« Intime Téhéran » : Le Regard / Le Voyage de Maryam

« Intime Téhéran » : Le Regard / Le Voyage de Maryam

de Sepideh Farsi

  • « Intime Téhéran » : Le Regard / Le Voyage de Maryam
  • France2006 / 2003
  • Réalisation : Sepideh Farsi
  • Scénario : Sepideh Farsi, Javad Djavahery / Sepideh Farsi
  • Image : Jamshid Alvandi / Sepideh Farsi, Jean-Jacques Mréjen
  • Montage : Sepideh Farsi, Hossein Zandbaf / Bonita Papasthati
  • Musique : Christophe Rezaï / Ardeshir Kamkar
  • Producteur(s) : Javad Djavahery, Iraj Taghipoor / Javad Djavahery
  • Interprétation : Hamid-Reza Danechvar (Esfandyar), Fariba Kowsari (Forough), Behnaz Jafari (Simine), Mohamad Hatami (Keyvan), Mohamad Assadi (Syamak)
    Hassan Ghazi (le père), Sepideh Farsi (Maryam), Bita Fayazi (la sculptrice), Khosro Hassazadeh (le peintre), Mohammad Mohadessin (un ami du père), Hassan Mahdavi (un voisin), Jamal Najm-Araghi (un voisin)
  • Éditeur DVD : Solaris
  • Date de sortie DVD : 5 janvier 2010
  • Durée : 1h23 / 1h20

« Intime Téhéran » : Le Regard / Le Voyage de Maryam

de Sepideh Farsi

Déambuler, voir, dévisager


Déambuler, voir, dévisager

Quelques semaines après la décou­verte de Téhéran sans autori­sa­tion sur les écrans, la sor­tie de ce dou­ble DVD chez Solaris per­me­t­tra de mieux envis­ager la fil­mo­gra­phie de Sepi­deh Far­si. Pour cette exilée vivant en France, l’Iran et Téhéran agis­sent comme un aimant ; de manière dis­sem­blable, ces deux réc­its s’apparentent à des quêtes sen­si­bles, mélan­col­iques et sub­tiles.

Le Regard (2005) et Le Voy­age de Maryam (2002) s’organisent comme des retours vers le lieu orig­inel, l’un et l’autre débu­tent dans un aéro­port, espace par excel­lence dans lequel on bas­cule d’un lieu vers un autre. Dans le pre­mier, Esfand­yar apprend qu’il est en train de per­dre la vue et retourne en Iran après vingt ans d’exil parisien. Dans le cadre de cette dou­ble faille, cor­porelle et tem­porelle, il se retrou­ve aux pris­es avec un passé poli­tique et sen­ti­men­tal trau­ma­tique. Dans le sec­ond, Maryam débar­que à Téhéran sur les traces d’un père qu’elle n’a pas vu depuis longtemps. Munie d’une pho­togra­phie qu’elle tend aux pas­sants, le métrage se déroule sur le mode de l’enquête et de la quête. Dans les deux cas, il est large­ment ques­tion de ce que l’on voit, mais ce sont tous les sens qui sont con­vo­qués. Les films s’organisent comme un dédale com­plexe, dans lequel les per­son­nages accom­plis­sent un par­cours men­tal intense. Si la déam­bu­la­tion n’est pas absente dans Le Regard, Le Voy­age de Maryam ajoute beau­coup plus net­te­ment l’aspect labyrinthique de la ten­tac­u­laire cap­i­tale ; Téhéran s’apparente à une tâche urbaine pro­téi­forme qui enveloppe la jeune femme, désori­en­tée mais sous le charme intri­g­ant de la métro­pole ren­due sous une forme organique.

