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Baarìa

Baarìa

de Giuseppe Tornatore

  • Baarìa
  • Italie2009
  • Réalisation : Giuseppe Tornatore
  • Scénario : Giuseppe Tornatore
  • Image : Enrico Lucidi
  • Montage : Massimo Quaglia
  • Musique : Ennio Morricone
  • Production : Medusa Film, Quinta Communications
  • Interprétation : Francesco Scianna (Peppino), Margareth Madè (Mannina)...
  • Distributeur : Quinta Distribution
  • Date de sortie : 16 juin 2010
  • Durée : 2h40

Baarìa

de Giuseppe Tornatore

Vanitas vanitatum


Vanitas vanitatum

Dernière réal­i­sa­tion de Giuseppe Tor­na­tore (Cin­e­ma Par­adiso, 1989), Baarìa est une super­pro­duc­tion titanesque qui eut l’heur de plaire au Cav­a­liere (qui, soit dit en pas­sant, a financé le film) et le mal­heur de repar­tir bre­douille du 66ème fes­ti­val de Venise l’an dernier. “Baarìa” est le nom du vil­lage de la province de Palerme où est né Giuseppe Tor­na­tore. Dans la lignée des grandes fresques his­toriques croisées à des sagas famil­iales (de Nove­cen­to à Nos meilleures années), Baaria est une sorte d’épopée auto­bi­ographique assez indi­geste, qui en met plein la vue pour mieux mas­quer sa vacuité.

La 66ème Mostra de Venise s’est ouverte l’an dernier sur une con­tra­dic­tion assez emblé­ma­tique de l’état de la pro­duc­tion ciné­matographique con­tem­po­raine en Ital­ie. D’un côté, suite à l’annonce d’une loi de finance prévoy­ant la diminu­tion de moitié du finance­ment du FUS (Fonds Unique du Spec­ta­cle), l’ensemble de la pro­fes­sion menaçait de boy­cotter le fes­ti­val. La frag­ile renais­sance d’un ciné­ma ital­ien exsangue depuis les années 1980 risque de n’être qu’un feu de paille, tant le sys­tème de finance­ment et de fonc­tion­nement du ciné­ma ital­ien bride la créa­tion. De l’autre côté, le fes­ti­val a débuté en grandes pom­pes avec la pro­jec­tion en ouver­ture au Lido de la super­pro­duc­tion réal­isée par Giuseppe Tor­na­tore, Baaria. Un “chef d’œuvre”, selon Berlus­coni, qui s’est empressé de le con­seiller à tous les Ital­iens. Inutile de pré­cis­er que l’empire berlus­conien Medusa-Medi­aset finance cette réal­i­sa­tion titanesque, qu’un dossier de presse empha­tique chiffre avec fierté. De quoi démen­tir les voix qui cri­ent dans le désert véni­tien, pour dénon­cer le sin­istre ciné­matographique ital­ien.

Un peu de van­ité numérique donc, pour mas­quer la vacuité artis­tique : des décors con­stru­its en douze mois pour 15 mil­lions d’euros, 25 semaines de tour­nage, 300 000 mètres de pel­licule, 35 000 fig­u­rants, 27 par­ti­tions orig­i­nales, 1 200 mètres cubes de bois de con­struc­tion (si, si, c’est impor­tant), etc., etc. On oubli­ait : 174 séquences, 2603 plans, 3222 rac­cords. Que ferait-on, sans le dossier de presse ? Où l’on a aus­si droit à un beau cur­ricu­lum vitae de Tarak ben Ammar, qui doit ses suc­cès à “sa per­son­nal­ité et à son tal­ent de ges­tion­naire dans le monde de la com­mu­ni­ca­tion et du ciné­ma”, a “très vite com­pris que le ciné­ma ne peut être qu’international, donc uni­versel”, et a créé en 1989 “Quin­ta Com­mu­ni­ca­tions, au cap­i­tal de 130 mil­lions de francs, en asso­ci­a­tion avec Sil­vio Berlus­coni son ami de tou­jours avec qui il avait pro­duit en Tunisie une série de 12 épisodes sur la chute de l’empire romain”. Les innom­brables films à son act­if (dont Hors-la-Loi, de Rachid Bouchareb) et tous ces chiffres homériques ne mas­queront pas l’indigence de Baaria. Mille fois “non !” à ce ciné­ma qui en met plein la vue pour aveu­gler, à cette log­or­rhée (2h40) qui n’a rien à dire et ne vise qu’à nous réduire tous au silence (par excès d’abrutissement).

