L’Halluciné
  • L’Halluciné
  • (The Terror)
  • États-Unis1963
  • Réalisation : Francis Ford Coppola, Roger Corman, Monte Hellman, Jack Nicholson, Jack Hill
  • Scénario : Leo Gordon
  • Image : John M. Nickolaus
  • Montage : Stuart O'Brien
  • Musique : Ronald Stein
  • Producteur(s) : Roger Corman
  • Interprétation : Boris Karloff (baron von Leppe), Jack Nicholson (Lt Andre Duvalier), Sandra Knight (Helene), Dick Miller (Stefan), Dorothy Neumann (Katrina)...
  • Éditeur DVD : Wild Side Vidéo, coll. Vintage Classics
  • Date de sortie DVD : 4 mai 2010
  • Durée : 1h21

Le fantôme d'un monde


Le fantôme d'un monde

L’an­née 2010 est-elle l’an­née Cor­man? Rece­vant lors de la dernière céré­monie des Oscars un oscar d’hon­neur, le génial cinéaste aura vu depuis jan­vi­er pas moins de sept de ses films sor­tir en DVD en France. Après l’édi­teur Sev­en 7, c’est au tour de Wild Side de pub­li­er ces jours-ci trois d’en­tre eux, par­mi lesquels L’Hal­lu­ciné, film improb­a­ble co-réal­isé avec Fran­cis Ford Cop­po­la et Monte Hell­man, et inter­prété par le jeune Jack Nichol­son.

L’Hal­lu­ciné fait par­tie des films qui ont fait la légende de Cor­man. Car n’en déplaise aux roman­tiques de la créa­tion, pour qui l’œu­vre se doit de mûrir et de répon­dre à un besoin enfoui au plus pro­fond de l’être, un film comme celui-ci s’est fait au dernier moment, par pur prag­ma­tisme. Dis­posant d’un décor de château ayant déjà servi, Cor­man prof­ite de l’oc­ca­sion qui lui est don­né, et demande à son scé­nar­iste de con­coc­ter le plus rapi­de­ment pos­si­ble une his­toire ayant lieu dans ce cadre pré­cis. La chose sera rapi­de­ment faite et, quelques jours plus tard, le scé­nario est prêt. Cela dit, les con­cours de cir­con­stances fer­ont que ce qui était cen­sé être un pro­jet rapi­de à exé­cuter s’avér­era on ne peut plus com­pliqué, et ce à un point tel que Cor­man sera absent d’une par­tie non nég­lige­able du tour­nage. Ses assis­tants pren­dront donc le relais à plusieurs repris­es, et le jeune inter­prète prin­ci­pal lui-même don­nera les derniers jours quelques coups de maniv­elles. Toute­fois, il con­vient de pré­cis­er que ces jeunes sous-fifres avaient pour nom Fran­cis Ford Cop­po­la et Monte Hell­man. De même, l’ac­teur en ques­tion, alors âgé de vingt-six ans, n’é­tait autre que Jack Nichol­son.

Un tel turnover aurait pu être préju­di­cia­ble, surtout lorsque les per­son­nes effec­tu­ant les rem­place­ments ne sont pas de sim­ples tâcherons, mais bien de futurs grands met­teurs en scène. Pour­tant, même si l’im­pres­sion d’ensem­ble du film reste étrange, il n’en réside pas moins qu’une cer­taine homogénéité se dégage, et que l’on suit sans dif­fi­culté l’his­toire qui nous est con­tée. La rai­son de cette con­ti­nu­ité provient peut-être de l’ex­cel­lence de l’in­ter­pré­ta­tion du jeune Nichol­son. Son élé­gance et son obsti­na­tion tien­nent le réc­it, et don­nent finale­ment la mesure. Le rythme imprimé par son corps, sa démarche et par son désir de vérité anni­hile les vel­léités de mise en scène de cha­cun. C’est pourquoi le spec­ta­teur, en s’at­tachant à ce per­son­nage, cherche lui aus­si à décou­vrir le fin mot de l’his­toire, et se laisse finale­ment pren­dre sans trop de prob­lème.

