Thomas Dekker

Thomas Dekker

  • Propos recueillis au cinéma Panthéon, à Paris, le 6 septembre 2010
    Remerciements : Thomas Dekker, Michel Burstein, Michael Ghennam, Daniel Dos Santos
  • Thomas Dekker

    Le cinéma comme drogue douce


    Le cinéma comme drogue douce

    La sor­tie de Kaboom, le dernier film de Gregg Ara­ki, est l’occasion d’un entre­tien avec ce jeune acteur, qui nous explique autant son par­cours que sa vision per­son­nelle du film et sa soif de mise en scène.

    Vous avez débuté très jeune au ciné­ma, en tant qu’acteur. Saviez-vous dès le début que c’était ce que vous souhaitiez faire plus tard ?

    Non, et je ne sais tou­jours pas si c’est ce que je veux faire de ma vie. Je me sens davan­tage attiré par la réal­i­sa­tion, l’idée d’être der­rière une caméra, mon frère voulant être lui aus­si réal­isa­teur. Ma car­rière d’acteur a débuté par hasard. Ce n’est pas ce que mes par­ents souhaitaient à la base pour moi, mais ils n’ont pas essayé d’intervenir dans ce qui s’offrait à moi.
    C’est surtout dans des moments comme celui-ci, comme lorsque je suis à Paris pour assur­er la pro­mo­tion d’un film, que j’aime faire ce méti­er. C’est étrange de grandir tout en étant acteur car vous êtes très seul. C’est une vie de soli­taire, et c’est la rai­son pour laque­lle je n’ai presque jamais con­nu des per­son­nes de mon âge.

    Pou­vez-vous nous expli­quer com­ment s’est effec­tuée votre ren­con­tre avec Gregg Ara­ki ? Com­ment vous êtes-vous retrou­vé sur ce pro­jet ?

    Je suis un très grand admi­ra­teur des films de Gregg, et deux avant de tourn­er Kaboom, j’ai demandé à le ren­con­tr­er sim­ple­ment pour lui dire com­bi­en j’adorais son tra­vail.
    J’ai décou­vert Gregg Ara­ki par Mys­te­ri­ous Skin. Ayant moi-même été abusé dans mon enfance, ce film m’a fait l’effet d’une claque. J’étais éton­né de voir qu’un film ose abor­der ce thème, de façon explicite. J’étais égale­ment vio­lent et très agres­sif durant mon ado­les­cence. Nowhere et The Doom Gen­er­a­tion m’avaient rap­pelé cette péri­ode de ma vie.
    Lorsque j’ai ren­con­tré Gregg, nous nous con­nais­sions un peu, car nous avons le même man­ag­er, mais sans plus. J’ai ensuite reçu une copie du scé­nario env­i­ron un an avant le tour­nage. Je me suis tout de suite dit que c’était un rôle pour moi, que per­son­ne d’autre ne devait inter­préter ce per­son­nage, que je devais être Smith. Cepen­dant, j’ai passé les audi­tions sans traite­ment de faveur, comme tous les autres.

    Y a‑t-il des aspects dans le scé­nario qui vous ont dérangé ?

    Pas vrai­ment. Je crois que les autres acteurs ont plus été sur­pris que moi par le script car j’étais déjà très fam­i­li­er avec l’univers de Gregg. À la pre­mière lec­ture je me suis tout de suite dit que c’était pleine­ment du Ara­ki. C’est le genre de scé­nario que j’espérais de sa part, car son dernier film, Smi­ley Face, ne reflé­tait pas à mes yeux son « vrai » ciné­ma.
    J’ai eu un ter­ri­ble sen­ti­ment de décep­tion à la sor­tie d’Inland Empire de David Lynch, car j’avais détesté ce film, alors qu’il est un de mes réal­isa­teurs préférés. J’étais qua­si­ment en larmes en sor­tant de la salle, parce que j’avais l’impression d’avoir per­du mon men­tor.
    De la même manière quand j’ai vu Smi­ley Face, bien que le film soit fan­tas­tique, j’avais peur que Gregg perde sa pat­te, son iden­tité. Quand j’ai lu le script de Kaboom, je ne pou­vais du coup qu’être ras­suré et excité à l’idée de faire ce film.

    Com­ment était l’ambiance durant le tour­nage ?

