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Crime d’amour

Crime d’amour

de Alain Corneau

  • Crime d’amour
  • France2010
  • Réalisation : Alain Corneau
  • Scénario : Alain Corneau, Natalie Carter
  • Image : Yves Angelo
  • Décors : Katia Wiszkop
  • Costumes : Khadija Zeggaï
  • Son : Jean-Paul Mugel, Jean-Paul Hurier
  • Montage : Thierry Derocles
  • Musique : « Kazuko » de Pharoah Sander
  • Producteur(s) : Saïd Ben Saïd
  • Production : SBS Films
  • Interprétation : Ludivine Sagnier (Isabelle Guérin), Kristin Scott Thomas (Christine), Patrick Mille (Philippe), Guillaume Marquet (Daniel), Gérald Laroche (Gérard), Julien Rochefort (l'avocat), Olivier Rabourdin (le juge)...
  • Distributeur : UGC Distribution
  • Date de sortie : 18 août 2010
  • Durée : 1h44

Crime d’amour

de Alain Corneau

Stupeur et châtiments


Stupeur et châtiments

Alain Corneau est un touche-à-tout. S’il s’adonne à la comédie, il aime aus­si le film de gang­ster (Police Python 357, 1977), le film noir (Le Deux­ième Souf­fle, 2007), les êtres au bord de la rup­ture men­tale (Série noire, 1979), les con­fronta­tions dans les sphères de pou­voir (Stu­peur et trem­ble­ments, 2003). Fort de ces expéri­ences-là, le réal­isa­teur à la fil­mo­gra­phie hétéro­clite a décidé de s’essayer au thriller psy­chologique. Mal­gré un pitch promet­teur et une belle dis­tri­b­u­tion, Crime d’amour s’avère mal­heureuse­ment iné­gal et didac­tique.

Deux femmes au som­met d’une grande entre­prise se frot­tent et s’affrontent dans une rela­tion trou­ble, à la vio­lence con­tenue. Isabelle (Ludi­vine Sag­nier) tra­vaille avec appli­ca­tion sous les ordres de Chris­tine (Kristin Scott Thomas), une femme de tête à la sen­su­al­ité trou­blante et à l’autorité glaciale. Con­sciente de son ascen­dant, Chris­tine s’amuse de la vul­néra­bil­ité d’Isabelle avec une délec­ta­tion effrayante. Mais, sous la jeune femme timide, elle décou­vre une jeune lou­ve, prête à lui damer le pion quand la pos­si­bil­ité d’un poste à New York se des­sine. Pour Chris­tine, cet affront est une infidél­ité impar­donnable. Dans la froideur et le silence des bureaux de La Défense, la machine infer­nale de l’humiliation se met en marche. Entre ces deux femmes d’une intel­li­gence égale­ment dia­bolique, se trou­ve bal­lot­té un homme cor­rompu : Philippe, mar­i­on­nette sans impor­tance, mais arme puis­sante dans les mains de Chris­tine. Évidem­ment, mal­gré son appar­ente fragilité, Isabelle va pren­dre le dessus : elle tue froide­ment Chris­tine, visant droit au cœur l’objet de sa pas­sion déçue. Entre éro­tisme et vio­lence, là s’achève la par­tie intéres­sante du film, encore presque trop sage pour jus­ti­fi­er pleine­ment le pro­jet malé­fique de l’oie blanche aux mains sales. Ce pre­mier volet du film offre quelques beaux moments de ciné­ma : comme cette dis­cus­sion en huis clos où Chris­tine oblige Isabelle à lui avouer son amour et où la poupée blonde en fait l’aveu dans une douleur sincère, ou encore comme cette scène poignante où Isabelle s’effondre lit­térale­ment et pleure jusqu’au cri, après avoir com­pris que son amant n’était qu’un instru­ment de la vengeance de sa supérieure. Entre ces moments d’éclat, à don­ner le fris­son, l’intrigue pro­gresse bien lente­ment jusqu’au coup de couteau libéra­teur. On regrette que la con­fronta­tion quo­ti­di­enne des deux pro­tag­o­nistes n’ait pas été plus exaltée, vues les capac­ités pré­sumées des deux actri­ces en présence.

