Huacho
  • Huacho
  • Chili, France2009
  • Réalisation : Alejandro Fernández Almendras
  • Scénario : Alejandro Fernández Almendras
  • Image : Inti Briones
  • Montage : Sébastien de Sainte-Croix
  • Producteur(s) : Bruno Bettati, Élise Jalladeau
  • Interprétation : Clemira Aguayo (la grand-mère), Alejandra Yáñez (la mère), Cornelio Villagrán (le grand-père), Manuel Hernández (le fils), Wilson Valdebenito, Rosa Urbina, Luz Marión Sepúlveda, María Cristina Muñoz...
  • Distributeur : Sophie Dulac Distribution
  • Date de sortie : 9 décembre 2009
  • Durée : 1h29

Le combat ordinaire


Le combat ordinaire

Une cel­lule famil­iale se dis­perse, le temps d’une journée sem­blable à toutes les autres, en qua­tre petits réc­its de la lutte ordi­naire pour l’ex­is­tence : voilà Hua­cho. Le film du Chilien Ale­jan­dro Fer­nán­dez Almen­dras suit la journée de tra­vail comme un exil quo­ti­di­en. Au matin, la maison­née paysanne — les grands-par­ents, la mère et le fils — s’éveille, les voix se croisent et se heur­tent dans les hors-champ de ce lieu de vie com­mun et resser­ré. Après le petit-déje­uner, cha­cun part au tra­vail de son côté — qui à la bou­tique, qui à l’é­cole, qui aux champs, qui sur un bord de route — dis­so­lu­tion tem­po­raire de la com­mu­nauté. Ils ne se retrou­veront que dans la dernière scène, le soir autour de cette même table. Dans l’in­ter­valle, le film suit la banale journée de cha­cun, patiem­ment et surtout sans les inter­rompre. En effet, le mon­tage alterné des séquences des ces qua­tre fils de réc­it est réduit au plus par­fait dénue­ment : c’est la même journée entière qui repasse qua­tre fois, vue à chaque itéra­tion d’un point de vue dif­férent, sac­ri­fi­ant le respect de la chronolo­gie. En guise de tran­si­tions, des retours en arrière, les instants pré­cis où chaque indi­vidu s’éloigne du noy­au famil­ial, comme des branch­es s’é­car­tant d’un même tronc depuis des points dis­per­sés. Le dis­posi­tif se laisse voir, mais se fait aus­si vite oubli­er devant la clarté et la fran­chise de l’in­ten­tion qui le motive.

Ain­si lais­sées inin­ter­rompues, les expéri­ences des per­son­nages for­ment un aligne­ment de films dans le film, cha­cun s’en ten­ant à son point de vue sub­jec­tif et où le pro­tag­o­niste gagne toute l’at­ten­tion de la caméra. Celle-ci suit cha­cun de près sans relâche, lui colle au vis­age et à la nuque, le sujet sem­ble porter le monde sur ses épaules : même la tran­si­tion mon­trant son éloigne­ment du groupe ajoute à son por­trait, dépasse sa sim­ple fonc­tion dans le dis­posi­tif. Si Fer­nán­dez Almen­dras veut nous amen­er quelque part (à un con­stat, à un dis­cours), il s’in­téresse d’abord aux êtres humains qu’il met en scène dans des sit­u­a­tions qua­si doc­u­men­taires et à peine drama­tisées, dont son tra­vail de mon­tage n’a pour but que de respecter l’in­tégrité. Il laisse tout à la charge du spec­ta­teur de dis­cern­er où il veut en venir, de faire lui-même la con­fronta­tion des qua­tre réc­its et le por­trait nuancé de la vie socio-économique qui s’en dégage. Quels que soient la généra­tion, le lieu de tra­vail, l’en­jeu (de la vente de fro­mages à la sauvette jusqu’à l’ac­cès à une con­sole de jeu et à la recon­nais­sance), le film dépeint l’in­di­vidu en société, mais isolé face à ses choix, ses désirs, les bar­rières économiques et sociales qui l’en­tra­vent, les petits com­pro­mis et lâchetés aux­quels il doit se résoudre, les désil­lu­sions à sup­port­er et les réus­sites encore à attein­dre. “Hua­cho”, dans le lan­gage courant local, se rap­porte à des per­son­nes ou des objets à l’a­ban­don. C’est la descrip­tion que fait Fer­nán­dez Almen­dras de l’hu­main au tra­vail : un être fon­da­men­tale­ment seul, qui lutte avant tout pour exis­ter. L’isole­ment par le mon­tage de la journée de cha­cun y prend son sens.

Celui qui résiste

Cette per­cep­tion est peut-être, para­doxale­ment, le mieux appuyée par le per­son­nage qui échappe le plus à cette mise en par­al­lèle et aux idées qui s’en déga­gent et qu’on pour­rait croire vérités générales : le grand-père, sujet du dernier film dans le film, qui en est aus­si le plus court, comme une chute sèche qui remet en ques­tion les cer­ti­tudes nais­santes. De la famille, c’est celui qui s’at­tache le moins au tra­vail et qui ne s’en vante pas, qui passe sa journée absol­u­ment seul, dont les désirs et les con­tacts soci­aux sem­blent se lim­iter aux pas­sages en soirée au bar du coin et à la famille qu’il retrou­ve juste après. Pas vrai­ment idéal­isé dans sa soli­tude, il appa­raît néan­moins comme l’élé­ment rétif à la rou­tine du libéral­isme qui mène le reste de sa famille, mais au fond, le monde change pour lui autant que pour tous les autres, c’est-à-dire peu. Son petit-fils se plaint qu’il racon­te tou­jours les mêmes his­toires le soir autour de la table, mais le film nous laisse penser que le lende­main, au-delà du dernier plan, c’est pour tout le monde que la lutte, petite ou grande, sera à recom­mencer.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

Tout va bien
Tout va bien
Tuer un homme
Tuer un homme
Près du feu
Près du feu
Festival Les Trois Continents, 31ème édition (bilan)
Festival Les Trois Continents, 31ème édition (bilan)