    Très bonne. Gregg est un réal­isa­teur très exigeant avec ce qui est visuel, et vous répète con­stam­ment vos déplace­ments. On ne pou­vait pas non plus s’éloigner des dia­logues, qui sont très pré­cis. Mais il nous don­nait beau­coup de lib­erté dans l’interprétation.
    Il passe beau­coup de temps à dénich­er la bonne per­son­ne, et une fois qu’il croit l’avoir fait, il lui donne toute sa con­fi­ance. Dès que je l’interrogeais sur sa per­cep­tion du film ou du per­son­nage, il se mon­trait cepen­dant très secret. C’est sa façon de faire. Même s’il y a un arrière-plan plutôt som­bre dans Kaboom, il reste une per­son­ne très vivante et agréable. Un ami, Brady Cor­bet (le jeune Bri­an Lack­ey dans Mys­te­ri­ous Skin), est du même avis, et pour lui aus­si tourn­er avec Gregg était une expéri­ence réelle­ment enrichissante sur le plan créatif, mal­gré l’aspect très noir du film.

    Vous déclarez sou­vent que les films de Gregg Ara­ki peu­vent être perçus à la fois comme dépourvus de sens et lourds en sig­ni­fi­ca­tions. Quelle est donc votre opin­ion à pro­pos de Kaboom ? Sim­ple teenage movie ou évo­ca­tion plus com­plexe de l’adolescence ?

    Lorsque j’avais évo­qué cette dis­tinc­tion, je fai­sais davan­tage allu­sion à Kaboom qu’à l’ensemble de ses films. Kaboom incar­ne pleine­ment ce para­doxe. Gregg a dès le début affir­mé son souhait de faire une sorte de « par­ty film », léger, drôle et extrême­ment sexy. Mais lorsque j’ai lu le script, l’histoire était, à mes yeux, plus pro­fonde.
    Je pense que le film veut nous mon­tr­er que lorsqu’on est jeunes, on déconne parce qu’on se sent libres, alors que plus tard on perd beau­coup de temps dans des futil­ités cen­sées n’appartenir qu’à l’époque de la fac, comme les rela­tions pas­sagères ou le sexe à out­rance. Pour moi le film pose la ques­tion de savoir si lorsque la fin du monde est proche, on se sent sat­is­faits de ce qu’on a accom­pli jusque-là. Le film est un encour­age­ment à prof­iter de la jeunesse, mais aus­si à en faire quelque chose de plus pro­duc­tif, et je crois que c’est un mes­sage impor­tant pour les ado­les­cents améri­cains, qui ont ten­dance à sérieuse­ment s’ennuyer. Cepen­dant, le film se moque égale­ment de cette inac­tiv­ité, car il est très ryth­mé, et avec beau­coup d’humour.
    Je pense que cette dis­tinc­tion con­tribue à la spé­ci­ficité du ciné­ma de Gregg, qui encour­age claire­ment à faire ce que l’on veut de sa vie. Il se fout lui-même des cri­tiques vis-à-vis de son film, et revient rarement en arrière. Il préfère se con­cen­tr­er sur les pro­jets à venir.

    Le pub­lic vous con­naît surtout pour votre per­son­nage dans Les Chroniques de Sarah Con­nor, dans lesquelles vous inter­prétez un jeune homme très droit, aux antipodes de Smith dans Kaboom. Com­ment vous êtes-vous donc pré­paré pour le rôle de Smith ?

    J’aime beau­coup ce rôle, ain­si que la série. Cepen­dant, si j’avais écouté mes goûts per­son­nels, ça n’est pas le genre de rôle que j’aurais naturelle­ment choisi d’interpréter. La série a plus été une oppor­tu­nité de tra­vail qu’un réel choix. Kaboom, ain­si que les autres films plus indépen­dants que j’ai pu faire, me cor­re­spon­dent davan­tage.
    Le film de Gregg était l’occasion de me libér­er, de rompre avec mes rôles habituels, d’autant que cela fai­sait depuis plus de deux ans que j’interprétais le per­son­nage de John dans la série. Je recher­chais un rôle plus risqué, plus intéres­sant. Avec Kaboom j’allais devoir me mon­tr­er nu, plus intime, plus ouvert, et en tant qu’acteur, je pense qu’il est impor­tant de rechercher con­stam­ment des défis, pour ne pas s’ennuyer bête­ment dans le même genre de rôles.

    En plus d’être acteur, vous êtes égale­ment réal­isa­teur, scé­nar­iste, et pro­duc­teur. Com­ment par­venez-vous à endoss­er toutes ces cas­quettes ?

