La Révélation

La Révélation

de Hans-Christian Schmid

  • La Révélation
  • (Sturm)
  • Allemagne, Danemark, Pays-Bas2009
  • Réalisation : Hans-Christian Schmid
  • Scénario : Bernd Lange, Hans-Christian Schmid
  • Image : Bogumił Godfrejòw
  • Montage : Hansjörg Weißbrich
  • Musique : The Notwist
  • Producteur(s) : Britta Knöller, Hans-Christian Schmid
  • Interprétation : Kerry Fox (Hannah Maynard), Anamaria Marinca (Mira Arendt), Stephen Dillane (Keith Haywood), Rolf Lassgård (Jonas Dahlberg)...
  • Date de sortie : 17 mars 2010
  • Durée : 1h43

La Révélation

de Hans-Christian Schmid

Cours de justesse


Cours de justesse

Pâtis­sant d’un titre français un peu plat, La Révéla­tion explore les rouages d’une insti­tu­tion mécon­nue des citoyens : la Cour Pénale Inter­na­tionale, chargée de juger les crimes de guerre et autres géno­cides. Mais au-delà de cet aspect doc­u­men­taire, le film s’attache surtout à dress­er le por­trait de deux femmes. L’une est la vic­time oubliée d’une guerre que tout le monde veut désor­mais taire, l’autre cherche à faire remon­ter ce passé à la sur­face, dans l’espoir – illu­soire ? – d’obtenir sinon répa­ra­tion, au moins la recon­nais­sance offi­cielle de ce que des mil­liers de femmes ont subi. Cette con­fronta­tion est filmée avec une réelle finesse par un jeune cinéaste promet­teur, Hans-Chris­t­ian Schmid.

Soupçon­né d’avoir super­visé des opéra­tions de net­toy­age eth­nique pen­dant la guerre civile yougoslave, l’ancien offici­er bosno-serbe Goran Durić est arrêté alors qu’il menait une vie con­fort­able aux Açores, sous une fausse iden­tité. Il com­para­ît quelques années plus tard devant le tri­bunal de La Haye. Mais l’affaire men­ace de s’effondrer sur elle-même le jour où le seul témoignage direct est publique­ment dis­crédité : Alen Haj­dare­vic, jeune homme fébrile et han­té qui cher­chait par tous les moyens à faire con­damn­er Duric, n’a en réal­ité pas pu assis­ter au drame ; il se sui­cide peu après la décou­verte de son men­songe. La pro­cureure Han­nah May­nard part alors à la recherche de nou­velles preuves. Elle est rapi­de­ment con­va­in­cue que Mira, la sœur d’Alen, en sait plus qu’elle ne veut en dire.

À la lec­ture d’un tel syn­op­sis, il est dif­fi­cile de ne pas songer à Radovan Karadžić. L’ancien leader nation­al­iste accusé de géno­cide s’était caché pen­dant treize ans avant d’être finale­ment arrêté en juil­let 2008 ; son procès, déjà repoussé à maintes repris­es, vient d’être une nou­velle fois ajourné. Les par­al­lèles sont nom­breux : par exem­ple, Durić est présen­té comme poli­tique­ment influ­ent et admiré dans son pays, ce qui est égale­ment le cas de Karadžić – qui, pour de nom­breux Serbes, appa­raît tou­jours comme un héros, voire un résis­tant. Mais si cette Révéla­tion sem­ble lorgn­er vers l’effet d’actualité, elle est surtout le fruit de deux années de pré­pa­ra­tion, employées à rassem­bler des infor­ma­tions et des témoignages sur le fonc­tion­nement du Tri­bunal Pénal Inter­na­tion­al pour l’ex-Yougoslavie (TPIY).

On aurait pu crain­dre que cette volon­té de coller au plus près de la réal­ité ne trans­forme le film en pub­lic­ité insti­tu­tion­nelle déguisée. Il n’en est rien, et les entrailles du TPIY sont exposées sans grande com­plai­sance, voire avec une cer­taine sévérité. Les juges et les pro­cureurs appa­rais­sent comme des hommes et des femmes fail­li­bles, guet­tés pas le car­riérisme, et dont les éventuels idéaux de jus­tice doivent con­stam­ment s’accommoder non seule­ment de la rigid­ité et de la pesan­teur des procé­dures, mais égale­ment de trac­ta­tions secrètes liées à des cal­culs géopoli­tiques com­plex­es . En l’occurrence, Han­nah May­nard va devoir affron­ter des hommes d’affaires yougoslaves au passé trou­ble, et des diplo­mates, qui eux non plus, n’ont pas intérêt à ce que les fan­tômes de la guerre civile vien­nent trou­bler les négo­ci­a­tions en cours en vue de l’intégration dans l’Union Européenne des anci­ennes républiques yougoslaves.