Le choix, pour des raisons économiques, d’un nom­bre lim­ité de décors et de lieux, con­tribue véri­ta­ble­ment à créer l’é­trangeté du film. D’un château désert à un paysage désolé, tout nous ramène dans un espace temps qui appa­raît comme sans lien avec la société, avec la civil­i­sa­tion, avec le monde. L’ob­ses­sion de cha­cun est donc d’au­tant plus ver­tig­ineuse, que rien ne vient rap­pel­er aux pro­tag­o­nistes qu’il existe autre chose. Les scènes d’in­térieur appa­rais­sent claire­ment dans la lignée des films de Cor­man adap­tés d’Edgar Allan Poe. Mais l’o­rig­i­nal­ité du film provient de la mise en scène des extérieurs. La côte et les rochers, arides et défini­tive­ment vides, sont comme des paysages lunaires, comme hors du temps. Lors de la pre­mière séquence, l’ar­rivée à cheval de Nichol­son dans cet endroit fasci­nant et sin­istre, donne d’emblée au film son aspect inquié­tant, immergeant le spec­ta­teur dans un lieu où l’on n’aimerait pas s’at­tarder. La grande réus­site de ces pre­mières min­utes tient à ce qu’il est dif­fi­cile de réfléchir et de pren­dre pied sur des assis­es sta­bles afin de se pro­jeter dans le réc­it. Nous sommes, tel le per­son­nage, vic­times d’une inso­la­tion, frap­pés par le soleil. Et le monde que nous décou­vrons à notre réveil, mal­gré notre résis­tance, nous impose sa logique.

Ce monde en marge sert finale­ment un réc­it qui, mal­gré l’ur­gence dans laque­lle il fut écrit, n’en est pas moins trou­blant. L’Hal­lu­ciné est l’his­toire d’un jeune offici­er de l’ar­mée napoléoni­enne alors en pleine déroute, échouant sur la plage d’un lieu étrange. Après avoir per­du con­nais­sance, il revient à lui grâce à une jeune femme d’une grande beauté qui, peu après, dis­paraît. Mais envoûté par cette appari­tion, l’of­fici­er français fait alors tout pour retrou­ver cette douce créa­ture, et se voit amené aux portes d’un château habité par un cer­tain baron von Lep­pe. Ce qu’il décou­vre dans un pre­mier temps, et ce à force d’ob­sti­na­tion, c’est bien sûr ce qu’on daigne lui racon­ter. La baron aurait épousé il y a longtemps une fille du peu­ple. Mais en revenant d’une guerre à laque­lle il avait pris part du fait de son rang, il décou­vre que sa femme, durant son absence, l’a trompé avec un homme de basse con­di­tion. Lors d’une con­ver­sa­tion entre l’of­fici­er napoléonien et le baron, les deux hommes évo­quent leurs orig­ines nobles, et font référence aux trou­bles qui agi­tent l’Eu­rope depuis la Révo­lu­tion française, à la remise en cause des valeurs hiérar­chiques et des priv­ilèges. Ain­si, la dimen­sion fan­tas­tique prend sa source dans un boule­verse­ment his­torique. Ce lieu hors du monde serait d’une cer­taine façon une ten­ta­tive dés­espérée de main­tenir un ordre ancien. Le fan­tas­tique tel qu’il se développe est au fond nour­ri par l’idée de la chute, par le désen­chante­ment con­sé­cu­tif au boule­verse­ment des valeurs. Les grands cham­boule­ments liés à la Révo­lu­tion française pré­cip­i­tent le fin d’un monde, et ce au grand dés­espoir de cer­tains. Ce qui est passé n’est pas mort, et se rap­pelle à nous par l’in­ter­mé­di­aire d’ap­pari­tions sur­na­turelles. À l’in­ter­sec­tion d’un ren­verse­ment poli­tique, des hommes choi­sis­sent de vivre dans un espace temps irréel, fan­tas­mé, fan­tas­tique et donc for­cé­ment peu­plé de fan­tômes.

Étrange, obscur, obstiné, le film est cap­ti­vant et, dis­ons le mot, effi­cace et sans fior­i­t­ure. De toute façon, Cor­man ne prend jamais aucun sujet de haut, respecte ce qu’il racon­te et s’y colle. Bizarrement, et ce con­traire­ment au reste de la col­lec­tion Vin­tage Clas­sics de Wild Side, la qual­ité de la copie est d’une laideur assez rare aujourd’hui dans l’édition. L’ensemble donne l’impression d’une vieille VHS dégueu­lasse, aux couleurs délavées, pix­el­lisé comme au bon vieux temps des pre­mières col­lec­tions DVD à bas prix. Pour­tant, le principe de la série Vin­tage Clas­sics était de redonner vie à des films déjà sor­tis dans des copies immon­des, en s’attachant à pro­pos­er une image et un son cor­rects. Enfin, comme d’habitude dans cette col­lec­tion, aucun bonus n’accompagne le film.

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