The Social Network

The Social Network

de David Fincher

  • The Social Network
  • États-Unis2010
  • Réalisation : David Fincher
  • Scénario : Aaron Sorkin
  • d'après : le livre The Accidental Billionaires
  • de : Ben Mezrich
  • Image : Jeff Cronenweth
  • Montage : Angus Wall, Kirk Baxter
  • Musique : Trent Reznor, Atticus Ross
  • Producteur(s) : Scott Rudin, Michael De Luca, Dana Brunetti, Ceán Chaffin, Kevin Spacey
  • Production : Columbia Pictures, Trigger Street Productions, Relativity Media, Scott Rudin Productions, Michael De Luca Productions
  • Interprétation : Jesse Eisenberg (Mark Zuckenberg), Andrew Garfield (Eduardo Saverin), Justin Timberlake (Sean Parker), Armie Hammer (Cameron et Tyler Winklevoss), Max Minghella (Divya Narendra), Rooney Mara (Erica)...
  • Distributeur : Sony Pictures Releasing France
  • Date de sortie : 13 octobre 2010
  • Durée : 2h

The Social Network

de David Fincher

Geek Club


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D’un film à l’autre, David Finch­er tisse des liens entre ses œuvres et con­stru­it mine de rien une fil­mo­gra­phie tout à fait cohérente. Zodi­ac était une ver­sion “adulte” du foutraque Se7en, un hom­mage au ciné­ma des années 1970 qui repre­nait les codes de son pre­mier suc­cès pour en don­ner une inter­pré­ta­tion plus com­plexe, plus ambitieuse aus­si (c’est, de loin, son meilleur film à ce jour). Pan­ic Room mul­ti­pli­ait les prouess­es tech­niques en se soumet­tant aux mêmes con­traintes que Alien 3 (le huis clos) et prou­vait une fois encore que plus de moyens ne font pas tou­jours de meilleurs films. Et dès les pre­mières min­utes de The Social Net­work, Mark Zuck­en­berg et sa petite amie se dis­putent autour des “social clubs” de Har­vard, ces sociétés com­posées d’élites (intel­lectuelles ou finan­cières, voire les deux) aux­quelles il est de bon ton d’ap­partenir, et aux­quelles aspire Zuck­en­berg. Trou­ver dans des réseaux plus ou moins privés une façon d’é­vac­uer ses frus­tra­tions : c’é­tait déjà le sujet de Fight Club. Pas éton­nant que Finch­er ait trou­vé dans l’his­toire de Zucker­berg, l’in­sai­siss­able fon­da­teur de Face­book, un écho à l’une de ses marottes.

Réal­isa­teur démesuré­ment adulé, par­fois aus­si mal com­pris, David Finch­er trou­ve dans ce nou­veau pro­jet un allié de taille : Aaron Sorkin. Le créa­teur de la série The West Wing est un expert dans l’art et la manière de jon­gler avec les sujets les plus com­plex­es et les plus alam­biqués et les faire pass­er avec la dex­térité d’un équilib­riste dans des dia­logues écrits au cordeau. Son scé­nario, basé sur un livre-enquête écrit par Ben Mezrich, racon­te la créa­tion de Face­book à tra­vers deux procès menés con­join­te­ment : le pre­mier oppose Zucker­berg à trois étu­di­ants influ­ents d’Har­vard, qui lui reprochent de leur avoir piqué l’idée ; le sec­ond met Zucker­berg face à son ex-meilleur ami Eduar­do Saverin, co-fon­da­teur de Face­book et din­don de la farce (il s’est fait vir­er au moment où Face­book dépas­sait son mil­lion d’in­scrits). The Social Net­work nav­igue entre ces deux affron­te­ments et déroule le réc­it de la créa­tion du plus grand réseau social virtuel au monde avec une puis­sance romanesque qui force l’ad­mi­ra­tion : sous la plume de Sorkin et la caméra de Finch­er, la genèse de Face­book évoque tour à tour Le Par­rain, Scar­face, Wall Street et Cit­i­zen Kane, avec un peu de mytholo­gie biblique pour relever le tout (une bonne vieille trahi­son entre amis et c’est Judas qu’on ressus­cite).

