Domaine

Domaine

de Patric Chiha

  • Domaine
  • France, Autriche2009
  • Réalisation : Patric Chiha
  • Scénario : Patric Chiha
  • Image : Pascal Poucet
  • Son : Walter Fiklocki
  • Montage : Karina Wessler
  • Musique : Milkymee
  • Production : Aurora Films, WILDart FILM
  • Interprétation : Béatrice Dalle (Nadia), Isaïe Sultan (Pierre), Alain Libolt (Samir), Raphaël Bouvet (John), Sylvie Rohrer (Barbara), Udo Samel (le directeur du sanatorium), Tatiana Vialle (Jeanne), Bernd Birkhahn (Schwarzbach)
  • Date de sortie : 14 avril 2010
  • Durée : 1h50

Domaine

de Patric Chiha

« You're my gasoline »


« You're my gasoline »

L’impression lais­sée par l’ex­cel­lent Home (moyen-métrage datant de 2006) est de celle qui fait que le pas­sage de Patric Chi­ha au for­mat long sus­cite une attente cer­taine. Si les par­tis pris de Domaine pour­raient bien en laiss­er quelques-uns en route, il est aus­si cer­tain que l’on est en présence d’un cinéaste ambitieux, tal­entueux et sin­guli­er, à suiv­re de près.

En ouver­ture, on décou­vre la Garonne (le film fut tourné en grande par­tie à Bor­deaux) en plongée ver­ti­cale. Un fleuve mar­ron reposant sur une couche de vase insta­ble qui ani­me bouil­lon­nements et tour­bil­lon­nements à la sur­face. Il s’agira d’un motif récur­rent ryth­mant l’écoulement de Domaine. On peut le con­sid­ér­er comme un con­tre­point, notam­ment à une ville mar­quée par une cer­taine rigueur, dess­inée au cordeau. Mais aus­si et surtout vis-à-vis de Nadia, per­son­nage prin­ci­pal incar­né par Béa­trice Dalle, qui est une math­é­mati­ci­enne à la recherche d’un ordre qu’elle pense pou­voir trou­ver dans cette sci­ence. Dis­ons qu’il s’agit d’un aspect extérieur mêlé à une quête exis­ten­tielle, car son intéri­or­ité pour­rait se com­par­er à l’aspect des eaux trou­bles du cours d’eau. Nadia, une belle quadragé­naire, est la tante de Pierre (Isaïe Sul­tan), un jeune homme de 17 ans. Ils entre­ti­en­nent une rela­tion intense, affectueuse, telle­ment mar­quée par l’ambiguïté amoureuse qu’elle ne l’est pas vrai­ment. Il lui demande à pro­pos de Wal­ter, son ex-mari : « il te manque ? » « Non tu es là » lui répond-elle tran­quille­ment. Tout est réglé comme du papi­er à musique, ils se retrou­vent pour de longues march­es dans la rue et au jardin pub­lic, aus­si pour boire un verre dans des cafés cos­sus. Ou encore pour se promen­er en forêt, les arbres sont alors ren­dus à l’état de sil­hou­ettes dressées aux­quelles se mêlent des fig­ures mas­cu­lines qui sem­blent faire le tapin. Cette forêt peut être con­sid­érée pour les per­son­nages, on la retrou­vera dans la dernière par­tie de Domaine, comme un paysage intérieur, douce­ment chao­tique, étrange et inqui­et.

On retrou­ve au sein de ce duo un mode de fonc­tion­nement déjà iden­ti­fié dans Home ; Fouad, le per­son­nage prin­ci­pal, n’y est que parole, son assis­tant taiseux faisant office de corps et de récep­ta­cle des mots et mono­logues. « Ce sont des per­son­nages qui par­lent tout seuls mais qui ont besoin d’une autre per­son­ne pour s’entendre par­ler. Ils ne par­lent pas pour trans­met­tre, ils par­lent pour s’expliquer quelque chose à eux-mêmes » explique Patric Chi­ha. Par­ler, c’est aus­si ten­ter de for­muler un chaos, c’est aus­si bien sou­vent se heurter aux lim­ites du lan­gage. Mais si dans son précé­dent film le rap­port émet­teur-récep­teur restait immuable, Domaine intro­duit une dynamique dans l’évolution de cette rela­tion. Par­faite de sta­bil­ité, la cel­lule mise en place entre Pierre et Nadia se décom­pose, au détri­ment de la sec­onde, femme blessée, alcoolique et bien­tôt grave­ment malade. Après l’exposition de ce lien, le film est le réc­it de cette désagré­ga­tion. Parce que Pierre se choisit, et est choisi par Fab­rice, un jeune homme entre­prenant avec qui il débute une idylle sous le signe d’une appar­ente sim­plic­ité, notam­ment en terme de désir et d’accomplissement char­nels.

