La Fille la plus heureuse du monde

La Fille la plus heureuse du monde

de Radu Jude

  • La Fille la plus heureuse du monde
  • (Cea Mai Fericita Fata din Lume)
  • Roumanie2009
  • Réalisation : Radu Jude
  • Scénario : Augustina Stanciu, Radu Jude
  • Image : Marius Panduru
  • Montage : Cătălin F. Cristutiu
  • Producteur(s) : Ada Salomon
  • Production : HiFilm Productions
  • Interprétation : Andreea Bosneag (Delia), Vasile Muraru (M. Fratila), Violeta Haret (Mme Fratila), Serban Pavlu (le réalisateur)
  • Date de sortie : 16 décembre 2009
  • Durée : 1h40

La Fille la plus heureuse du monde

de Radu Jude

Peau neuve


Peau neuve

Avant cela assis­tant réal­isa­teur (Amen, La Mort de Dante Lazares­cu) et remar­qué par un court-métrage, The Tube with a Hat (2006), primé dans une flopée de fes­ti­vals, Radu Jude réalise donc son pre­mier long avec La Fille la plus heureuse du monde. Qu’il se passe des choses bigre­ment intéres­santes en Roumanie n’est plus du tout une décou­verte, c’est une con­fir­ma­tion, pour ne pas dire une banal­ité. Ce dernier venu est en la preuve.

On ne tarde pas à la décou­vrir, cette fille la plus heureuse du monde, elle a droit aux pre­miers plans. Voici donc Delia, vieille ado­les­cente pas encore jeune femme, jouf­flue, peau bou­ton­neuse et luisante, boudeuse et ren­due un peu malade par l’odeur de car­bu­rant mêlée à celle du désodor­isant intérieur, affalée à l’arrière d’une bag­nole déglin­guée. Quelques plans plus tard, tou­jours fix­e­ment, le trip­tyque père-mère-fille est for­mé à l’écran, tou­jours à l’intérieur de l’habitacle ; cette sol­i­dar­ité dans l’image paraît déjà bien frag­ile. Bien­tôt ce petit monde est amené à se chang­er dans les WC d’une sta­tion-ser­vice, on retire les vieilles frusques, on se fait beau, les filles arborent un fringant brush­ing ; même la voiture a droit à sa séance de toi­let­tage : c’est que ces provin­ci­aux mon­tent à Bucarest.

Delia a gag­né une belle voiture (une Dacia-Renault break) toute neuve au jeu con­cours d’une mar­que de jus d’orange. Elle vient à la cap­i­tale pour recevoir son prix et doit, au préal­able, tourn­er une pub­lic­ité van­tant les mérites du breuvage, qui rend donc le plus heureux du monde. L’arrivée à Bucarest est aus­si une arrivée dans l’artifice audio­vi­suel, par­mi la grosse machiner­ie, le décor, les camions de la régie. La Fille la plus heureuse du monde se déroule dans une unité de lieu et de temps, l’après-midi et le début de soirée sont vécus dans une impres­sion de con­ti­nu­ité. Une séance de maquil­lage ten­ant plus de la tor­ture, un texte à appren­dre ; Delia est un corps qui doit entr­er en scène et se met­tre en scène, ce ne sera pas de la tarte.

Radu Jude organ­ise une belle ten­sion sur ce lieu de tour­nage, dans l’esprit du spec­ta­teur s’inscrit la ques­tion de ce qui est de l’ordre de la fic­tion et ce qui est de l’ordre du réel. À quel reg­istre appar­ti­en­nent ces corps qui passent entre la caméra et les sujets du film, l’arrière-plan est-il con­trôlé ? Cette porosité entre le plateau d’une grossière fic­tion et ce qui l’en­vi­ronne affine implicite­ment le por­trait d’une société très étirée, de ces pub­ards par­venus con­de­scen­dants à ceux qui peinent pour join­dre les deux bouts, vain­queurs et vain­cus de l’époque post-com­mu­niste. L’intérêt du film, et l’intelligence du cinéaste, est d’avoir com­pos­er avec cette famille d’une con­di­tion et d’un statut incer­tains, ni mis­éreux ni for­tunés, dis­ons des presque vain­cus qui souhait­eraient rejoin­dre le camp des vain­queurs.

Après avoir posé ses per­son­nages et leur espace-temps, Radu Jude, dans une nar­ra­tion et des plans qui sem­blent bégay­er, dis­tille de manière dif­fuse et patiente une dou­ble dynamique : Delia se révèle une bien piètre comé­di­enne et la famille se chamaille à pro­pos du sort de la voiture. S’il avait été con­venu de la ven­dre, les par­ents ont des pro­jets pour met­tre du beurre dans les épinards ; la jeune fille est prise d’hésitation et voudrait en dis­pos­er pour aller à la mer avec ses copines. Avec ce matéri­au somme toute assez mince, le cinéaste fait mon­ter le ton très pro­gres­sive­ment jusqu’à des pics a pri­ori insoupçon­nés. Le rap­port au matéri­al­isme est ain­si un enjeu traité de manière très grinçante, et le tour­nage tourne à l’humiliation : « Cette fille a de la mous­tache », « Tu avais l’air morte » s’entend-elle dire alors qu’elle doit ingur­giter des litres de ce breuvage sus­pect. Quant aux rap­ports entre Delia et ses par­ents, ils sont peu à peu sec­oués par une grande vio­lence, comme lors de cette sidérante séquence d’affrontement ver­bal entre le père et sa fille, où com­ment celui qui a raté sa vie s’accorde le droit de décider ce qu’elle doit faire pour ne pas rater la sienne. Le sac­ri­fice des par­ents com­man­derait celui de la fille.

Radu Jude charge cet espace-temps unique de ces ten­sions, entre des généra­tions aux aspi­ra­tions con­tra­dic­toires et aux intérêts diver­gents ; un petit théâtre oscil­lant entre l’absurde, la féroc­ité et la tragédie, qu’il obtient à la faveur d’une écri­t­ure ciné­matographique sèche, pré­cise et sub­tile. L’imaginaire his­torique et social de la Roumanie fonc­tionne, implicite­ment, à plein régime. Par exem­ple ce père paraît être pris de vieux réflex­es autori­taires ; dans l’esprit du spec­ta­teur, il fait un très bon ancien fonc­tion­naire ordi­naire du régime de Ceauces­cu, une de ces petites mains qui fai­saient tourn­er la machine. Quant à Delia, elle est vierge en la matière, âgée de 18 ans, elle pour­rait bien être née une cer­taine année 1989, au moins peu de temps après. La Fille la plus heureuse du monde se déploie ain­si sans esbroufe, pour for­mer une belle vari­a­tion sur la dif­fi­culté de s’inventer un présent et un devenir, dont la portée roumaine ne doit pas occul­ter la part uni­verselle de cette satire implaca­ble.

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