Le fait est que le mir­a­cle a bel et bien lieu, du moins dans la pre­mière heure. En fil­mant les couloirs d’Har­vard, ses bureaux, ses rési­dences d’é­tu­di­ants et les pubs qui l’en­tourent comme des décors pour un Har­ry Pot­ter déni­aisé et enfumé, Finch­er installe une atmo­sphère prop­ice à l’é­clo­sion d’un phénomène extra­or­di­naire. Pas de sor­cel­lerie ici, mais bel et bien la nais­sance d’une for­mule mag­ique à laque­lle per­son­ne ne peut résis­ter et qui lie les indi­vidus les uns aux autres dans un même mou­ve­ment de curiosité et de promis­cuité sex­uelle (comme il nous l’est rap­pelé ici, le suc­cès de Face­book sur le cam­pus d’Har­vard est avant tout mû par un désir de savoir qui est poten­tielle­ment bais­able). Les ter­mes infor­ma­tiques débités à la chaîne par les per­son­nages sont autant d’in­can­ta­tions fan­tas­tiques des­tinées à met­tre au monde un mon­stre qui échap­pera for­cé­ment à ses créa­teurs. Dès le départ, Zucker­berg (incar­né par un Jesse Eisen­berg par­faite­ment tail­lé pour le rôle) est présen­té comme un sociopathe aus­si drôle qu’an­tipathique, mais sauvé par l’ami­tié que lui porte l’ir­ré­sistible Eduar­do (Andrew Garfield, prodigieuse révéla­tion du film). Face à eux, les jumeaux Win­klevoss (joués par un seul et même comé­di­en, Armie Ham­mer), à l’o­rig­ine de l’idée du réseau social pour les étu­di­ants d’Har­vard, ont l’ar­ro­gance naturelle des gens bien nés mais sont égale­ment respectueux d’un code d’hon­neur qui fait d’eux des gen­tle­men, là où d’autres cinéastes en auraient fait des voy­ous en cra­vate. The Social Net­work main­tient ain­si un bel équili­bre entre l’austérité d’un sujet pas très glam­our (des codes infor­ma­tiques, des dol­lars et des actions) et l’én­ergie de per­son­nages com­plex­es et ambi­gus, dont la folle ambi­tion ne sem­ble pou­voir être arrêtée que par eux-mêmes.

L’in­tro­duc­tion d’un troisième élé­ment vient enray­er cette belle dynamique, au pro­pre comme au fig­uré. Lorsque Zucker­berg et Saverin ren­con­trent Sean Park­er, le fon­da­teur de Nap­ster, leurs réac­tions sont dif­férentes : Zucker­berg est fasciné par le charisme et le bagout du jeune homme, tan­dis que Saverin s’en méfie immé­di­ate­ment (à rai­son, puisque Park­er sera grande­ment respon­s­able de son évic­tion). Leur ami­tié ne s’en remet­tra pas, le film non plus. Avec l’ar­rivée de ce nou­veau per­son­nage, flam­beur, baiseur et cocaïno­mane (inter­prété par un Justin Tim­ber­lake en mode caboti­nage out­ranci­er), Finch­er sem­ble per­dre les pédales : c’est comme si Scors­ese s’é­tait trans­for­mé en Dan­ny Boyle. Le réal­isa­teur mul­ti­plie les scènes illus­tra­tives avec mon­tage fréné­tique, musique élec­tro-cheap et voix-off déco­ra­tive. Surtout, The Social Net­work s’en­fonce dans une lutte manichéenne entre le Bien (Eduar­do Saverin en Obi Wan Keno­bi de la bulle Inter­net), le Mal (Sean Park­er) et, au milieu, Zucker­berg, mi-Rain Man mi-Darth Vad­er, génie qua­si autiste com­plète­ment manip­ulé. Le fin mot de l’his­toire vaut son pesant de cac­ahuètes : si Face­book existe aujour­d’hui, c’est parce que Zucker­berg ne s’est jamais remis d’une rup­ture. La verve satirique de la pre­mière par­tie du film s’est effacée au prof­it d’un sen­ti­men­tal­isme pom­pi­er. Finale­ment, David Finch­er a encore du chemin à par­courir avant d’é­galer les Syd­ney Pol­lack et Alan J. Paku­la qu’il admire tant.

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