Javier Packer-Comyn

Javier Packer-Comyn

  • Propos recueillis le 5 mars 2010 à Paris
  • Javier Packer-Comyn


    Devant une pro­gram­ma­tion d’une telle den­sité, il est dif­fi­cile d’englober l’ensemble. Il n’y avait pas de meilleur guide que Javier Pack­er-Comyn, directeur artis­tique de Ciné­ma du Réel, pour nav­iguer dans ce dédale de films. Voici donc en sa com­pag­nie un tour d’horizon assez com­plet, mais pas exhaus­tif, de cette 32e édi­tion, dans laque­lle il sera sans aucun doute pas­sion­nant de se plonger.

    L’an II après l’an I

    La nom­i­na­tion de Javier Pack­er-Comyn fut plutôt fraîche­ment accueil­lie à l’été 2008, on peut dire que le nou­veau directeur artis­tique de Ciné­ma du Réel était atten­du au tour­nant lors de l’édition 2009. Nous avons donc com­mencé par un petit retour vers l’an dernier avant de se pro­jeter très vite en direc­tion de la présente édi­tion.

    « C’est vrai que l’édition précé­dente fut sat­is­faisante, avec notam­ment cette aug­men­ta­tion de la fréquen­ta­tion de plus de 33%, ce qui fut en fait surtout un fac­teur d’angoisse pour nous, avec l’obligation de refuser des gens… On a assisté à une diver­si­fi­ca­tion du pub­lic, mais en même temps il faut rel­a­tivis­er et ce serait très pré­ten­tieux de l’expliquer seule­ment par notre fait, il y a avant tout une grande diver­sité de fac­teurs. En fait, les fes­ti­vals de doc­u­men­taires peu­vent compter sur une base fidèle, ils ne per­dent pas de pub­lic, c’est un phénomène qui se retrou­ve partout. On a aus­si béné­fi­cié d’une bonne com­mu­ni­ca­tion, par exem­ple avec la dif­fu­sion de la bande-annonce dans les salles, puis de bons relais média. »

    « Pour la 32e édi­tion comme lors la précé­dente, on a tra­vail­lé de manière très soudée. On s’est remis au boulot très vite, l’idée qui pré­side est d’amplifier ce qui a été mis en place l’an dernier, c’est notam­ment le cas avec une com­péti­tion “Pre­miers films”, dotée cette fois d’un prix et d’un jury. C’est quelque chose qui nous tient à cœur, on a sen­ti qu’il y avait un vivi­er, des écri­t­ures, c’est donc un appro­fondisse­ment de ce qui avait été ini­tié en 2009. Dans le même ordre d’idée, on pour­suit aus­si le pro­longe­ment du fes­ti­val via la plate­forme VOD Uni­ver­sciné, cette fois pen­dant un mois au lieu des quinze jours de l’an dernier. C’est notre volon­té que de ren­dre les films vis­i­bles, de favoris­er leur exis­tence au-delà de la durée du fes­ti­val, car on est aus­si con­scient de la dif­fi­culté d’achat et de dis­tri­b­u­tion des films. Below Sea Lev­el de Gian­fran­co Risi, grand prix l’an dernier, n’a béné­fi­cié que d’un seul achat par une télévi­sion, en l’occurrence Arte, alors qu’il nous sem­blait évi­dent que ce film allait sor­tir en salles. Enfin, devant la hausse de la fréquen­ta­tion, on a aus­si tra­vail­lé à un meilleur accueil, notam­ment en pro­posant une troisième séance pour tous les films de la com­péti­tion. »

    Regard sur la compétition

    Il est tou­jours dif­fi­cile de pos­er un regard général­isant sur une si large sélec­tion. L’an dernier, le directeur artis­tique pro­po­sait une sorte de colonne vertébrale tra­ver­sant l’édition : des êtres soumis à des rudes épreuves, mais ceux-ci se rel­e­vaient ou se main­te­naient, debout et dignes.

