Gregg Araki

Gregg Araki

  • Propos recueillis au cinéma Panthéon, à Paris, le 6 septembre 2010
    Remerciements : Gregg Araki, Michel Burstein, Michael Ghennam, Daniel Dos Santos
  • Gregg Araki

    L'indépendance ou rien


    L'indépendance ou rien

    À l’occasion de la sor­tie de son nou­veau film Kaboom, Gregg Ara­ki nous évoque une forme de retour aux sources, der­rière lequel se des­sine un vœu cher au cinéaste ; repouss­er encore et tou­jours plus loin une lib­erté ciné­matographique.

    Kaboom est sou­vent com­paré à vos films de la « Teen Apoc­a­lypse Tril­o­gy » (Nowhere, The Doom Gen­er­a­tion) mais paraît beau­coup moins vio­lent, et s’apparente délibéré­ment à une comédie douce et déjan­tée. Com­ment vous situez-vous par rap­port à cela?

    Si on établit en effet une com­para­i­son entre Kaboom et The Doom Gen­er­a­tion, on peut s’apercevoir rapi­de­ment que Kaboom est un film bien plus comique, léger et opti­miste. Je pense que la prin­ci­pale dif­férence entre ces films ren­voie au fait que je ne suis plus la même per­son­ne qu’avant, en tant qu’individu et réal­isa­teur. Depuis le tour­nage de The Doom Gen­er­a­tion en 1995, il y a plusieurs choses impor­tantes qui sont apparues dans ma vie. J’aurais pu certes réalis­er Kaboom en 1995 ou tourn­er aujourd’hui le Doom Gen­er­a­tion de l’époque. Mais je crois qu’entre-temps les expéri­ences que j’ai vécues et les films que j’ai réal­isés ont été néces­saires pour don­ner nais­sance à Kaboom. Mys­te­ri­ous Skin est con­sid­éré comme mon film le plus som­bre, le plus noir, alors que Smi­ley Face est mon film le plus opti­miste, le plus léger. J’ai l’impression que cela fait de Kaboom une com­bi­nai­son entre tous ces élé­ments.

    Entre-temps juste­ment, est-ce que c’est votre regard sur l’adolescence améri­caine qui a changé ou con­sid­érez-vous que ce sont les ado­les­cents améri­cains eux-mêmes qui se sont méta­mor­phosés ?

    Je crois que Nowhere et The Doom Gen­er­a­tion s’inscrivent dans un temps dif­férent, et que le monde actuel est à son époque la plus incer­taine. J’ai le sen­ti­ment que la lib­erté sex­uelle et que l’éclatement de toutes les bar­rières devient pro­gres­sive­ment une réal­ité par­mi les jeunes. Kaboom est l’écho d’une vul­néra­bil­ité, d’une sen­si­bil­ité de cette jeunesse.

    Vous présen­tez générale­ment Kaboom comme un « bisex­u­al Twin Peaks in col­lege ». Dans quelle mesure David Lynch a‑t-il été une influ­ence impor­tante dans votre ciné­ma et dans votre vie ?

    J’ai une très grande admi­ra­tion pour ce cinéaste, qui compte à mes yeux par­mi les fig­ures les plus vision­naires du ciné­ma con­tem­po­rain. En son temps, Twin Peaks a réelle­ment révo­lu­tion­né les choses, et a repoussé plusieurs lim­ites. Cette œuvre a instau­ré un monde, a con­quis son pro­pre pub­lic, tout en faisant vol­er en éclats une cer­taine sagesse améri­caine et cer­tains gen­res, car le film mêle film noir, humour, hor­reur et sur­na­turel. De la même manière j’aimerais que Kaboom aspire à son pro­pre devenir, qui ren­voie aus­si bien à sa naïveté qu’à la tour­nure sauvage qu’il prend à un moment don­né. Le film a sa pro­pre struc­ture, mais il obéit égale­ment à un désor­dre, à un chaos presque com­plet, vis­i­ble dans les masques, les supers-pou­voirs, et dans le fait que tout sem­ble sus­cep­ti­ble d’arriver.

    Vous avez rem­porté la pre­mière Queer Palm durant le dernier fes­ti­val de Cannes. Quel est votre sen­ti­ment par rap­port à ce prix ? Pensez-vous qu’un tel prix pour­rait en effet pro­mou­voir en quelque sorte la représen­ta­tion de l’homosexualité au ciné­ma ?

    Je suis très hon­oré d’avoir rem­porté ce prix, et très excité de le recevoir ce soir. Je ressors très sat­is­fait de cette expéri­ence can­noise, car Kaboom est mon sec­ond film à avoir par­ticipé au fes­ti­val, mais c’était bien la pre­mière fois que nous rece­vions un tel accueil, et une ova­tion aus­si impor­tante. J’ai vécu cette aven­ture can­noise un peu comme un rêve.
    Je pense qu’il est en effet impor­tant de met­tre en place une dis­tinc­tion qui pour­rait par­ticiper à la recon­nais­sance d’une diver­sité sex­uelle au ciné­ma.

