Double Take

Double Take

de Johan Grimonprez

  • Double Take
  • Belgique, Allemagne, Pays-Bas2009
  • Réalisation : Johan Grimonprez
  • Scénario : Johan Grimonprez, Thomas McCarthy
  • Image : Martin Testar
  • Montage : Tyler Hubby, Dieter Diependaele
  • Musique : Christian Halten
  • Producteur(s) : Emmy Oost
  • Interprétation : Alfred Hitchcock, Richard Nixon, Nikita Khrouchtchev, J.F. Kennedy, Donald Rumsfeld, George W. Bush, Ron Burrage, Mark Perry, Delfine Bafort
  • Date de sortie : 22 septembre 2010
  • Durée : 1h20

Double Take

de Johan Grimonprez

Le double était presque parfait


Le double était presque parfait

Dou­ble Take est un pro­jet bien étrange : entière­ment organ­isé autour de la ques­tion du dou­ble (comme son titre l’indique), le film est exclu­sive­ment con­stru­it à par­tir d’im­ages d’archive sur la guerre froide et sur la dual­ité cinéma/télévision. Et pour cha­peauter le tout, rien de moins que sir Alfred Hitch­cock et ses iné­narrables presta­tions télévi­suelles. On aurait pu crain­dre un con­cept foutraque et désor­gan­isé mais à l’ar­rivée, Dou­ble Take fait preuve d’un éton­nant équili­bre et pro­pose une belle réflex­ion sur le pou­voir des images.

“If you meet your dou­ble, you should kill him” : la phrase est claire, sans ambiguïté et pronon­cée par un cer­tain Alfred Hitch­cock que la gloire à l’aune des années 1960 a plongé dans une cer­taine para­noïa. Mais cette cita­tion qui sem­ble éclair­er d’un coup l’ensem­ble de la fil­mo­gra­phie du maître du sus­pense n’a peut-être pas la pater­nité que l’on croit. Finale­ment, ne la doit-on pas à Ron Bur­rage, par­fait sosie d’Al­fred Hitch­cock, venu semer le trou­ble dans la per­cep­tion du spec­ta­teur au point qu’on finit par ne plus tout à fait faire la dis­tinc­tion entre l’o­rig­i­nal et la copie ? À moins que la copie soit un orig­i­nal à part entière, dev­enue une iden­tité totale­ment indépen­dante, comme dans cette scène où le sosie vient chercher un prix récom­pen­sant le cen­tième anniver­saire de la nais­sance d’Hitch­cock. Abbas Kiarosta­mi, trou­blé par cette inter­ro­ga­tion, en fit même une vari­a­tion sur la cou­ple en mai dernier dans le très beau Copie con­forme.

Mais ici, il n’est cepen­dant nulle­ment ques­tion d’amour mais plutôt du pou­voir des images, qui sem­ble fonc­tion­ner sys­té­ma­tique­ment par cou­ple, et de leur inci­dence sur notre quo­ti­di­en. Nour­ri d’im­ages d’archive télévi­suelles et ciné­matographiques des années 1960, 1961 et 1962, Dou­ble Take pro­pose une pas­sion­nante dialec­tique sur les ter­ri­bles enjeux (diplo­ma­tiques, idéologiques, esthé­tiques) auquel le monde se con­frontait alors et ce, en met­tant con­stam­ment en exer­gue une dichotomie per­ma­nente dans l’emploi des images qui, au lieu de s’an­nuler, provoque un étrange sen­ti­ment de schiz­o­phrénie pour qui les reçoit. En 1960, le monde est scindé en deux : d’un côté, le bloc com­mu­niste, de l’autre, l’idéolo­gie cap­i­tal­iste. La ten­sion est vive, mal­gré le dia­logue de façade, et monte d’un cran lorsque l’URSS décide d’u­tilis­er l’île de Cuba pour men­ac­er directe­ment les États-Unis. Nixon puis Kennedy ten­tent de con­va­in­cre Khrouchtchev de la légitim­ité de leurs inten­tions mais cha­cun reste pris­on­nier de sa per­cep­tion, con­va­in­cu que la puis­sance de l’un vaut mod­èle pour le con­cur­rent, inca­pable de con­cevoir qu’au-delà de la copie, deux réal­ités indépen­dantes se con­fron­tent pour un enjeu de représen­ta­tion iden­tique.

Sur une autre tonal­ité, se sont un peu les mêmes enjeux qui opposent, au début des années 1960, la télévi­sion et le ciné­ma. Alfred Hitch­cock, alors au som­met de sa gloire dans les salles obscures (il vient de tri­om­pher avec Psy­chose et s’ap­prêter à sor­tir Les Oiseaux), s’im­pose égale­ment sur le petit écran avec la série des Alfred Hitch­cock presents. À l’heure où un média sem­ble se sub­stituer à l’autre au point de con­damn­er en quelques années la moitié des salles de ciné­ma du pays, la ques­tion est vrai­ment de savoir qui a la légitim­ité morale d’être vecteur d’im­ages. On accuse Hitch­cock de trahir le ciné­ma en faisant pro­duire Psy­chose par une équipe de télévi­sion. Si l’homme s’en défend avec une ironie amusée en se jus­ti­fi­ant de devoir nour­rir sa famille, les incur­sions pub­lic­i­taires dans le pro­gramme, hila­rantes, rap­pelle com­bi­en il est pos­si­ble de relire à l’in­fi­ni cer­taines images pour en chang­er le sens et la per­cep­tion, preuve que la seule imi­ta­tion n’est pas vecteur de sens en soi. Ain­si, le mau­vais café d’une ménagère con­spuée par son macho de mari devient alors une inat­ten­due arme du crime à laque­lle même sir Alfred n’avait pas pen­sé. La dialec­tique se pour­suit donc au-delà de cette oppo­si­tion entre petit et grand écran pour pos­er cette ques­tion à laque­lle le ciné­ma se gardera bien de répon­dre pour con­serv­er tout son mys­tère : ne cher­chons-nous pas à singer dés­espéré­ment la réal­ité pour mieux la tuer ?

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