Il Ferroviere

Il Ferroviere

de Pietro Germi

  • Il Ferroviere
  • (Le Disque rouge)
  • Italie1956
  • Réalisation : Pietro Germi
  • Scénario : Pietro Germi, Alfredo Giannetti, Ennio De Concini, Carlo Musso, Luciano Vincenzoni
  • Image : Leonida Barboni
  • Montage : Dolores Tamburini
  • Musique : Carlo Rustichelli
  • Producteur(s) : Carlo Ponti
  • Interprétation : Pietro Germi (Andrea Marcocci), Luisa Della Noce (Sara Marcocci), Sylva Koscina (Giulia Marcocci), Saro Urzì (Gigi Liverani), Carlo Giuffrè (Renato Borghi), Renato Speziali (Marcello Marcocci), Edoardo Nevola (Sandro Marcocci)...
  • Éditeur DVD : Carlotta
  • Date de sortie DVD : 24 février 2010
  • Durée : 1h50

Il Ferroviere

de Pietro Germi

Autoportrait en cheminot


Autoportrait en cheminot

Le Disque rouge (Il Fer­roviere) était, de tous ses films, celui que Pietro Ger­mi aimait le plus (il le dédia d’ailleurs à sa fille Lidia). Il faut dire que ce por­trait d’un homme « à l’ancienne » tenait beau­coup de la pro­jec­tion auto­bi­ographique, à tel point qu’il inter­pré­ta lui-même, bril­lam­ment, le per­son­nage. Le Disque rouge est le dernier film de Ger­mi à s’inscrire dans une veine claire­ment « néoréal­iste », avant ce vrai-faux polici­er que sera Meurtre à l’italienne, et surtout avant qu’il ne s’acoquine avec la comédie à l’italienne (Divorce à l’italienne, Séduite et aban­don­née, etc.), Car­lot­ta ressort juste­ment ce mois-ci trois films de Ger­mi : Le Disque rouge, Meurtre à l’italienne et Ces messieurs dames. Coup de pro­jecteur sur le pre­mier d’entre eux.

Andrea Mar­coc­ci (Pietro Ger­mi) est un cheminot un peu rus­tre mais fon­da­men­tale­ment bon, fatigué par le tra­vail, qui s’arrête pren­dre un verre à l’auberge avec ses amis, le soir de Noël. Mais le verre se dédou­ble et se redou­ble, la famille attend en vain, et sa fille, surtout, perd l’enfant qu’elle attendait. Rongé par le remords de n’avoir pas été là, Andrea som­bre dans un cer­cle infer­nal, qui voit se détru­ire peu à peu tout ce en quoi il croy­ait. Dif­fi­cile à croire, mais sur un fond si som­bre, Le Disque rouge est un film plutôt opti­miste. Si tant est que l’on suive Ger­mi dans une voie qui teinte l’optimisme de nos­tal­gie.

Le DVD édité par Car­lot­ta pro­pose une intro­duc­tion de Jean Gili, mais con­tex­tu­alise effi­cace­ment le film en quelques min­utes. On y trou­vera aus­si la bande d’annonce d’époque. Une bande annonce « à l’ancienne », dont voici quelques morceaux choi­sis :

Un film « ni en Technicolor, ni stéréophonique, ni en cinémascope »

« Depuis 1949, on n’avait plus pro­duit en Ital­ie un tel film. Il n’est ni en Tech­ni­col­or, ni stéréo­phonique, ni en ciné­mas­cope. Mais Il Fer­roviere, réal­isé et joué par Pietro Ger­mi, restera dans toutes les mémoires. Vous serez boulever­sés par une représen­ta­tion de la vie que seul le ciné­ma d’autrefois savait offrir. » 1949 ? C’est l’année de sor­tie d’un film phare du néoréal­isme ital­ien, le Voleur de bicy­clette, de Vit­to­rio De Sica. C’est en 1954, soit deux ans avant Il Fer­roviere, que sort sur les écrans ital­iens le pre­mier film tourné en Ciné­mas­cope, La Tunique (The Robe, Hen­ry Koster, 1953). Pas­sant par-dessus une forme de moder­nité tech­nologique, la bande-annonce ren­voie le film aux plus beaux jours d’un ciné­ma ital­ien né sur les décom­bres de la Sec­onde Guerre mon­di­ale : celui d’un « enreg­istrement » authen­tique d’une cer­taine réal­ité, celle, avant tout, du pro­lé­tari­at et du sous-pro­lé­tari­at ital­iens. Comme dans Le Voleur de bicy­clette, d’ailleurs, Il Fer­roviere est d’abord l’histoire d’un père et de son fils : d’un héros « mod­erne », c’est-à-dire faible ou fail­li­ble, et d’un gamin à la dure école de la vie. Comme tou­jours chez Ger­mi, la dimen­sion sociale est pre­mière : loin de n’être qu’une toile de fond, l’ancrage social est le moteur de l’histoire. Jean Gili rap­pelle d’ailleurs dans l’introduction du DVD que les scé­nar­istes (Pietro Ger­mi, Alfre­do Gian­ni­et­ti et Luciano Vin­cen­zoni) allaient lire leur texte dans une auberge, afin de faire une véri­fi­ca­tion sur le ter­rain. La par­tic­u­lar­ité du film est que cet ancrage social reste explicite­ment décon­nec­té d’une quel­conque affil­i­a­tion poli­tique : Pietro Ger­mi se méfi­ait des com­mu­nistes comme de la « scar­la­tine » (« un mal, moins grave que le can­cer, mais un mal tout de même », dis­ait-il), con­traire­ment à la grande majorité de ses col­lègues en ciné­ma (et au milieu intel­lectuel en général, qu’il aimait de toute façon assez peu). Il n’hésite pas à cri­ti­quer aus­si bien le par­ti que les syn­di­cats dans son film. Quand Andrea Mar­coc­ci sera au fond du trou, l’entraide vien­dra de la famille, des amis, c’est-à-dire des indi­vidus, et pas de ces formes d’organisation inca­pables de la moin­dre human­ité.