    « On peut déjà com­par­er les deux affich­es. L’an dernier, un bâti­ment s’écroulait. Cette année, on a un per­son­nage qui a retourné une table pour s’en servir d’embarcation, à laque­lle est joint un moteur. Il s’agit de se recon­stru­ire, de chercher un cap. Les films n’apportent pas de répons­es défini­tives, ce sont des propo­si­tions sou­vent frag­iles et bricolées, des essais, des ten­ta­tives indi­vidu­elles ou col­lec­tives, qui par­fois cohab­itent dans la même œuvre. »

    « Il y a beau­coup de ten­sions à l’intérieur des films, par exem­ple de la part de Vic­tor Asliuk à pro­pos de la Biélorussie, après son film beau­coup plus con­tem­platif l’an dernier, Robin­sons of Mantsin­saari. Les iden­tités et les héritages sont large­ment ques­tion­nés, sou­vent après coup et en indi­vid­u­al­isant, mais par­fois on sera aus­si très proche des événe­ments, par­fois même dedans, dans le col­lec­tif égale­ment. C’est par exem­ple le cas de Cet endroit c’est l’Iran qui est con­sti­tué d’images anonymes tournées au télé­phone portable dans les man­i­fes­ta­tions de juin 2009 et pub­liées sur inter­net au cours de l’été. C’est un film très fort, impres­sion­nant, qui est aus­si une manière de faire entr­er de nou­velles images et représen­ta­tions du réel liées aux tech­nolo­gies. C’est tou­jours le cas, mais plus que jamais, on est face à une très grande var­iété de propo­si­tions, où les cinéastes adaptent leurs écri­t­ures et leurs out­ils aux sit­u­a­tions, c’est une ten­dance très stim­u­lante. »

    « On trou­vera évidem­ment les dif­férents jurys, celui des bib­lio­thèques et des jeunes, ce dernier accom­pa­g­né du réal­isa­teur Cyril Brody. Le jury inter­na­tion­al est présidé par l’Islandaise Sólveig Anspach, les autres mem­bres sont Sepi­deh Far­si dont on a vu Téhéran sans autori­sa­tion, le cinéaste Michael Gaum­nitz, Ste­fan Majakows­ki qui dirige le Shad­ow Fes­ti­val aux Pays-Bas et Bruno Muel, qui est prin­ci­pale­ment opéra­teur, mais qui a aus­si signé des films. Quant au jury pre­miers films, il est com­posé d’Ana-Isabel String­berg qui tra­vaille actuelle­ment pour Indie Lis­boa et qui fut direc­trice artis­tique de Doclis­boa de 2004 à 2007, du cri­tique grec Michel Demopou­los et de Marie Voignier, réal­isatrice d’Hin­ter­land et du Bruit du canon. »

    Regards hors compétition

    Avec une « His­toire pra­tique du pam­phlet visuel » dans la sec­tion « Explor­ing doc­u­men­tary », de nom­breux films cap­tant des com­bats, il est cer­tain que sous la direc­tion de Javier Pack­er-Comyn, le fes­ti­val n’est pas près de déroger à sa règle d’un art engagé, par­fois rageur, ce sera aus­si le cas avec la thé­ma­tique « Music in Motion », une sélec­tion de films autour de la musique rock. Petit tour d’horizon des autres événe­ments hors com­péti­tion.

    « L’idée est aus­si, comme tou­jours, de faire entr­er ceux qui appar­ti­en­nent à une sorte de pat­ri­moine ciné­matographique, c’est le cas de Mar­cel Hanoun dans le cadre d’un ate­lier. Son film L’Authentique Procès de Carl-Emmanuel Jung est tout sim­ple­ment un de ceux qui comptent, que je mets par­mi les dix plus impor­tants. On est aus­si très heureux de pou­voir présen­ter un ate­lier, plus mod­este, autour du cinéaste pales­tinien Michel Khleifi, inutile de dire qu’il est cap­i­tal de béné­fici­er d’un véri­ta­ble regard ciné­matographique, très riche, sur cette terre con­flictuelle. »

    « Albert Maysles, objet d’une rétro­spec­tive, est aus­si un des grands noms, une fig­ure mar­quante, dont les films sont en fait tou­jours col­lec­tifs, presque tou­jours avec son frère David, mais aus­si en com­pag­nie de Char­lotte Zwerin, Ellen Hov­de, Shirley Clarke ou Don Alan Pen­nebak­er. Albert Maysles part aus­si de l’idée, qui peut paraître naïve et datée, que le ciné­ma est un vecteur de change­ment, qu’il peut faire évoluer les regards, notam­ment ceux que l’on porte sur l’autre. C’est par exem­ple le cas lorsqu’il filme en URSS, avec une très grande human­ité, jamais feinte, en se dis­ant qu’en mon­trant les Sovié­tiques tels qu’ils sont, c’est à dire en humains, ce serait plus dif­fi­cile de déclencher une guerre. Si on avait filmé les Irakiens à la manière de Maysles, est-ce qu’il y aurait eu le même con­flit ? »