    Com­ment s’est opéré votre choix pour Thomas Dekker ?

    Le cast­ing a été très intense, très long, mais nous avons choisi Thomas Dekker à peu près de la même manière que pour Brady Cor­bet dans Mys­te­ri­ous Skin (qui incar­ne le jeune Bri­an Lack­ey), c’est à dire en audi­tion­nant plusieurs cen­taines de per­son­nes, dont la moti­va­tion instau­rait une impor­tante com­péti­tion. J’avais une idée assez pré­cise de ce à quoi devaient ressem­bler les per­son­nages et Thomas Dekker incar­nait pré­cisé­ment le per­son­nage de Smith que je m’étais imag­iné.

    Avez-vous eu beau­coup de dif­fi­cultés à obtenir des finance­ments pour la pro­duc­tion du film ? Est-ce que cela est lié à son con­tenu sex­uel ?

    C’est extrême­ment dif­fi­cile de pro­duire un film comme Kaboom avec le marché actuel, surtout quand aucun nom hol­ly­woo­d­i­en n’est annon­cé, et que le film a un con­tenu homo­sex­uel. En général, peu de gens s’aventurent à réalis­er ce genre de films, et c’est prob­a­ble­ment lié à une ten­dance qui pousse de nom­breux réal­isa­teurs à se pro­téger des retombées de la crise en faisant le même genre de films. Je pense que c’est pour cette même rai­son que le pub­lic s’ennuie rapi­de­ment, tout en récla­mant para­doxale­ment des films sans cesse dif­férents.

    Vous déclarez que Kaboom devrait « vibr­er à son pro­pre rythme ». Pou­vez-vous pré­cis­er cette affir­ma­tion ?

    Je souhait­erais que Kaboom soit son pro­pre objet. J’aimerais déjouer cer­taines attentes, ou qu’on évite à pro­pos de ce film tout rap­proche­ment rapi­de. J’aimerais qu’on donne à ce film la lib­erté d’être ce qu’il doit être, et qu’on lui laisse la pos­si­bil­ité d’explorer tous les gen­res pos­si­bles ; déjan­té, sexy, polici­er…

    Excep­té peut-être pour Mys­te­ri­ous Skin, la plu­part de vos films sem­blent avoir un aspect visuel de « soap-opéra ». Quels liens faites-vous entre la télévi­sion et le ciné­ma ?

    Je crois que la télévi­sion est quelque chose de réelle­ment intéres­sant, et qu’il y a beau­coup de pos­si­bil­ités à explor­er avec ce sup­port. Durant ma car­rière j’ai par­ticipé de nom­breuses fois à des pro­jets de télévi­sion. Kaboom devait d’ailleurs être à l’origine le pre­mier épisode d’une mini-série de télévi­sion. J’aimerais prob­a­ble­ment retourn­er à ce for­mat dans le futur, car je trou­ve que c’est très exci­tant de faire évoluer des per­son­nages au cours d’une sai­son, d’en créer de nou­veaux, ou de pou­voir mod­i­fi­er une his­toire dès qu’on le souhaite.
    Cepen­dant, il faudrait que le pro­jet soit intéres­sant, con­tro­ver­sé, imprévis­i­ble. Je n’aimerais pas réalis­er un feuil­leton télé comme un autre. Il faut que je sois cer­tain de m’amuser, d’avoir du plaisir.

    C’est la pre­mière fois que vous avez util­isé la caméra RED pour un tour­nage. Pourquoi avoir choisi un tel matériel ?

    J’adore cette caméra, et je pense que Kaboom est prob­a­ble­ment le plus beau film sur le plan visuel que j’ai réal­isé jusqu’ici. C’est un out­il qui m’a per­mis d’exploiter tous les poten­tiels de l’image, car il per­met de faire ressor­tir toutes les couleurs d’un lieu, et de met­tre véri­ta­ble­ment en place un univers. Kaboom doit beau­coup de son suc­cès à cette caméra.

    Cer­tains réal­isa­teurs indépen­dants, à un moment don­né de leurs car­rières, peu­vent opter pour la facil­ité en tra­vail­lant pour de grands stu­dios. Avez-vous déjà songé à rejoin­dre un courant plus main­stream ?

    Je pour­rais bien sûr réalis­er le film d’un grand stu­dio, mais seule­ment si c’est un excel­lent pro­jet. J’ai été déjà rat­taché à d’importants stu­dios améri­cains pour cer­tains de mes films, mais je con­sid­ère tous mes films comme mes pro­pres enfants, sans excep­tion. J’ai dif­férentes idées pour mes prochains films, qui auront peut-être dif­férentes tailles, grands, petits, moyens, mais je ne peux pas le décider à l’avance. C’est quelque chose qui se pré­cis­era avec le temps.

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