Buried

Buried

de Rodrigo Cortés

  • Buried
  • États-Unis, Espagne2010
  • Réalisation : Rodrigo Cortés
  • Scénario : Chris Sparling
  • Image : Eduard Grau
  • Montage : Rodrigo Cortés
  • Musique : Víctor Reyes
  • Producteur(s) : Adrián Guerra, Peter Safran
  • Interprétation : Ryan Reynolds (Paul Conroy), Robert Paterson (Dan Brenner), José Luis García Pérez (Jabir), Stephen Tobolowsky (Alan Davenport), Samantha Mathis (Linda Conroy), Warner Loughlin (Donna Mitchell, Maryanne Conroy et Rebecca Browning), Ivana Miño (Pamela Lutti), Erik Palladino (agent spécial Harris)...
  • Distributeur : Rezo Films
  • Date de sortie : 3 novembre 2010
  • Durée : 1h35

Buried

de Rodrigo Cortés

À l'étroit


À l'étroit

Suiv­ant les pas d’Ale­jan­dro Amenábar, le ciné­ma de genre espag­nol garde majori­taire­ment le regard rivé sur les mod­èles hol­ly­woo­d­i­ens dont il tente de repro­duire au mieux l’ef­fi­cac­ité, avec plus ou moins d’ha­bileté. À l’in­star du réal­isa­teur des Autres, le nou­veau venu Rodri­go Cortés fait même venir Hol­ly­wood chez lui, avec cette copro­duc­tion his­pano-améri­caine avec star (Ryan Reynolds) entière­ment tournée à Barcelone.

Quand le huis clos a des envies d’évasion

Les thrillers en huis clos, avec leur promesse de ten­sion insouten­able et jouis­sive dans un décor réduit et autour d’une ques­tion sim­ple (“com­ment sor­tir ?”), ont tou­jours su se faire précéder d’un buzz con­séquent. Buried, bon élève déjà encen­sé, ne fait pas excep­tion avec ses bases trompeuse­ment min­i­mal­istes : un homme, un cer­cueil, une heure trente pour en sor­tir, un bri­quet et un télé­phone mobile pour seuls out­ils et quelques coups de théâtre à prévoir. Trompeuse­ment, for­cé­ment, ne serait-ce que pour les quelques dizaines de cer­cueils util­isés pour le film, en fonc­tion des plans à tourn­er — la pro­mo qui nous vend la sim­plic­ité dia­bolique des élé­ments du spec­ta­cle en omet con­scien­cieuse­ment un, indis­pens­able et loin d’être tech­nique­ment élé­men­taire, lui : la caméra qui, tel un mouchard infil­tré dans l’e­space clos de fic­tion, tien­dra com­pag­nie au per­son­nage enfer­mé et se charg­era de faire de ce con­fine­ment une matière de ciné­ma. C’est que ce genre de film tient pour beau­coup de l’ex­er­ci­ce de style, où l’en­jeu ciné­matographique prin­ci­pal reste de savoir com­ment le découpage de la mise en scène va tir­er son épin­gle du jeu : d’une part de la restric­tion de l’e­space et de la vis­i­bil­ité ; d’autre part des réac­tions de moins en moins con­trôlées, de plus en plus prim­i­tives, du corps et de l’e­sprit humains ain­si claus­trés.

