Desierto Adentro

Desierto Adentro

de Rodrigo Plá

  • Desierto Adentro
  • Mexique2008
  • Réalisation : Rodrigo Plá
  • Scénario : Rodrigo Plá, Laura Santullo
  • Image : Serguei Saldívar Tanaka
  • Montage : Ana García, Rodrigo Plá
  • Musique : Leonardo Heiblum, Jacobo Lieberman
  • Producteur(s) : Germán Mendez, Rodrigo Plá
  • Interprétation : Mario Zaragoza (Elias), Diego Cataño (Aureliano à 16 ans), Memo Dorantes (Aureliano à 16 ans), Katia Xanat Espino (Micaela à 10 ans), Luis Fernando Peña (Genaro)...
  • Distributeur : Films Sans Frontières
  • Date de sortie : 28 juillet 2010
  • Durée : 1h52

Desierto Adentro

de Rodrigo Plá

Les enfants du désert


Les enfants du désert

Il y a deux ans, La Zona, pro­priété privée révélait un réal­isa­teur très promet­teur. Avec son nou­veau film (tourné en réal­ité peu de temps avant La Zona), Rodri­go Plá aban­donne la descrip­tion de la vio­lence sociale con­tem­po­raine et les ban­lieues hup­pées de Mex­i­co, et s’at­tache à un réc­it apparem­ment plus uni­versel et intem­porel. Le sujet change, mais le tal­ent du cinéaste demeure : Desier­to Aden­tro est une œuvre hiéra­tique et puis­sante, chargée de sym­bol­es pas­sion­nants.

En 1926, Elias, mod­este campesino mex­i­cain, est con­va­in­cu d’avoir été mau­dit par Dieu après qu’il a indi­recte­ment causé la destruc­tion de son vil­lage et la mort de tous ses habi­tants. Per­suadé qu’il est désor­mais con­damné à voir mourir toute sa famille avant lui, il s’in­stalle avec ses fils et filles dans un endroit déser­tique et inhos­pi­tal­ier. Tous se lan­cent alors dans la con­struc­tion ex nihi­lo d’une église, une entre­prise mon­u­men­tale grâce à laque­lle Elias espère obtenir le par­don divin.

La pre­mière par­tie de Desier­to Aden­tro s’inscrit dans un épisode mécon­nu (en France tout du moins) de l’histoire mex­i­caine : la guerre des « Cris­teros », qui opposa entre 1926 et 1929 une par­tie impor­tante de la paysan­ner­ie mex­i­caine, très catholique, à un gou­verne­ment alors féro­ce­ment anti­cléri­cal. Le con­flit, qui fit des mil­liers de vic­times, mar­qua pro­fondé­ment la con­science col­lec­tive du pays : c’est peut-être pour cela que le ciné­ma mex­i­cain se dis­tingue aujour­d’hui par un sens très mar­qué du religieux (et du blas­phème !), sen­si­ble par exem­ple chez Car­los Rey­gadas.

Mais si Rodri­go Plá choisit de faire baign­er son film dans une ambiance pro­fondé­ment mys­tique, il ne partage pas les super­sti­tions de son per­son­nage prin­ci­pal. S’inspirant de la vie et de l’œuvre de Søren Kierkegaard[ref]Le philosophe danois a en effet été élevé dans la croy­ance qu’il mour­rait très jeune par la faute des péchés de son père.[/ref], le scé­nario cherche avant tout à révéler le « désert intérieur » d’Elias (mag­nifique­ment inter­prété par Mario Zaragoza), son enfer et son enfer­me­ment volon­taire, pas tant dans la foi que dans un sen­ti­ment de cul­pa­bil­ité qui vir­era à la folie pure et sim­ple, et aura, bien sûr, des réper­cus­sions dra­ma­tiques sur les enfants qu’il souhaite pour­tant pro­téger. Car le sort d’Elias est digne de celui d’un héros de tragédie grecque : c’est en cher­chant à fuir sa des­tinée qu’il en pré­cip­it­era l’accomplissement. Son emprise sur ses enfants, dont il dévore la jeunesse, la rai­son et la vie, est d’autant plus féroce qu’il appa­raît, au moins au début, comme un père doux, atten­tif et aimant. Mais cet ogre qui séquestre pour mieux pro­téger se révèle rapi­de­ment comme un mon­stre d’orgueil.

La puis­sance mythologique du réc­it est ren­due encore plus man­i­feste par le cadre au dépouille­ment biblique dans lequel il s’inscrit. Le coin de désert où se sont réfugiés Elias et ses enfants est un lieu hors du monde, à l’écart de la société et de l’histoire. Dans ce tombeau à ciel ouvert, les per­son­nages pour­suiv­ent une exis­tence mar­quée par la peur mor­bide du châ­ti­ment divin. Tous craig­nent que la mort les frappe et en oublient de vivre – hormis la jeune Micaela dont le rire insou­ciant de petite fille puis la rébel­lion ado­les­cente con­stituent autant de pré­cieuses res­pi­ra­tions au sein d’une œuvre à l’atmosphère très lourde.

Car c’est un peu la lim­ite (rel­a­tive) de ce très beau film : il acca­ble le spec­ta­teur sous une noirceur asphyxi­ante, jamais con­tred­ite par le déroule­ment implaca­ble du scé­nario. Avec un tal­ent formel remar­quable, Rodri­go Plá joue des matières et des couleurs pour ren­dre sen­si­ble le sen­ti­ment d’étouffement et de claus­tra­tion des per­son­nages. À l’exception du bleu du ciel, aveuglant et écras­ant, les couleurs vives sont exclues au prof­it de teintes ocres, brunes, vertes et bleu som­bre. Il y a peu d’échap­pa­toires à la prison géo­graphique et men­tale que con­stru­it le film : l’art et l’imag­i­na­tion eux-mêmes sont util­isés pour célébr­er l’aliénation. Les dessins d’Aureliano, le plus jeune des fils d’Elias chargé de témoign­er de cette trag­ique et dérisoire entre­prise d’expiation, envahissent régulière­ment le cadre pour se mêler à la réal­ité filmée. Cette très belle idée de mise en scène con­fère une tonal­ité fan­tas­tique à un réc­it par ailleurs extrême­ment tel­lurique.

Comme tant d’autres films lati­no-améri­cains, Desier­to Aden­tro trans­forme une cel­lule famil­iale dys­fonc­tion­nelle en métaphore de la sit­u­a­tion d’un pays, d’un con­ti­nent voire, comme ici, de l’humanité[ref]Ce qui explique que tant de films venus de ces pays (et Desier­to Aden­tro n’échappe pas à la règle) s’attachent au thème de l’inceste, vu soit comme métaphore soit comme con­séquence d’une dom­i­na­tion sociale, poli­tique et/ou famil­iale écrasante.[/ref]. C’est un ciné­ma pré­cieux, car il est le dernier, peut-être, à s’attacher aux notions de con­flit et d’oppression, que tant d’autres ciné­matogra­phies occul­tent ou désamor­cent. Dans cette con­stel­la­tion d’auteurs éminem­ment poli­tiques, le nom de Rodri­go Plá brille désor­mais d’un bel éclat noir.

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