Splice

Splice

de Vincenzo Natali

  • Splice
  • Canada2009
  • Réalisation : Vincenzo Natali
  • Scénario : Vincenzo Natali, Antoinette Terry Bryant, Doug Taylor
  • Image : Tetsuo Nagata
  • Montage : Michele Conroy
  • Musique : Cyrille Aufort
  • Producteur(s) : Steven Hoban
  • Interprétation : Adrien Brody (Clive Nicoli), Sarah Polley (Elsa Kast), Delphine Chanéac (Dren adulte), William Barlow (David Hewlett), Abigail Chu (Dren enfant)...
  • Date de sortie : 30 juin 2010
  • Durée : 1h47

Splice

de Vincenzo Natali

Chimère abusive


Chimère abusive

Après avoir signé plusieurs petites séries B fan­tas­tiques froide­ment con­ceptuelles (Cube, Cypher, Noth­ing) et l’un des plus mau­vais sketch­es de l’indigent Paris je t’aime, Vin­cen­zo Natali réac­tu­alise avec Splice le mythe de Franken­stein. Le réal­isa­teur cana­di­en délaisse un sujet pas­sion­nant au prof­it du por­trait plus con­venu d’une famille dys­fonc­tion­nelle, et son film finit par ressem­bler à un cat­a­logue com­plaisant de per­ver­sions larvées.

Les jeunes sci­en­tifiques Elsa Kast et Clive Nicoli vivent et tra­vail­lent ensem­ble depuis des années. À par­tir de l’ADN de divers ani­maux, ils ont créé Gin­ger et Fred, deux créa­tures de syn­thèse qui sécrè­tent de pré­cieuses pro­téines à usage médi­cal. Devenus des stars de l’ingénierie géné­tique, ils sup­por­t­ent mal que la firme phar­ma­ceu­tique qui les emploie leur inter­dise de pouss­er plus avant leurs recherch­es. Elsa per­suade alors Clive de pass­er out­re, et de ten­ter une nou­velle expéri­ence à par­tir d’un embry­on humain.

Jusqu’au dernier quart d’heure qui renoue avec une hor­reur plus con­ven­tion­nelle – avec jeune femme blonde fuyant le cro­quemi­taine au cœur d’une forêt obscure et enneigée – Splice recourt peu aux scènes gore. Préférant jouer sur des ter­reurs plus vis­cérales, le film parvient à faire mon­ter pro­gres­sive­ment la ten­sion chez le spec­ta­teur en jouant sur l’ambiguïté longtemps préservée du fruit de ce croise­ment con­tre-nature : faut-il avoir peur de lui, ou peur pour lui ? On est d’autant plus ten­té de s’identifier à cet étrange hybride qu’il est inter­prété par des acteurs de chair et de sang au physique androg­y­ne trou­blant… et que les deux autres per­son­nages prin­ci­paux sem­blent de leur côté pren­dre un malin plaisir à accu­muler les choix absur­des et les com­porte­ments irra­tionnels, et ne sont sauvés que par la sym­pa­thie qu’inspirent leurs deux inter­prètes, Adrien Brody et Sarah Pol­ley.

La mise en scène de Splice est soignée – peut-être trop : si le réal­isa­teur a eu la bonne idée de recourir le moins pos­si­ble aux effets spé­ci­aux numériques, la pho­togra­phie léchée de Tet­suo Naga­ta, le chef opéra­teur de La Môme, enferme l’im­age dans un glacis chic. Cette froideur, déjà car­ac­téris­tique des films précé­dents de Vin­cen­zo Natali, est ici à peine com­pen­sée par quelques visions dignes de David Cro­nen­berg – comme ces créa­tures mi-étrons mi-pénis que sont Gin­ger et Fred.

La pre­mière par­tie du film joue, avec habileté, sur les peurs rel­a­tives aux manip­u­la­tions du vivant. Ces peurs ne datent pas d’hier – elles sont même vieilles comme la sci­ence – mais elles sem­blent plus que jamais d’ac­tu­al­ité : depuis 2007, les chercheurs bri­tan­niques sont ain­si autorisés à créer des hybrides homme-ani­mal à des fins de recherche sci­en­tifique. Les embryons ain­si obtenus sont bien sûr détru­its quelques semaines après leur créa­tion, mais l’idée qu’un mod­erne doc­teur More­au serait aujourd’hui en mesure de peu­pler son île a de quoi faire froid dans le dos.