Rodri­go Cortés n’est pas le moins appliqué à ce petit jeu, ne serait-ce que par sa volon­té de ne pas tran­siger avec le pos­tu­lat du huis clos. Là où d’autres avant lui n’ont pas résisté à l’en­vie d’aér­er le réc­it en insérant de dis­pens­ables scènes de “l’ex­térieur” (une pen­sée fugace pour Phone Game qui, cen­sé jouer le huis clos total dans sa cab­ine télé­phonique, ne pou­vait pas s’empêcher d’in­clure quelques plans de l’épouse navrée du héros cloîtré loin de chez lui), l’Es­pag­nol se garde bien de filmer ailleurs que dans son cer­cueil, avec le quidam Reynolds pour seul per­son­nage vis­i­ble, les autres per­son­nages restant dans le hors-champ incer­tain délim­ité par le seul télé­phone qui n’en révèle que les voix. Cortés s’ap­plique donc à respecter les règles du jeu et à trans­met­tre inté­grale­ment au pub­lic le spec­ta­cle de l’en­fer­me­ment. Néan­moins, il ne peut pas se retenir de sig­ni­fi­er, par moments, à quel point il s’y sent lui-même à l’étroit. Si le clas­si­cisme du mon­tage car­ré et des gros plans sur les efforts d’un Reynolds claus­tro­phobe s’avèrent tou­jours effi­caces, si Cortés arrive à peu près à main­tenir l’at­ten­tion et l’at­tente du spec­ta­teur jusqu’à la dernière sec­onde, il appa­raît vite que sa mise en scène s’ef­force moins d’ac­com­plir son œuvre de thriller — encore moins de faire pass­er d’autres choses à tra­vers la peur ciné­matographique­ment instil­lée — que d’é­taler les ressources avec lesquelles il peut le faire, quitte à mon­tr­er que les fron­tières auto-imposées ne comptent pas telle­ment, au fond. Le spec­ta­cle de Buried con­siste, pour une par­tie non nég­lige­able, à observ­er com­ment l’e­space réduit d’un cer­cueil n’empêche nulle­ment le réal­isa­teur de savoir faire des zooms avant/arrière et des trav­el­lings, de jouer de la pho­togra­phie en pas­sant en revue les fil­tres de couleurs, de flirter avec les lim­ites spa­tiales en fil­mant à tra­vers les planch­es, voire de les nier momen­tané­ment dans un bel effet d’al­longe­ment de pro­fondeur qui aurait intéressé un Hitch­cock par­fois friand de ce genre de truc… Sans que tous ces effets n’ex­pri­ment autre chose que le plaisir soli­taire qu’a éprou­vé le réal­isa­teur à les déballer. Il y a à l’œu­vre une entre­prise de démon­stra­tion plutôt gra­tu­ite (à l’adresse des chas­seurs de têtes hol­ly­woo­d­i­ens, sans doute) qui empêche Buried d’être plus qu’un sym­pa­thique exer­ci­ce de style ; et ce que ce huis clos racon­te avant tout, c’est le savoir-faire de celui qui le fait jouer.

Parler aux murs

On s’en doute, ce ver­sant du film est plus pol­lu­ant qu’in­téres­sant — et c’est plutôt dom­mage, parce que l’ex­er­ci­ce du huis clos trou­ve ici un pro­longe­ment intéres­sant : de quoi sor­tir du strict cadre du genre, racon­ter une his­toire corol­laire un peu plus pro­fonde, exprimer des idées plus sérieuses. Peu de chose à voir avec l’évo­ca­tion, une fois de plus vidée de son sens entre les mains des stu­dios, de la présence améri­caine en Irak, à laque­lle le scé­nario relie cette mésaven­ture (ne serait-ce que parce que l’ac­cent irakien du tor­tion­naire de notre héros est trop car­i­cat­ur­al pour être décem­ment pris au sérieux…). Non, le plus malin et intéres­sant du film reste l’u­til­i­sa­tion du télé­phone portable. Seule chance de salut du pris­on­nier, son usage sem­ble, dans les faits, ironique­ment voué à ren­forcer la soli­tude et l’en­fer­me­ment de ce dernier : ceux qu’il appelle sont soit obstiné­ment absents, soit hos­tiles, soit — les pires ? — fuyant devant les respon­s­abil­ités avérées. Ain­si, au-delà des cloi­sons matérielles du cer­cueil, se des­sine hors champ une autre fron­tière, plus abstraite, celle tracée par l’im­pos­si­bil­ité de com­mu­ni­quer franche­ment une détresse qui ne sera reçue que par des gens (ravis­seur, agents fédéraux, experts) dont le busi­ness est soit de l’ex­ploiter, soit de l’é­touf­fer. Face à ce mur invis­i­ble mais audi­ble, on en vient à se dire que ces six cloi­sons de bois éclairées au bri­quet ne sont pas ce qu’il y a de plus oppres­sant dans ce cal­vaire… Le réal­isa­teur laisse le réc­it met­tre en évi­dence ce phénomène, et c’est tout à son hon­neur; mais on voit bien, et on peut regret­ter, qu’il ne s’y intéresse finale­ment que de loin, sauf lorsque ces échanges faussés doivent jus­ti­fi­er la pirou­ette choc des dernières sec­on­des du film qui ne fer­ont que con­firmer, pré­cisé­ment, cette hypocrisie déjà famil­ière. C’est un peu gâché.

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