Fin de concession

Fin de concession

de Pierre Carles

  • Fin de concession
  • France2010
  • Réalisation : Pierre Carles
  • Scénario : Pierre Carles
  • Image : Gilles Bour
  • Son : Marie-Pierre Thomat, Jean-Baptiste Haehl, David Rit
  • Montage : Bernard Sasia, Matthieu Parmentier
  • Producteur(s) : Annie Gonzalez
  • Production : Touscoprod, Les Mutins de Pangée, C-P Productions
  • Interprétation : Pierre Carles, Étienne Mougeotte, Jacques Chancel, Bernard Tapie, Élise Lucet, Audrey Pulvar...
  • Distributeur : Shellac
  • Date de sortie : 27 octobre 2010
  • Durée : 2h11

Fin de concession

de Pierre Carles

Le divertissement, et rien d'autre


Le divertissement, et rien d'autre

Pierre Car­les voudrait bien être le fer de lance de la cri­tique des médias icon­o­claste et dérangeante. Mais qu’en­tend-on ici par cri­tique ? L’an­cien reporter d’Ardis­son et de Decha­vanne reprend à son compte tous les vices d’une télévi­sion acca­parée par le diver­tisse­ment pub­lic­i­taire qu’il dénonce, et ne pro­duit en fait rien d’autre qu’un pam­phlet par­fois drôle, sou­vent irri­tant, tou­jours lap­idaire, nég­li­gent, et écrasé par l’om­niprésence de Pierre Car­les lui-même.

Réalis­er aujour­d’hui un reportage sur le renou­velle­ment de la con­ces­sion de TF1 n’est pas des plus faciles : auréolée d’un audi­mat sans pareil s’il est décli­nant, soutenue à chaque étape de sa créa­tion depuis 1986 par les dif­férents gou­verne­ments, la chaîne de Nonce Paoli­ni, vitupérée dans la presse cul­turelle, a pour­tant gag­né haut la main le pari de la pri­vati­sa­tion. Chaîne de droite, chaîne de l’abêtisse­ment, chaîne des puis­sances finan­cières ser­vant la soupe aux poli­tiques con­ser­va­tri­ces… les qual­i­fi­cat­ifs sont nom­breux. Pierre Car­les pose donc une ques­tion sim­ple : pourquoi cette fameuse con­ces­sion est-elle renou­velée depuis vingt ans sans que per­son­ne ne mette en doute sa légitim­ité ? Le pro­jet est auda­cieux, la mise en pra­tique est pour le moins dou­teuse. Voir Bernard Tapie expli­quer lors des audi­tions préal­ables à la pri­vati­sa­tion que TF1 sera une chaîne de cul­ture et de diver­sité, lais­sant une place de choix aux œuvres de Mes­si­aen et Rav­el, ne manque pas de saveur. Mais, si ces images ont une valeur intrin­sèque, elles ne sont là que pour servir la méth­ode du pam­phlé­taire. Et c’est bien cette méth­ode qui pose prob­lème. Pierre Car­les ressem­ble beau­coup aux rois de la parabole sur­mon­tée (Canal Plus et con­sors) qui ont envahi les écrans et demeurent, quoique Car­les, per­suadé d’être seul au monde à dénon­cer les tra­vers de la lucarne, en dise, par­faite­ment inté­grés à l’idée que tout doive faire rire, et par n’im­porte quel moyen.

D’une part, Pierre Car­les met absol­u­ment toutes ses sources sur le même plan : archives télévisées, archives poli­tiques, extraits de ses précé­dents films… tout se vaut. Le prob­lème que pose ce genre de mael­ström tient au fait que, dans la bataille, la puis­sance évo­ca­trice et révéla­trice de cer­taines images dis­paraît ; à force de mon­tage, d’ac­cu­mu­la­tion, de répéti­tion assénée, tout dis­cours devient trou­ble et irréfléchi. Quand une archive est mise sur le même plan qu’un gag potache en pleine rue, quelle est l’u­til­ité de l’archive elle-même ? D’autre part, dans Fin de con­ces­sion, toute image qui ne provient pas directe­ment de la caméra de son auteur est illus­tra­tion. Car on soupçonne assez rapi­de­ment Pierre Car­les d’être le sujet favori de son pro­pre film. La majeure par­tie de celui-ci n’est donc pas dirigée par ce qui est mon­tré, mais par ce qu’en dit le réal­isa­teur : la voix off est omniprésente, étouf­fante ; quand il ne com­mente pas, Car­les passe dans le champ, se replace au cen­tre, comme pour rap­pel­er une posi­tion de deus ex machi­na bien rodé aux sys­tèmes des Karl Zéro, Michael Moore et autres fana­tiques du coup de poing per­ma­nent. A lui la place du héros, aux autres celle des bouf­fons. Il ne s’ag­it pas ici de dénon­cer, et d’ap­porter la preuve de ce que l’on pressent, d’en­quêter et de remet­tre en ques­tion, il s’ag­it d’assén­er, de martel­er.

Car les résul­tats de l’en­quête sont faibles, voire nuls. Sa méth­ode d’en­tre­tien se résume au har­cèle­ment des jour­nal­istes : si l’on n’a que peu de pitié pour des oli­gar­ques comme Eti­enne Mougeotte ou Charles Vil­leneuve qui se retranchent rapi­de­ment dans le déni, force est de con­stater qu’il leur est dif­fi­cile d’align­er plus de trois mots sans que Pierre Car­les n’in­ter­vi­enne. De fil en aigu­ille, ce dernier en vient même à créer des par­al­lèles assez dou­teux : par exem­ple, Vil­leneuve est louche car il porte des mocassins alors que Car­les est en san­dales. Il ne recherche dans ce flux d’en­tre­tiens ratés ni la con­fes­sion, ni la vérité, mais l’embarras et l’hu­mil­i­a­tion. Celui qui se présente en trublion prophé­tique n’est pas en quête de fond, d’élé­ments rationnels appuyant une thèse, il s’enivre de séquences cour­tes, cinglantes, mais très pau­vres intel­lectuelle­ment. Fin de con­ces­sion agit comme une longue bande-annonce qui ne tient jamais ses promess­es. Appa­rait finale­ment un désir de recon­nais­sance qui pousse Pierre Car­les à repren­dre en per­ma­nence ses anciens films, ses anciens reportages ‑qui con­stituent presque le tiers du film‑, comme s’il éta­lait un CV pour prou­ver son engage­ment. Mais, dans tout cela, TF1 sort gag­nante : fal­lait-il vrai­ment faire un film de deux heures pour en arriv­er à la con­clu­sion que Mougeotte, Tapie et Le Lay sont des cyniques ? Non. Et, comme pour jus­ti­fi­er l’en­tre­prise foireuse, Fin de con­ces­sion s’achève sur une action reten­tis­sante : la petite bande va pein­turlur­er le scoot­er de Pujadas ‑qui donne la messe sur France 2‑, élu “roi des larbins”. Qui cela fait-il trem­bler ? Per­son­ne, surtout pas TF1. Qui cela fait-il réfléchir sur l’om­nipo­tence de la chaîne privée ? Per­son­ne. Qui cela fait-il rire ? Pierre Car­les, et tout ceux qui oublieront vite après la pro­jec­tion l’ar­gu­ment de départ, et le prob­lème, réel, posé.

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