A pri­ori solide­ment cam­pé dans le réel, Domaine tourne le dos à un geste nat­u­ral­iste, ce qui lui con­fère une charge d’étrangeté, comme si l’ensemble se situ­ait aux inter­stices de l’éveil et du som­meil, du rêve et du cauchemar. Ceci passe par les mots et la parole, quelques séquences sont fondées sur un texte pré­cis débité tout en rythme par les comé­di­ens. Bien sou­vent, les actions sont égale­ment ren­dues sous la forme d’une ryth­mique, c’est par­ti­c­ulière­ment le cas de la marche où la parole et le bruit des pas (les talons de Nadia frap­pant le sol) obéis­sent à cette fonc­tion qui ren­voie notam­ment aux com­porte­ments répéti­tifs, obses­sion­nels. C’est surtout le rap­port à l’espace par le biais d’une mise en scène basée sur l’artifice qui achève cette idée, une esthé­tique faisant presque fig­ure de man­i­feste anti-nat­u­ral­iste. Elle se base d’abord sur une lumière très sophis­tiquée qui organ­ise des bulles ayant ten­dance à clore l’espace sur lui-même, à le délim­iter très net­te­ment. On est sou­vent proche d’un bloc scéno­graphique où le décor et le hors champ sont comme niés, où les per­son­nages évolu­ent dans une étouf­fante étroitesse, jusqu’en eux-mêmes en cer­taines occa­sions. Le son achève ce refus du réal­isme et accom­pa­gne totale­ment ce traite­ment visuel. L’espace est ain­si traité et décom­posé de manière très abstraite, ceci cul­mine lors d’une scène de boîte de nuit, splen­dide moment de choré­gra­phie des corps, où le mon­tage organ­ise une mise en présence/absence des dif­férents pro­tag­o­nistes. Lors de cette séquence, le lien entre Pierre et Nadia sem­ble rompu, notam­ment d’un point de vue cor­porel comme le sug­gère le découpage. Mais c’est aus­si le moment où il lui déclare sa flamme ; le jeune homme monte sur scène, rejoint le chanteur et com­mence à enton­ner avec ce dernier : « you’re my gazo­line ». Cette rela­tion ne restera pour­tant que sen­ti­men­tale, celle des corps est invalidée dès la scène suiv­ante, Pierre y repousse Nadia qui s’est invitée dans son lit. Cet aveu n’empêche pas non plus Pierre d’introduire une dis­tance entre lui et sa tante, très mal vécue par cette dernière, qui s’abandonne à l’autodestruction.

Malade, en dan­ger de mort du fait d’une cir­rhose aiguë, Nadia se résout à suiv­re une cure dans un sana­to­ri­um en Autriche. On retrou­ve les paysages mon­tag­neux et forestiers, véri­ta­bles per­son­nages de Home. Avec une nuance de taille, la palette de verts laisse ici place à une blancheur presque uni­forme. Les intérieurs sont traités avec la même clarté, on ne met pas grand temps à hésiter entre un lieu de con­va­les­cence et un asile régi par un ordre étrange. Pierre rend vis­ite à Nadia, cap­tive de ce lieu. Patric Chi­ha mul­ti­plie les cita­tions de La Mon­tagne mag­ique de Thomas Mann : par exem­ple ce moment de repos au grand air sous d’épaisses cou­ver­tures (sont-elles aus­si en poils de chameau ?) ou l’arrivée ensor­ce­lante d’une pen­sion­naire vêtue d’une robe du soir décol­letée sem­blable à celle de Claw­dia Chauchat. Quant au directeur, il sem­ble tout sim­ple­ment sor­tir du temps révolu de ce même roman. Deux zooms arrière for­mu­lent une force cen­trifuge qui colle les êtres à ce lieu ; au terme du mou­ve­ment d’appareil, les sil­hou­ettes finis­sent écrasées par le paysage de l’autre côté des larges baies vit­rées. Et comme chez Thomas Mann, la mon­tagne pos­sède quelque chose de mag­né­tique, une aura, un pou­voir attrac­t­if et de révéla­tion, ce dernier éclairant les per­son­nages au plus pro­fond d’eux-mêmes. Au terme du par­cours, Nadia ne dis­pose pas de mul­ti­ples alter­na­tives : Pierre ou la mort. Et le jeune homme n’a qu’une chose à lui offrir.

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