Crossdresser

Crossdresser

de Chantal Poupaud

  • Crossdresser
  • France2009
  • Réalisation : Chantal Poupaud
  • Image : Jeanne Lapoirie, Sara Cornu, Martine Lancelot
  • Montage : Clémentine March, Melvil Poupaud, Laure Baudin
  • Producteur(s) : Cyriac Auriol, Chantal Poupaud
  • Production : Les Films du Requin
  • Date de sortie : 24 mars 2010
  • Durée : 1h20

Crossdresser

de Chantal Poupaud

InterSEXion


InterSEXion

Pour son pre­mier long-métrage doc­u­men­taire, Chan­tal Poupaud (mère de Melvil) met à nu la face cachée d’hommes hétéros qui aiment se trav­e­s­tir en femmes. Au pro­gramme : qua­tre con­fes­sions qui nous emmè­nent loin des clichés et de tout voyeurisme.

Attachée de presse de Mar­guerite Duras, autrice de deux séries de télé­films qui dépassèrent le cadre du petit écran (Tous les garçons et les filles de leur âge, Toutes les femmes sont folles) et d’un court-métrage doc­u­men­taire, Chan­tal Poupaud signe ici son pre­mier doc­u­men­taire sur grand écran et s’intéresse à un sujet pour le moins sur­prenant : les cross­dressers. Meilleures expres­sions des théories queer, les cross­dressers pra­tiquent l’art du trav­es­tisse­ment sans rechercher pour autant l’imitation ni l’accès absolu au féminin. C’est un jeu clan­des­tin où les notions de séduc­tion auprès des hommes, d’homosexualité, de trans­formisme ou de trans­sex­u­al­ité n’ont pas lieu d’être. Le cross­dress­er est donc à la croisée des gen­res, une per­son­nal­ité déli­cieuse­ment atyp­ique où les attrib­uts mas­culins (la voix est rarement mod­ulée) se mélan­gent aux appa­rats des grandes dames. La réal­isatrice a eu l’idée de ce doc­u­men­taire lorsqu’elle sur­prend, un soir dans un bar parisien, une réu­nion de cross­dressers, assem­blée de « Toot­sie » et de « Mrs Doubt­fire » comme elle le dit. Et cette envie lui vient de lier con­nais­sance, de com­pren­dre et de sor­tir des clichés dont elle-même se trou­vait la pre­mière vic­time. Il en ressort qua­tre por­traits : Nicole, Loli­ta, Aux­ane et Vir­ginie Per­le, hommes dans le civile, hétéro­sex­uels de sur­croît bien sou­vent mar­iés avec des enfants. Le par­ti pris de Chan­tal Poupaud est de couper court à tout pit­toresque et de mon­tr­er unique­ment le céré­mo­ni­al du trav­es­tisse­ment. Les qua­tre por­traits se suc­cè­dent ain­si sur le même mod­èle et dans une même reli­giosité, des bas déli­cate­ment posés aux dernières retouch­es de maquil­lage. Le « per­son­nage » se créé et s’anime sous nos yeux tan­dis que la parole peu à peu se délie. L’occasion pour ces cross­dressers clan­des­tins d’évoquer com­ment cette pas­sion cohab­ite (sou­vent douloureuse­ment) avec leur vie de cou­ple, com­ment, pour tous, Inter­net leur a per­mis de sor­tir de leur isole­ment et de ren­tr­er en con­tact avec d’autres hommes comme eux. Au fil des témoignages (et c’est surtout fla­grant avec Vir­ginie Per­le), il appa­raît que cette activ­ité est un luxe au sens pro­pre comme au fig­uré, plus facile à assumer lorsque l’argent est là et per­met de s’offrir un pied-à-terre sur Paris pour ranger sa garde-robe loin du domi­cile con­ju­gal.

En se con­cen­trant sur le céré­mo­ni­al du trav­es­tisse­ment et en don­nant libre cours à la parole des cross­dressers, Chan­tal Poupaud nous préserve fort heureuse­ment des con­fes­sions intimes putas­sières. Son œil dis­cret, son choix de ne mon­tr­er le vis­age de ses inter­locu­teurs qu’une fois la trans­for­ma­tion entamée ou encore de ne pas les con­fron­ter aux regards extérieurs témoignent d’un respect indé­ni­able pour ses témoins. Ce par­ti pris pudique per­met à la réal­isatrice d’instaurer une con­fi­ance et de pénétr­er dans l’espace intime de ces hommes. Ici, il ne s’agit pas de provo­quer le réel pour le ren­dre extra­or­di­naire mais plutôt, dans une nar­ra­tion fausse­ment en « temps réel », de per­me­t­tre à la matière brute de se révéler et de devenir ciné­matographique. C’est à la fois la force et la faib­lesse de ce doc­u­men­taire que de fein­dre une absence de point de vue et de se mon­tr­er dépen­dant de la qual­ité de ses témoins, surtout dans leurs apti­tudes à se livr­er et à s’analyser. De même, si la démarche d’ensemble, l’exploitation de la musique et la per­ti­nence de cer­tains plans (ici une plongée sur une paire de chaus­sures d’hommes à côté de talons hauts) trahissent for­cé­ment le « tra­vail » de la réal­isatrice, la sobriété des images et la mise à dis­tance délibérée posent par­fois la ques­tion de la légitim­ité d’une exploita­tion sur grand écran, exploita­tion où le spec­ta­teur est beau­coup plus atten­tif à la forme. Lors du dernier por­trait, le doc­u­men­taire sem­ble presque buter devant ses pro­pres con­tra­dic­tions. Vir­ginie Per­le appa­raît avec son masque véni­tien comme échap­pée d’un autre temps et d’un autre monde. Au milieu d’un apparte­ment rétro et ultra-bour­geois, ce per­son­nage à la lisière du fan­tas­tique se livre beau­coup plus dif­fi­cile­ment que ses com­pars­es, ses pro­pos sont à peine audi­bles, masqués par les bruits extérieurs de la rue.

Le pro­jet serait néces­saire­ment voué à une impasse sans un tra­vail de recréa­tion. C’est la voie salu­taire que choisit la réal­isatrice, aidée par son fils Melvil pour le mon­tage de cette séquence. Guidé par la musique de Schu­bert, le mon­tage se mon­tre beau­coup plus ellip­tique et « clipesque ». Qu’importe si les pro­pos de Vir­ginie Per­le devi­en­nent inin­tel­li­gi­bles. Ce qu’il importe, c’est de puis­er l’essence de ce per­son­nage atyp­ique, déjà, en soi, per­son­nage de ciné­ma. Et c’est dans ce proces­sus re-créatif que Cross­dress­er con­naît sa plus belle trans­for­ma­tion.

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