Sauf que le monde a changé depuis le XIXe siè­cle. La fig­ure du savant fou, telle qu’elle fut immor­tal­isée par Mary Shel­ley ou H.G. Wells, paraît aujourd’hui bien dépassée. Les périls tech­nologiques, comme l’histoire du XXe siè­cle l’a douloureuse­ment prou­vé, ne vien­nent pas de démi­urges méga­lo­manes, mais des puis­sances gou­verne­men­tales ou économiques qui instru­men­talisent et ori­en­tent les recherch­es de leurs batail­lons de sci­en­tifiques salariés, sans jamais s’embarrasser de con­sid­éra­tions morales. Pour­tant, dans Splice, la respon­s­abil­ité de la multi­na­tionale est soigneuse­ment évac­uée : sa dirigeante (trou­blant sosie d’Ar­i­ane Ascaride) sem­ble même longtemps por­teuse de la voix de la rai­son. Le Mal naît d’expérimentations hasardeuses menées par des indi­vidus incon­scients et plus ou moins bien intentionnés[ref]Tout comme dans Iso­la­tion, un film d’horreur bri­tan­nique de 2006 au sujet voisin.[/ref]. Il y a là un net recul par rap­port au ciné­ma fan­tas­tique des années 1960 et 70 qui inté­graient les dan­gers de la sci­ence à un con­texte social, économique, poli­tique.

Au bout d’une demi-heure de métrage, il devient de toute façon évi­dent que Vin­cen­zo Natali et ses coscé­nar­istes s’intéressent en réal­ité assez peu aux dilemmes bioéthiques. Le seul « mes­sage » du film – si l’on excepte une mis­an­thropie dev­enue récur­rente dans le ciné­ma d’horreur con­tem­po­rain, selon lequel l’être humain est naturelle­ment mauvais[ref]Voir cet extrait de dia­logue :
« Aucune de ses com­posantes ani­males ne présente de car­ac­téris­tiques pré­da­tri­ces.
— Tu oublies le fac­teur humain…
»[/ref] – c’est que la cor­rup­tion est tapie au sein-même de la cel­lule famil­iale. La fable prospec­tive, au poten­tiel pas­sion­nant, se mue ain­si en un thriller domes­tique plus con­venu. Elsa puis Clive vont nouer une rela­tion plus affec­tive que froide­ment sci­en­tifique avec le pro­duit de leur expéri­ence. Crise d’adolescence, com­plexe d’Œdipe, rejet de la mère et désir du père (et vice-ver­sa), mal­trai­tance, inces­te : toutes les névros­es famil­iales vont être passées en revue, et exploitées jusqu’au malaise.

La volon­té un peu trop évi­dente de jouer sur des thèmes pour le moins déli­cats nuit d’au­tant plus au film que leur traite­ment ne témoigne pas d’une grande sub­til­ité ; cer­taines scènes, comme celle où Clive suc­combe à la ten­ta­tion de l’interdit, n’ont aucune autre jus­ti­fi­ca­tion nar­ra­tive que l’en­vie de cho­quer le spec­ta­teur ou, pire, de flat­ter ses bas instincts. Le film témoigne égale­ment d’une misog­y­nie cer­taine. C’est Elsa/Ève qui pousse Clive/Adam à cro­quer le fruit défendu, et à trois repris­es : en le con­va­in­quant de ten­ter l’expérience, puis de la con­cré­tis­er, puis de la pour­suiv­re. Le « père », de son côté, a juste le tort d’être faible et influ­ençable. Quant à « l’enfant », s’il est le fruit d’un men­songe orig­inel et d’un instinct mater­nel dévoyé, sa nature est fon­da­men­tale­ment manip­u­la­trice et vio­lente… Le film recon­duit ain­si une vision post-freu­di­enne assez peu ragoû­tante, selon laque­lle l’enfant serait por­teur de pul­sions per­vers­es qui en feraient l’initiateur ou le com­plice des vio­lences qu’il subit[ref]Sur ce point, le sous-texte de Splice peut être rap­proché de celui d’un autre film d’horreur récent, Esther.[/ref] – voir cette scène où la créa­ture encore très jeune observe ses par­ents faire l’amour, et où le père remar­que sa présence sans s’interrompre pour autant. La volon­té trans­gres­sive de Vin­cen­zo Natali l’amène ain­si à jouer avec les tabous (la con­fu­sion entre les rap­ports famil­i­aux et sex­uels) avec un mélange assez atter­rant de rou­blardise et d’inconscience. Il est à crain­dre que ce pseu­do-film d’anticipation ne passe cepen­dant, aux yeux des ama­teurs du genre, pour une œuvre auda­cieuse et « sub­ver­sive »…

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