Cracks

Cracks

de Jordan Scott

  • Cracks
  • Royaume-Uni, Irlande2009
  • Réalisation : Jordan Scott
  • Scénario : Ben Court, Caroline Ip, Jordan Scott
  • d'après : le roman Cracks
  • de : Sheila Kohler
  • Image : John Mathieson
  • Montage : Valerio Bonelli
  • Musique : Javier Navarrete
  • Producteur(s) : Rosalie Swedlin, Christine Vachon, Julie Payne, Kwesi Dickson, Andrew Lowe
  • Interprétation : Eva Green (Mlle G.), Juno Temple (Di Radfield), María Valverde (Fiamma), Imogen Poots (Poppy), Sinéad Cusack (Mlle Nieven), Ellie Nunn (Lily), Clemmie Dugdale (Fuzzy), Zoe Carroll (Rosie), Adele McCann (Laurel)...
  • Distributeur : StudioCanal
  • Date de sortie : 30 décembre 2009
  • Durée : 1h44

Cracks

de Jordan Scott

Prises entre les murs


Prises entre les murs

Années 1930. Dans un pen­sion­nat de jeunes filles isolé sur une île anglaise, une pro­fesseur de plongée hors normes, fan­tasque et un peu mythomane (Eva Green) ménage un espace de lib­erté et d’imag­i­naire pour une demi-douzaine d’élèves priv­ilégiées qui l’i­dolâtrent telle une cour sa reine. Arrive une nou­velle — venue sem­ble-t-il d’Es­pagne, mais au prénom ital­ien on ne peut plus sug­ges­tif : Fiamma, “flamme” — dont le charme méditer­ranéen, le car­ac­tère aris­to­cra­tique et rebelle ain­si qu’une lucid­ité au-dessus de la moyenne de la classe per­turbent les rap­ports de soumis­sion entre la reine et ses cour­tisanes, déclen­chant tour à tour chez les unes et les autres rejet, jalousie et pas­sion. La con­jonc­tion du minage intérieur de l’or­dre post-vic­to­rien, de la per­ver­sité des jeunes filles en fleur et des sous-textes les­bi­ens évoque bien sûr les influ­ences cumulées de films ayant ouvert la brèche, tels que Pique-Nique à Hang­ing Rock, Créa­tures célestes ou ce que serait une ver­sion filles de Sa Majesté des mouch­es. Seule­ment, si les per­son­nages féminins se bal­an­cent des regards en coin, des mots trop durs ou trop ten­dres pour la bien­séance, voire des coups, Cracks ne se mon­tre, tris­te­ment, jamais en prise avec ce mael­ström des sen­ti­ments qu’il fait sage­ment tourn­er à l’im­age. La réal­isatrice Jor­dan Scott paraît moins touchée par la portée pro­fonde de ce matéri­au et de ses inspi­ra­tions que par leur pres­tige, par ce qu’ils invo­quent a pri­ori, par ce que le lecteur du syn­op­sis et de la note d’in­ten­tion aura déjà anticipé et qu’elle-même n’au­ra qu’à illus­tr­er.

Pas fille de Rid­ley Scott pour rien, Jor­dan use du poten­tiel de malaise du scé­nario et des rap­ports entre per­son­nages de la même façon que de la lumière soignée faisant reluire murs et feuil­lages (signée John Math­ieson, fidèle col­lab­o­ra­teur de papa), des décors lam­bris­sés, des thèmes musi­caux redon­dants ou des plon­geons de filles au ralen­ti : des élé­ments déco­rat­ifs pro­pres à con­tribuer au seul objec­tif qu’elle s’est fixé, la créa­tion d’une ambiance. C’est donc celle-ci — ou plutôt les élé­ments qui la con­stituent, ce qui d’une cer­taine façon est pire — qui impose son exis­tence sur tout le film. Le drame est que cette créa­tion-là est un matéri­au qui n’a rien d’autre à dire que le soin mani­aque qui a été apporté à tous les points de sa fab­ri­ca­tion. Scott fait pass­er sa caméra sur des femmes et des filles qui s’ani­ment et s’émeu­vent, mais ce que sa mise en scène en rend mon­tre à quel point ces pal­pi­ta­tions ne la con­cer­nent en rien en com­para­i­son de la bonne fac­ture de son pre­mier long métrage. Que ses per­son­nages aiment, haïssent, plon­gent, racon­tent des his­toires, tuent ou ne fassent rien, toutes les scènes déga­gent exacte­ment la même ten­sion, par­lent le même lan­gage à la joliesse monot­o­ne et creuse, for­mulé par la pat­te dis­cern­able et très pro­fes­sion­nelle des couleurs, par les thèmes musi­caux redon­dants.

Cracks est un film bien para­dox­al, voire hyp­ocrite. Le mot du titre évoque facile­ment les fis­sures pro­pres à lézarder la façade des apparences et des préjugés. Or, en fait de fis­sures, le film veille à n’en laiss­er aucune, col­matant soigneuse­ment son édi­fice jusqu’à en asphyx­i­er tout à fait le con­tenu; il énonce sage­ment des per­tur­ba­tions intimes qui s’ex­pri­ment en déchi­rant le corset des con­ve­nances, mais refuse à tout prix que l’in­spi­ra­tion de ce matéri­au fasse bouger son corset à elle. On touche là au stade ter­mi­nal de l’a­cadémisme : un film avec un sujet auto-imposé, mais si soucieux de sa pro­prette exé­cu­tion qu’il se détache com­plète­ment de quelque sujet que ce soit, qu’il ne racon­te rien, qu’il ne fait rien vivre, qu’il ne vit pas.

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