On va ensuite nous expli­quer par le menu com­ment la crim­inelle au vis­age d’ange avait plan­i­fié l’exécution de Chris­tine et ses con­séquences dans les moin­dres détails. Isabelle avait tout pré­paré avec la même minu­tie que celle à l’œuvre dans le traite­ment de ses dossiers ou dans le range­ment monas­tique d’une mai­son aus­si vide que sa vie per­son­nelle. Les indices osten­si­ble­ment mis en scène par ses soins en font la coupable idéale. « Trop par­faite pour être vraie », doivent finir par se dire les enquê­teurs, pour l’innocenter sans l’ombre d’un doute. La sec­onde par­tie du film décrit donc les étapes d’une enquête, dont Isabelle a anticipé tout le déroule­ment avec un machi­avélisme cer­tain. Comme nous savons qu’elle parvien­dra à se faire inno­cen­ter (sinon le film n’existe plus), on s’ennuie rapi­de­ment face à une suc­ces­sion de séquences explic­i­tant la machi­na­tion crim­inelle à coups de flash­backs super­flus. Le film perd de son intérêt et de son audace. La police et la jus­tice sont tournées en ridicule, con­traintes de jouer un mau­vais épisode de série médi­co-procé­du­rale, au-delà du réel de l’aberration scé­nar­is­tique ! Dans Crime d’amour, l’analyse matérielle d’un bout de tis­su per­met de con­firmer que cette pièce à con­vic­tion est iden­tique à l’image d’une étoffe : celle de l’écharpe pho­tographiée au cou d’Isabelle quelques jours plus tôt. Encore plus fort que les pix­els inex­is­tants qui appa­rais­sent comme par magie dans les images floues analysées par Les Experts ou l’équipe de Bones ! On assiste donc patiem­ment à un lent dénoue­ment, dont seuls les derniers plans ravivent notre intérêt. Relookée façon Veron­i­ca Lake, la vénéneuse Isabelle est dev­enue le mon­stre qu’elle a sup­primé, au risque de subir un jour le même sort que sa pro­pre vic­time… L’entreprise est un univers impi­toy­able, nous rap­pelle en sub­stance Alain Corneau en cette péri­ode où les con­séquences trag­iques du stress au tra­vail ont si sou­vent fait la une des jour­naux.

En fait, dans Crime d’amour, tout est con­stru­it sage­ment, avec minu­tie, comme si le film lui-même avait été conçu par le per­son­nage d’Isabelle. La lumière est belle, adap­tée aux lieux et aux enjeux du sujet. L’écriture sonore est judi­cieuse­ment conçue pour met­tre en valeur la froideur du milieu et la folie des per­son­nages (la musique inter­venant unique­ment au moment du crime, quand la pas­sion se déchaîne de manière aus­si brève qu’irréversible). Cette per­fec­tion plas­tique sert mal­heureuse­ment un film sans grande sur­prise nar­ra­tive, qui per­met mal­gré tout de revoir (enfin) Ludi­vine Sag­nier dans un rôle-titre ambitieux et de pass­er un moment avec Kristin Scott Thomas, actrice poly­mor­phe d’une énergie tou­jours fasci­nante. Enfin, et ce n’est pas rien, il est appré­cia­ble de voir un film français con­stru­it sur des per­son­nages féminins aus­si forts et indépen­dants que ces deux-là. Isabelle et Chris­tine ne se déchirent pas pour un homme et ne souf­frent pas de cette fameuse sen­si­bil­ité pré­ten­du­ment fémi­nine. Leur affron­te­ment ne tient pas compte de leur genre. Ce sont juste des êtres humains, avec tous les vices que cette nature com­plexe peut com­porter.

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