« Un film simple et puissant »

Il y a chez Ger­mi une forme de moral­isme, qui le poussera vers la comédie à l’italienne dès lors qu’il s’attachera à représen­ter des class­es sociales avec lesquelles il n’a man­i­feste­ment pas beau­coup d’affinités : l’aristocratie mourante de Divorce à l’italienne, ou la bour­geoisie mod­erne et déca­dente de Ces messieurs dames. Il Fer­roviere s’inscrit dans la droite ligne des films précé­dents : si le milieu social tend à déter­min­er ce qui arrive aux per­son­nages (à par­tir du mal­heur ini­tial, le sui­cide, se pro­duit une réac­tion en chaîne, une série qua­si invraisem­blable de déchéances, échecs etc.), il y a dans le petit peu­ple une ressource inépuis­able, un “stock” de valeurs fon­da­men­tales grâce aux­quelles il peut lut­ter : la famille, le tra­vail, l’amitié, la sol­i­dar­ité. Andrea Mar­coc­chi est un homme « sec comme le vin qu’il boit » (« des per­son­nages secs comme le vin qu’ils boivent », dit encore la bande-annonce) : âpre, têtu, bour­ru, vio­lent même. Mais cette rudesse n’est que le symp­tôme d’une grande désil­lu­sion face à la société con­tem­po­raine, au délite­ment de tout ce en quoi il croit : son fils aîné traîne avec des voy­ous, sa fille trompe son époux, ses col­lègues l’abandonnent. Rien d’étonnant à ce qu’il se réfugie dans l’alcool, dans l’adultère, lui aus­si ; rien d’étonnant à ce qu’il aban­donne les siens et devi­enne un briseur de grève…

« Ses yeux sont le miroir de toute l’histoire »

Il y a là une forme de sim­plisme, mais par bon­heur, Ger­mi n’accuse ni n’excuse son per­son­nage. Andrea est respon­s­able, mais pas coupable. Ger­mi évite le sim­plisme grâce à la remar­quable authen­tic­ité de l’interprétation. La sienne, tout d’abord. Car qui d’autre que lui-même pou­vait inter­préter cet Andrea « à l’ancienne », tel que lui-même aimait se définir ? Un Andrea un peu trop ama­teur de vin, le cig­a­re toscan aux lèvres, comme Ger­mi lui-même. L’identification acteur-per­son­nage se pro­longera d’ailleurs avec Meurtre à l’italienne, avec cet autre « homme à l’ancienne » que sera Ingraval­lo. Men­tions spé­ciales, aus­si, pour Luisa Del­la Noce, la mère, et Saro Urzì, le fidèle ami à la vie comme à l’écran. Mais cela ne suf­fi­rait pas, sans une réelle maîtrise de la mise en scène et de la nar­ra­tion. Les superbes gros plans qui ouvraient Le Chemin de l’espérance le dis­aient déjà : ce qui est au cen­tre du cadre, ce qui le rem­plit, chez Ger­mi, ce sont les indi­vidus avant tout. Il n’y a pas un plan qui ne soit « humain », et qui ne sache pour­tant tenir à dis­tance l’empathie mièvre que le pathé­tique des sit­u­a­tions pour­rait sus­citer. Surtout, cette sobriété et cette justesse de ton mal­gré tout doivent beau­coup à autre fac­teur : le choix nar­ratif de faire racon­ter l’histoire par l’enfant, inter­prété par le très con­va­in­cant et touchant Edoar­do Nevola, que la bande-annonce définit avec emphase comme « l’enfant le plus tal­entueux de toute l’histoire du ciné­ma ». Il y là quelque chose qui annonce Divorce à l’italienne : dans ce film, le cynisme cru­el, l’ironie déca­pante de la comédie vien­dront en par­tie du fait que le réc­it était fait, grâce à une gigan­tesque flash-back, par le baron Cefalù (Mar­cel­lo Mas­troian­ni). Ici, les grandes con­sid­éra­tions morales passent par le prisme d’une naïveté enfan­tine qui les autorise (la vérité sort tou­jours de la bouche des enfants, non?).

« Des sentiments éternels et universels »

Il Fer­roviere peut se regarder comme un con­te. D’ailleurs, il com­mence le soir de Noël, et se ter­mine un an plus tard, le soir de Noël. À le voir, on pense – un peu – à Capra et à La vie est belle (1946). D’un Noël à l’autre, l’abandon a fait place à l’amitié et à l’amour. Sur un fond de tristesse et de nos­tal­gie, une cer­taine foi se dit, celle de l’esprit de Noël, celui de la « reli­gion » au sens éty­mologique sim­ple­ment, celui du lien entre les indi­vidus. L’épilogue qui clôt le film n’est peut-être pas si loin d’un « ils vécurent heureux et eurent beau­coup d’enfants ». L’histoire se répète en tout cas. Il y a là une forme d’utopie passéiste : le bon­heur est dans le passé, sem­ble-t-il, dans sa préser­va­tion, sa répéti­tion.

Ger­mi n’avait assuré­ment pas volé une cer­taine répu­ta­tion de moral­iste, mais il sait la plu­part du temps don­ner à ses films la tour­nure qui leur per­me­t­tra de ne pas en rester là. C’est sans aucun doute avec le sel de la satire qu’il sera le plus per­cu­tant, mais avec Il Fer­roviere, il réalise une œuvre qui gagne à être revue.

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