L’absence d’angélisme est plus que bien­v­enue dans un film trai­tant d’un sujet aus­si com­plexe et sen­si­ble. Ce choix con­firme le tal­ent sin­guli­er de Hans-Chris­t­ian Schmid, jeune cinéaste alle­mand qui n’hésite pas à s’emparer de sujets ambitieux sans chercher à en éla­guer les nuances. En 2006, il racon­tait dans son Requiem l’histoire d’une jeune épilep­tique qui, dans les années 1970, se lais­sait con­va­in­cre qu’elle était vic­time d’une pos­ses­sion démo­ni­aque ; le film était inabouti, mais néan­moins intéres­sant, en ce qu’il ne présen­tait jamais son héroïne comme un phénomène de foire ou comme une hys­térique mais comme la vic­time d’une dou­ble alié­na­tion, famil­iale et religieuse. Plus récem­ment, Et puis les touristes, film réal­isé par Robert Thal­heim mais que Schmid pro­duisit et dont il coécriv­it le scé­nario, s’attachait à inter­roger la mémoire de la Shoah et du sen­ti­ment de cul­pa­bil­ité col­lec­tive des Alle­mands – des sujets archi-rebat­tus mais traités ici avec déli­catesse et sub­til­ité.

Là où ce nou­veau film s’avère le plus con­va­in­cant, c’est quand il s’attache au quo­ti­di­en de pro­fes­sion­nels investis dans leur tra­vail, et con­fron­tés à la frus­tra­tion de voir des années de tra­vail anéan­tis par un vice de forme ou par l’irruption de la realpoli­tik. Au-delà de cet aspect doc­u­men­taire, La Révéla­tion pose égale­ment des ques­tions très per­ti­nentes sur la jus­tice et la recon­struc­tion – d’un pays, d’une iden­tité. Lorsque Mira se laisse con­va­in­cre de témoign­er con­tre Durić, elle prend non seule­ment le risque de se voir traquée par des hommes de main sin­istres, mais égale­ment celui de cham­bouler sa nou­velle vie et de rou­vrir ses pro­pres blessures – sans être assurée d’obtenir jus­tice ou même d’être enten­due. Le par­cours de ce per­son­nage à la fois frag­ile et déter­miné, con­fron­té à la froideur de l’administration inter­na­tionale, per­du dans des couloirs et des cham­bres à l’atmosphère imper­son­nelle et asep­tisée, se révèle poignant.

S’il ne cherche pas à glam­ouris­er une intrigue for­cé­ment austère, Schmid s’efforce de gref­fer sur le film à thèse à l’européenne un genre typ­ique­ment améri­cain, celui du thriller politi­co-judi­ci­aire. Bien sûr, on est loin de l’efficacité hol­ly­woo­d­i­enne, et pré­ten­dre que La Révéla­tion pour­rait faire de l’ombre à The Ghost Writer sur ce ter­rain serait certes exagéré… Mais si la mise en scène ne fait pas d’étincelles, Schmid livre un tra­vail solide, digne mais jamais com­passé. Il sait créer des per­son­nages attachants, comme cette jeune chargée de sécu­rité que l’on aperçoit à peine, mais dont la douceur et la patience mar­quent durable­ment. Il sait aus­si s’appuyer sur des inter­prètes solides : le duo d’actrices prin­ci­pales est remar­quable, notam­ment Ana­maria Mar­in­ca dont le jeu intense nour­ris­sait déjà 4 mois, 3 semaines, 2 jours. Grâce à elles, et grâce à l’intelligence d’un scé­nario à la fois adroit et sen­si­ble, cette Révéla­tion parvient à com­penser la lour­deur induite par une pro­duc­tion cosmopolite[ref]Le film a été prin­ci­pale­ment tourné aux Pays-Bas et en ex-Yougoslavie, par un réal­isa­teur alle­mand, avec des acteurs venus de toute l’Europe et par­lant la plu­part du temps en anglais.[/ref], et à frap­per à la fois fort et juste.

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