Il est temps de par­ler du film, qui, on l’aura com­pris, vaut bien plus comme symp­tôme d’un mal tenace que pour ses qual­ités intrin­sèques. Baarìa, c’est donc, resser­rée dans le micro­cosme de ce vil­lage sicilien, une fresque his­torique, qui s’étend sur trois généra­tions, des années 1930 aux années 1980, c’est une saga famil­iale auto­bi­ographique, de Cic­co à son fils Pep­pino et à son petit-fils Pietro ; c’est la grande His­toire de l’Italie vue à tra­vers la petite his­toire de ce vil­lage sicilien au nom qua­si légendaire de Baghe­ria (“la porte du vent” en arabe), pronon­cé “Baarìa” en dialecte sicilien ; c’est une his­toire d’amour con­trar­iée entre le com­mu­niste Pep­pino et la belle Man­ni­na, qui sait bien que Pep­pino a beau être com­mu­niste, il ne mangera pas leurs enfants. C’est une fresque, c’est une fable, c’est un poème, c’est un con­te, que dis-je, c’est un con­te?, c’est une épopée. Mais con­traire­ment à Cyra­no et à son nez, l’ampleur, l’emphase ne cachent aucune vérité, aucune pro­fondeur, aucune richesse intérieures. Cinquante ans d’histoire ital­i­enne sont passés à la moulinette pour servir de toile de fond con­sen­suelle et bien-pen­sante aux micro-drames per­son­nels qui se jouent sur ce théâtre sicilien : le fas­cisme, la guerre, le com­mu­nisme, les années de plomb, la mafia, tout y passe de manière anec­do­tique, et les per­son­nages tra­versent l’Histoire comme ils tra­versent les décors de car­ton-pâte : comme pour de faux, sans être aux pris­es avec elle, avec la réal­ité.

C’est que Baarìa se veut avant tout con­sen­suel, célébrant, via la pein­ture d’une his­toire débar­rassée de ses aspérités, de ses dilemmes, de ses luttes frat­ri­cides (ou n’en gar­dant que les clichés), une unité nationale bon enfant et sim­pliste. Dans le cli­mat (à peine) con­tes­tataire de la fin des années 1960 et des années 1970, la reven­di­ca­tion de la fille de Pep­pino se lim­ite à rac­cour­cir sa jupe, ce que le père refuse. Le con­flit généra­tionnel réduit à un prob­lème de jupe, c’est un peu l’esprit de Baarìa, qui préfère tabler sur un sen­ti­men­tal­isme rassem­bleur pour s’allier les spec­ta­teurs, plutôt que se ris­quer à les faire réfléchir : le papa et sa fille finis­sent par trou­ver un com­pro­mis, avec une jupe à mi-cuiss­es. Que c’est beau, et que l’on est atten­dri. Baarìa, c’est la poli­tique du juste milieu, du moyen terme. Pep­pino, com­mu­niste plein d’illusions, est un jeune chien fou, idéal­iste, que la jeunesse excuse, mais l’âge le rend sage. Après la scène de la jupe, c’est au tour du fils d’avoir droit à sa petite morale por­ta­tive, quand il demande à son père ce qu’est un réformiste (par rap­port à un révo­lu­tion­naire) : c’est celui qui sait que quand il se tape la tête con­tre les murs, c’est sa tête qui se casse, pas les murs, lui répond son père. Voilà une “sagesse” qui n’a pas dû déplaire à l’illustre spec­ta­teur qui qual­i­fia le film de “chef d’œuvre”.

Le film se délite dans une suc­ces­sion rapi­de de scènes qui s’enchaînent par des rimes visuelles (le procédé devient las­sant), et qu’unifie seule­ment une couleur générale de chro­mo bien-pen­sant. La Sicile se trou­ve réduite à un cliché, fait de pâturages, de noble pau­vreté, de super­sti­tions, de sol­i­dar­ité, et d’un dialecte pit­toresque. Baarìa est un film dont on dira cer­taine­ment : “drôle et touchant”, tant il joue sur la fibre sen­ti­men­tale du spec­ta­teur, faute d’avoir autre chose à lui pro­pos­er. La tragédie suc­cède à la comédie, la vio­lence (inutile­ment voyeuriste) à l’amour, le lyrisme joue comme une basse con­tin­ue. Et à pro­pos de musique, on aurait aimé sauver la musique d’Ennio Mor­ri­cone, on aurait atten­du qu’elle fasse con­tre­point au pathos du film, mais hélas, une fois n’est pas cou­tume : plutôt redon­dante, elle achève de faire de Baarìa un gros gâteau indi­geste. De 2h40…

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