My Joy

My Joy

de Sergei Loznitsa

  • My Joy
  • (Schastye Moyo)
  • Russie, Ukraine, Allemagne2010
  • Réalisation : Sergei Loznitsa
  • Scénario : Sergei Loznitsa
  • Image : Oleg Mutu
  • Montage : Danielius Kokanauskis
  • Producteur(s) : Heino Deckert, Oleg Kokhan
  • Interprétation : Viktor Nemets (Georgy), Maria Versami (la bohémienne), Vladimir Golovin (le vieil homme)...
  • Distributeur : ARP Sélection
  • Date de sortie : 17 novembre 2010
  • Durée : 2h07

My Joy

de Sergei Loznitsa

Road to nowhere


Road to nowhere

Après avoir réal­isé une impor­tante œuvre doc­u­men­taire, Sergei Loznit­sa fait une entrée fra­cas­sante dans l’univers de la fic­tion avec My Joy, film de fic­tion donc, sélec­tion­né en com­péti­tion offi­cielle à Cannes en 2010 de sur­croît, mais aus­si véri­ta­ble machine à col­lecter des his­toires. Le film est aus­si pas­sion­nant dans sa volon­té d’épuiser la poten­tial­ité des réc­its qui font le monde, qu’éprouvant dans son nihilisme.

La scène qui ouvre My Joy, un macch­a­bée jeté dans une fos­se, recou­vert de béton et de terre, donne le ton du film. Des ten­ants et des aboutis­sants de la scène, on ne saura rien puisque le film tire quelques min­utes plus tard le fil d’un réc­it qui paraît com­plète­ment étranger à cette ouver­ture. Elle ne sem­ble là que pour bous­culer très tôt le spec­ta­teur et lui souf­fler que le film n’avancera que par une struc­ture nar­ra­tive com­plexe, faite de digres­sions et de rup­tures franch­es. Qu’il ne pour­ra, en somme, jamais se repos­er dans le con­fort d’un réc­it bien instal­lé.

Une fois passée cette énigme qui lance My Joy, le chemin sem­ble pour­tant des plus linéaires. Sur le principe du road-movie, nous embar­quons dans le camion de Geor­gy, per­son­nage de peu de mots, sur une route de la cam­pagne russe. Des ren­con­tres sur­gis­sent peu à peu sur son tra­jet, des appari­tions comme dans un con­te qui sem­blent n’arriver dans le film que pour inquiéter le réc­it : un vieil homme se retrou­ve tout d’un coup assis sur le siège pas­sager, une très jeune pros­ti­tuée sort d’un bois et s’entiche de notre héros, des flics louch­es l’arrêtent… Loznit­sa crée avec ces ren­con­tres un étrange cli­mat de ten­sion, cha­cune pou­vant faire bas­culer assez soudaine­ment le film. D’ailleurs, un peu à sa con­ve­nance, Loznit­sa sus­pend par touche son réc­it pour aban­don­ner son per­son­nage et, tel un démi­urge, pos­er son regard sur un autre frag­ment du monde. Le film s’attarde ain­si sur la dis­cus­sion de deux pros­ti­tuées, un inat­ten­du et étrange flash-back met entre par­en­thès­es le défile­ment du paysage, un fou sur­git dans l’image puis s’enfonce dans la forêt. Pour­tant Geor­gy se débar­rassera de cha­cun, de leur his­toire et con­tin­uera sa route.

Il fau­dra la ren­con­tre d’un bizarre trio de voleurs pour que le film finisse par réalis­er ce qui était en latence et s’enfonce dans une sorte de folie assez sere­ine où spec­ta­teur, per­son­nage et réc­it se rejoignent dans la perte des repères. Le film déploie à ce moment là une per­verse com­plex­ité : s’entrelacent ellipses, flash-back et réminis­cences. Loznit­sa explique avoir voulu trou­ver une forme qui lui per­me­t­tait d’agglomérer des his­toires, celles qu’il avait col­lec­tées aux con­fins de la Russie à tra­vers son tra­vail de doc­u­men­tariste, celles de la vie de ces hommes hagards ren­con­trés par­fois furtive­ment sur le bord d’une route. Il y a dans My Joy cette belle réflex­iv­ité sur le ciné­ma, le film pou­vant être vu comme le man­i­feste d’un ciné­ma conçu en art de trans­mis­sion des réc­its pop­u­laires, fait pour col­lecter les his­toires des silen­cieux et les trans­fig­ur­er en légen­des. La grande force du film réside dans ce pro­jet et sa struc­ture d’agrégation des réc­its, une forme qui n’appartient qu’à lui, quelque chose de l’ordre d’une réor­gan­i­sa­tion men­tale et asso­cia­tive. Bien sûr le dan­ger de My Joy est d’être un film à la fron­tière de l’expérimentation, où il faut sou­vent lut­ter pour rester à bord. Et con­traire­ment aux struc­tures les plus sibyllines de Tarkovs­ki, Lynch ou Weerasethakul qui envoû­tent autant qu’elles peu­vent se dérober, My Joy porte un regard peut-être trop peu empathique sur le monde, trop som­bre pour qu’on s’y délasse totale­ment. La croy­ance dans l’art de racon­ter ne per­met ici aucun retour réc­on­cil­i­a­teur à la réal­ité.

La fin du film de Loznit­sa est ain­si à la fois extra­or­di­naire de per­ver­sité dans sa manière de boucler un tra­jet qui n’était qu’un sur­place et agaçante parce qu’elle ne laisse aucune porte de sor­tie, ni aux per­son­nages, ni au spec­ta­teur. Le film, formelle­ment vir­tu­ose par moments, tout comme la jeune pro­duc­tion russe de ces derniers temps (Le Dernier Voy­age de Tanya, Sol­dat de papi­er), asphyx­iera ou impres­sion­nera.

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