    « On a aus­si choisi de met­tre Xiaolu Guo à l’honneur. Elle a quit­té la Chine pour la Grande-Bre­tagne : qua­tre ans plus tard, elle écrivait des livres dans un anglais par­fait. Elle a une palette incroy­able, un véri­ta­ble phénomène pas­sant de la lit­téra­ture – romans, essais, poésie sou­vent entremêlés – à une activ­ité de cinéaste, aus­si bien fic­tion que doc­u­men­taire. Dans ces nom­breux champs, elle se redéfinit sans cesse, élar­git ces hori­zons. Elle a reçu le Léopard d’or au dernier fes­ti­val de Locarno pour She, a Chi­nese et con­tin­ue depuis à vol­er de pro­jet en pro­jet avec une facil­ité et une énergie stupé­fi­antes. On est très heureux puisqu’elle sera présente aux séances et lors d’un ate­lier avec des lec­tures et des extraits. »

    « Con­cer­nant la thé­ma­tique “Nous deux”, il s’agit donc de binômes, le plus sou­vent de cou­ples, dont Danièle Huil­let et Jean-Marie Straub, Anne-Marie Miéville et Jean-Luc Godard pour les plus con­nus. Il sera aus­si ques­tion de Ray­monde Caras­co et Régis Hébraud, Béné­dicte Deswarte et Yann Le Mas­son, Angela Ric­ci Luc­chi et Yer­vant Gianikian. L’idée n’est pas de ten­dre à une quel­conque typolo­gie, il s’agit plutôt de se met­tre à l’écoute d’une rela­tion de tra­vail, des formes de dia­logue et de cir­cu­la­tion entre deux entités, aboutis­sant à un troisième corps, un corps de cinéaste. »

    Et ce n’est pas tout… D’autres événe­ments auront lieu au cours du fes­ti­val, en par­al­lèle de ces thé­ma­tiques et des com­péti­tions. D’abord envis­agé sous la forme d’une rétro­spec­tive, « Icare cinéaste (ou l’histoire d’un mou­ve­ment ver­ti­cal du regard) » se présen­tera comme un après-midi de réflex­ion sur la vue aéri­enne. Une pra­tique anci­enne, d’abord mil­i­taire comme sou­vent dans l’histoire des tech­niques ciné­matographiques, qui a beau­coup évolué et dépasse aujourd’hui le ciné­ma pour rejoin­dre la ques­tion de l’image ; Google, les satel­lites, les drones, avec les ques­tions sous-jacentes du virtuel, de la sur­veil­lance et de la déshu­man­i­sa­tion. Sur ce dernier point, il sera bien enten­du ques­tion de Home de Yann Arthus-Bertrand, qui risque d’en pren­dre, à très juste titre, pour son grade… Entre autres aus­si, sig­nalons une instal­la­tion de neuf écrans qui pro­posera l’intégralité du con­tenu du mag­a­zine « Brut », dif­fusé sur La Sept/Arte il y a quinze ans. Ce qui per­met égale­ment de pos­er la néces­saire ques­tion de l’archive dans un con­texte d’accélération du flux des images.

    C’est tout ? Pas tout à fait… Il ne faut pas oubli­er les habituelles sec­tions « News from », « Mémoire du Réel », ain­si que les séances spé­ciales. Dif­fi­cile donc de faire le tour d’un tel menu, à moins de se démul­ti­pli­er. Mais ceci n’a rien de décourageant, bien au con­traire. Une telle richesse est une invi­ta­tion à une immer­sion ciné­matographique, à une réflex­ion féconde, à l’invention de mille par­cours et tra­jec­toires à l’intérieur de cette pro­gram­ma­tion aus­si foi­son­nante que cohérente.

    Soutenez Critikat

    Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
    Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
    N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

    Cinéma du Réel, 32e édition : bilan
    Cinéma du Réel, 32e édition : bilan
    Cinéma du Réel, 32e édition : 48 et La Bocca del Lupo
    Cinéma du Réel, 32e édition : 48 et La Bocca del Lupo
    32e édition de Cinéma du Réel : l’heure du bilan
    32e édition de Cinéma du Réel : l’heure du bilan
    Rétrospectives “Music in Motion” et “Albert Maysles” au festival Cinéma du Réel 2010
    Rétrospectives “Music in Motion” et “Albert Maysles” au festival Cinéma du Réel 2010