Crime

Crime

de Vincent Ostria

  • Crime
  • France2010
  • Réalisation : Vincent Ostria
  • Scénario : Vincent Ostria, Philippe Petit
  • Image : Emmanuelle Le Fur
  • Son : Ludovic Elias
  • Montage : Thomas Courcelle, Delphine Bonnet, Élise Picon
  • Musique : Vincent Ostria alias Victor Ombre
  • Producteur(s) : Bernard Cerf
  • Production : Les Productions Aléatoires
  • Interprétation : Philippe Petit, Eva Ionesco, Paul N'Guyen, Cyril Aubin, F.J. Ossang, Claude Labatut de Brunel, Raul Indart Rougier, Jean Miez, Daniel Léger...
  • Distributeur : Les Productions Aléatoires
  • Date de sortie : 9 juin 2010
  • Durée : 1h10

Crime

de Vincent Ostria

Travail au noir en état second


Travail au noir en état second

Un des soupçons qui revi­en­nent, plus ou moins ouverte­ment, plus ou moins à rai­son, à pro­pos des cri­tiques de ciné­ma récem­ment passés à la réal­i­sa­tion est celui d’avoir su prof­iter de réseaux patiem­ment tis­sés dans le milieu afin d’ac­céder à des moyens con­fort­a­bles pour leurs pre­miers longs (voir ceux plutôt favorisés de Saa­da, Jousse, Rop­ert…). Une hypothèse dif­fi­cile­ment applic­a­ble au pre­mier long métrage de Vin­cent Ostria, plume qu’on peut lire notam­ment aux Inrock­upt­ibles et à L’Hu­man­ité. Mon­té avec les moyens réduits d’un ciné­ma con­fi­den­tiel (l’in­di­vidu, qui a œuvré dans ce créneau avec quelques courts, invite d’ailleurs devant la caméra quelques autres réal­isa­teurs francs-tireurs, comme F.J. Ossang), Crime est tout entier tourné vers l’ex­péri­ence sur un matéri­au fam­i­li­er qu’il tri­t­ure à son façon.

Le cinéaste sur son territoire

Beau­coup de pre­miers longs métrages de cri­tiques de ciné­ma tra­vail­lent ce qu’on leur asso­cie le plus facile­ment : la cinéphilie, le rap­port per­son­nel de l’au­teur aux images du grand écran. Crime ne fait pas excep­tion, chaus­sant les semelles du film noir, avec un titre bien lap­idaire qui sem­ble déjà promet­tre un dépouille­ment lais­sant à nu les artic­u­la­tions du genre — pour mieux le rha­biller, appren­dra-t-on. De fait, ce sont des fig­ures famil­ières qu’on retrou­ve ici trans­posées : la cité glauque, le truand dés­abusé qui veut se ranger, sa galerie de com­pères pas très con­tents de le voir par­tir, l’ob­jet de com­merce illé­gal, le cadavre (ou presque) encom­brant et même la femme fatale. L’usage du noir et blanc, les dia­logues posé­ment artic­ulés par leurs acteurs sur­jouent même l’hom­mage dis­tan­cié. Mais quelque chose cloche, avant même l’ap­pari­tion du titre, avec cette scène (en couleurs) de vis­ite chez une pun­kette voy­ante extralu­cide. À la longue, on ne peut que remar­quer à quel point l’am­bi­tion du réal­isa­teur cinéphile dépasse le décalquage de clichés. Il tra­vaille à instituer pour le film un ter­ri­toire, des codes, une mytholo­gie qui lui sont pro­pres. Ain­si cette ville qu’on rap­procherait facile­ment d’une sin­istre cité de ban­lieue parisi­enne se voit-elle car­tographiée par des noms aux allures de lieux de légende urbaine (“le Réser­voir”, “l’Al­lée des Ombres”…), parsemées de quartiers étranges pou­vant ouvrir sur un monde qui n’a sem­ble-t-il rien à faire là (tel le pré où poussent des plantes pro­duc­tri­ces de drogue). Ain­si son noir et blanc n’est-il pas le noir et blanc du film noir clas­sique, pro­pre à figer l’im­age dans l’im­i­ta­tion, mais un noir et blanc gran­uleux, voire grumeleux, comme du numérique gon­flé en 35mm (on ignore si c’est le cas, mais on sait qu’Os­tria a déjà expéri­men­té dans ses courts l’usage du télé­phone mobile). Ostria fait du film noir hors des stu­dios, regarde ses con­ven­tions — et les écarts qu’il y apporte — avec un œil évo­quant une dégénéres­cence de la caméra clas­sique : il tâche de porter le genre en des con­trées extérieures et mar­ginales, de le réamé­nag­er suiv­ant ses pro­pres codes, de le tri­t­ur­er. Jusqu’à la nausée.

Encombrante étrangeté

Il est regret­table que tout à sa jouis­sance de recréer un univers sin­guli­er selon ses envies, Ostria se laisse aller à surlign­er, pré­cisé­ment, cette sin­gu­lar­ité — jusqu’à la dés­in­car­n­er, soit le con­traire de ce qu’il ten­tait par ailleurs. Sous pré­texte de l’élé­ment de scé­nario qui installe la dis­tance avec les clichés du genre (le truand sur le départ con­somme une drogue mys­térieuse, il a de plus en plus de mal à faire la part du réel et des chimères), le cinéaste exhibe une série de sig­naux d’é­trangeté dont son film devient à la longue la démon­stra­tion grossière, comme des pans de fan­tasme lynchien mal assim­ilé : cube gélatineux som­bre — noir à l’im­age — qu’il reçoit régulière­ment par la poste et d’où il tire sa dose de drogue (le scé­nario trou­ve tout de même le moyen d’ex­pli­quer cette curiosité, déli­catesse plutôt con­tre-pro­duc­tive), bande musi­cale faite de sons stri­dents et dis­cor­dants fran­chissant vite les lim­ites du sup­port­able, langueur générale des per­son­nages… Même le noir et blanc rugueux, le pré-générique, les noms pit­toresques en vien­nent à devenir, à leur tour, moins des out­ils d’un pro­jet ciné­matographique que des signes d’une iden­tité qui se cherche sans vrai­ment se trou­ver. Crime hurle sa qual­ité d’ob­jet bizarre avec une telle insis­tance qu’il finit par ne rester que cela : un objet bizarre, sans autre direc­tion que sa bizarrerie et ses codes finale­ment obscurs. Sur la fin, notre truand tue un homme, du moins le croit-il : le film sème le doute sur ce point, mais ce doute ne nous atteint plus guère, dès lors qu’il est acquis que tout le métrage est fait pour être étrange, et que ses trop lour­des et machi­nales ten­ta­tives pour nous emporter dans son étrangeté ont déjà échoué. L’ex­péri­ence, si louable qu’elle ait pu paraître a pri­ori, se trahit elle-même.

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