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