La fil­mo­gra­phie de Sepi­deh Far­si est assez éclec­tique, même si la ligne de partage fic­tion-doc­u­men­taire s’avère arti­fi­cielle, elle s’organise autour de ces deux pôles. Dans le sil­lage du très beau Rêves de sables (2003), Le Regard appar­tient à la pre­mière caté­gorie et repose sur une mise en scène par­fois graphique priv­ilé­giant avant tout une fix­ité assor­tie de quelques trav­el­lings. Ce principe de mise en scène ren­con­tre par­fois ses lim­ites, notam­ment lorsque la vigueur et la den­sité dans le plan vien­nent à man­quer et que les images se rem­plis­sent de signes et d’intentions un peu trop appuyés. Pour autant, cet aspect per­met égale­ment une cer­taine effi­cac­ité pour fig­ur­er sen­sa­tions et impres­sions, aidé en cela par un mon­tage intel­li­gent et ingénieux, par­ti­c­ulière­ment lorsqu’il s’agit de met­tre en valeur les béances d’un per­son­nage con­fron­té à une mémoire trau­ma­tique, à l’hésitation entre songe ou réal­ité et à une vue qui s’éteint.

En com­pag­nie de Maryam et du cliché de son père, dans cette manière de tiss­er un réc­it à par­tir de la quête aléa­toire d’un être, mais aus­si d’un film, le rap­proche­ment avec Hen­ri-François Imbert (Sur la plage de Belfast, Doulaye, une sai­son des pluies et No Pasaran, album sou­venir) s’impose très vite à l’esprit. C’est notam­ment ce que fait Erik Bul­lot dans un bel arti­cle met­tant en rela­tion ce dernier avec Sepi­deh Far­si (http://lesilo.blogspot.com/2007/10/chronique-chinoise‑5.html). Sans renier un goût pour les objets, motifs et natures mortes, le graphisme et des moments d’abstraction, la fix­ité et la con­tem­pla­tion sont ici aban­don­nées. Le film est basé sur la vue sub­jec­tive ; on a affaire ici à un œil-caméra épou­sant un regard vif et les nom­breux déplace­ments du per­son­nage. Sepi­deh Far­si assur­ant elle-même l’image, on est, en quelque sorte, en présence d’un corps-cinéaste totale­ment engagé dans le film.

Cela fait du Voy­age de Maryam un objet pas­sion­nant, par­ti­c­ulière­ment parce qu’il est à la fois jouis­sif et décep­tif, dans la mesure où l’étau se resserre autour de la fig­ure du père, objet de la quête, avant de se desser­rer à nou­veau. Le film se déploie avec de nom­breuses ren­con­tres et deux ques­tions sim­ples posées en même temps que la pho­togra­phie est placée sous le nez des pas­sants : « Auriez-vous vu cet homme ? Sauriez-vous qui pour­rait m’aider ? » Les quidams sont plus que moins dis­posés à aider, à vouloir con­naître ou recon­naître. Mais par ce biais, c’est aus­si un for­mi­da­ble et impres­sion­niste por­trait kaléi­do­scopique en creux qui se forme de la ville de Téhéran. Par l’image et les dires de cha­cun, ce cliché du père devient le récep­ta­cle des désirs et des frus­tra­tions. Et comme Maryam, on repart sans avoir trou­vé l’objet de la quête, mais avec le regard et l’esprit con­sid­érable­ment enrichis.

Le dou­ble DVD est agré­men­té de sup­plé­ments, dont un mak­ing of réal­isé durant Le Regard. Il per­met de con­stater des con­di­tions de tour­nage des plus légères, par­fois acro­ba­tiques, surtout quand il s’agit de se mêler de s’aventurer sur l’infernale voirie de la cap­i­tale… Dans le sec­ond bonus, la réal­isatrice dia­logue avec Erik Bul­lot sur le mode de la con­fi­dence. Sepi­deh Far­si explicite avec une belle sim­plic­ité mêlée d’humour le tiraille­ment occa­sion­né par une dou­ble appar­te­nance. Il est bien enten­du ques­tion de la nos­tal­gie de l’exil, mais aus­si de Téhéran ou com­ment le fait d’être loin cul­tive son affec­tion pour cette méga­pole qui fait fig­ure de ce que peut représen­ter un mon­stre pour les enfants : quelque chose d’à la fois ter­ri­fi­ant et récon­for­t­ant.

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