    Cela est surtout lié au fait qu’à chaque fois je manque d’un bud­get suff­isant. À l’âge de six ans j’ai joué dans un film de John Car­pen­ter (Le Vil­lage des damnés), qui est un réal­isa­teur beau­coup plus respec­té en Europe, et nous sommes restés de très bons amis.
    J’ai appris énor­mé­ment de choses avec lui, notam­ment sur le plan tech­nique, parce que je n’avais pas le temps de faire une école de ciné­ma, et que je tra­vail­lais déjà en tant qu’acteur. Grâce à lui j’ai juste­ment appris à faire de ce méti­er une sorte d’école, en obser­vant com­ment se com­porter sur un plateau, et comme j’étais très curieux, je n’hésitais pas à l’interroger sur ses choix tech­niques. J’ai com­mencé à écrire très tôt et mon prochain film sera tiré d’un scé­nario que j’avais débuté lorsque j’avais treize ans. Cer­taines choses changent avec le temps, mais j’ai tou­jours envie de réalis­er le même genre de films et mon rap­port au ciné­ma n’a pas non plus beau­coup changé.
    Mon père était lui aus­si un grand cinéphile, et durant mon enfance je regar­dais env­i­ron trois films par jour. À sept ans mes films préférés étaient Car­rie et Shin­ing. En tant qu’acteur ou réal­isa­teur, je me sens tou­jours attiré par ce genre de films vio­lents et choquants. La vraie valeur d’un film est à mes yeux son audace, et je déteste générale­ment qu’un film se mon­tre trop timide, peureux, et gâche ain­si ses pos­si­bil­ités.

    Pou­vez-vous nous dire quelques mots sur les films que vous avez réal­isés, et qui demeurent incon­nus en France. Avez-vous des sujets de prédilec­tion ?

    Mon dernier film s’intitule Whore (« Pute ») et évoque une obses­sion très présente par­mi la jeunesse améri­caine, pour la célébrité et Hol­ly­wood. C’est une obses­sion très inquié­tante, car elle vous fait croire que la célébrité peut vous con­stru­ire alors que c’est bien sûr faux. C’est une spi­rale du dégoût vis-à-vis de soi-même.
    Le film met en scène des jeunes femmes qui sont prêtes à tout pour devenir célèbres, quitte à plonger dans la drogue ou la pros­ti­tu­tion. La plu­part des événe­ments du film sont inspirés d’interviews que j’ai menées auprès de pros­ti­tuées, et dont les his­toires per­son­nelles m’ont inter­pel­lé. Mais faire un film autour de la pros­ti­tu­tion n’était pas mon objec­tif, car c’est un thème risqué, qui a déjà été abor­dé par des réal­isa­teurs comme Lar­ry Clark ou Gus Van Sant. Je voulais faire un film sur l’état d’esprit de ces per­son­nes, qui croient vivre un rêve hol­ly­woo­d­i­en, alors que ça n’est claire­ment pas le cas. Le film est un peu sar­cas­tique, cru­el. Gregg ne l’a pas aimé, et l’a trou­vé trop som­bre, trop dépres­sif.

    Vous déclarez égale­ment être un fan de la réal­isatrice Cather­ine Breil­lat. Y a‑t-il des réal­isa­teurs français avec lesquels vous aimeriez tra­vailler ?

    Les films européens sont ceux que je regarde le plus. J’adore Cather­ine Breil­lat, et surtout son film À ma sœur. J’étais très nerveux à l’idée de jouer avec Rox­ane Mesqui­da, parce que j’avais adoré sa presta­tion dans ce film que j’avais vu pour la pre­mière fois lorsque j’avais quinze ans. Ce film était une étude fan­tas­tique sur les rap­ports con­flictuels entre le féminin et le mas­culin. Cepen­dant, mon film préféré est La Pianiste, du réal­isa­teur autrichien Michael Haneke. Je me sens beau­coup plus proche du jeu des actri­ces en général. Isabelle Hup­pert dans La Pianiste, Char­lotte Gains­bourg dans Antichrist… c’est le genre de per­for­mances que j’admire, et qui m’inspire. Je n’aime pas cette ten­dance aux États-Unis qui con­siste à ren­dre les acteurs insen­si­bles, presque machos.
    J’aime au con­traire les réal­isa­teurs qui vont au bout des choses, comme Michael Haneke ou Lars von Tri­er. Je suis égale­ment un grand admi­ra­teur de réal­isa­teurs « clas­siques », comme Robert Bres­son, et le film Lancelot du Lac qui a pro­fondé­ment mar­qué mon enfance. Il y a aus­si Jean-Luc Godard, dont j’ai décou­vert le film Alphav­ille la semaine où on a entamé le tour­nage de Kaboom, et qui fig­ure par­mi les réal­isa­teurs préférés de Gregg.

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