© Tadrart Films
Hadewijch

Hadewijch

de Bruno Dumont

  • Hadewijch
  • France2009
  • Réalisation : Bruno Dumont
  • Scénario : Bruno Dumont
  • Image : Yves Cape
  • Son : Philippe Lecœur, Emmanuel Croset
  • Montage : Guy Lecorne
  • Producteur(s) : Jean Bréhat, Rachid Bouchareb, Muriel Merlin
  • Production : 3B Productions
  • Interprétation : Julie Sokolowski (Sœur Hadewijch alias Céline), Karl Safaradis (Nassim), Yassine Salime (Yassine), David Dewaele (David), Marie Castelain (mère de Céline), Luc-François Bouyssonie (père de Céline)...
  • Distributeur : Tadrart Films
  • Date de sortie : 25 novembre 2009
  • Durée : 1h45

Hadewijch

de Bruno Dumont

Les voies du Seigneur


Les voies du Seigneur

Étrange coïn­ci­dence, qui veut que Bruno Dumont, après Michael Haneke – autre cinéaste de renom habitué à la polémique en rai­son de sa propen­sion à faire vio­lence au spec­ta­teur –, livre la même année que celui-ci son œuvre la moins crispante (si Lars von Tri­er, au lieu de nous infliger son désolant Antichrist, avait tem­péré ses ardeurs tapageuses, on aurait pu sor­tir le cham­pagne, mais il ne faut pas rêver…). La grande dif­férence entre les deux cinéastes, c’est que là où le pre­mier s’est livré à un ravale­ment de façade dis­tin­gué mais ne changeant pas grand-chose au prob­lème fonci­er de son ciné­ma, le sec­ond a mis en ques­tion son sys­tème, offrant son film à la fragilité. À défaut de con­va­in­cre totale­ment, la ten­ta­tive n’en est pas moins touchante.

Revenons un instant sur Haneke, pour mesur­er l’é­cart réel entre ces deux cinéastes dont le rap­proche­ment est peut-être, après tout, super­fi­ciel. L’Autrichien n’a jamais pu s’empêcher de faire de ses films des leçons de morale tapant avec autant d’hypocrisie que de mépris sur les doigts de leurs vilains spec­ta­teurs, sou­tenant des thès­es clin­iques sur la per­ver­sité et la bar­barie enfouies de l’Homme occi­den­tal (qui n’est pas très en forme, on en con­vient sans peine, mais là n’est pas le prob­lème). Tra­ver­sé par des res­pi­ra­tions, des déploiements d’émotion et des obser­va­tions plutôt con­va­in­cantes – à défaut d’être neuves ou trou­blantes – sur la manière dont l’éducation puri­taine for­mate la dialec­tique innocence/perversité chez les enfants, Le Ruban blanc finis­sait pour­tant par exas­pér­er par un refus obtus de la jouis­sance face au spec­ta­cle du Mal en tous points com­pa­ra­ble au rig­orisme des per­son­nages qu’il pré­tendait dénon­cer, ain­si que par son inca­pac­ité à créer du mys­tère sans le surlign­er à gros traits, livrant dans son intro­duc­tion en voix-off et dans son dernier plan – ne déplaise aux défenseurs d’une vision “uni­verselle” du film – rien de moins qu’une expli­ca­tion du nazisme.

Le rap­port de Dumont à la ques­tion du Sens était jusqu’ici sen­si­ble­ment dif­férent. Il était de l’ordre de l’aveuglement quant à l’impossibilité de faire l’impasse dessus : refus obstiné d’assumer un pro­pos autre qu’im­ma­nent, refuge dans le con­cept illu­soire de “pure sen­sa­tion” et dans celui, pour le coup franche­ment déplaisant, de la sup­posée “nature des choses”. D’où s’opérait – sous des plans un peu trop maîtrisés, secs et taiseux mais sou­vent capa­bles de capter avec force et beauté la sim­ple présence des corps et paysages – le retour d’un refoulé au mieux ambigu, au pire nauséabond : voir l’Arabe prob­lé­ma­tique de La Vie de Jésus ou les clichés sans nom sur le fos­sé hommes-femmes dans l’affreux Twen­ty­nine Palms. Une con­cep­tion sin­istre de la sex­u­al­ité, une fas­ci­na­tion pous­sive pour les sim­ples d’esprit et une obses­sion fati­gante de la grâce héritée de Saint-Robert Bres­son, toutes trois cul­mi­nant à la fin de Flan­dres dans un insup­port­able “Je t’aime”, achevaient de ren­dre son ciné­ma pour le moins dérangeant.

Per­siste dans Hadewi­jch cette impos­si­bil­ité de clore un réc­it autrement que par la grâce d’un idiot[ref]Le terme d’idiot ne sig­ni­fie pas ici “bête” ou “débile”, mais désigne ces per­son­nages mutiques ayant un rap­port au monde rel­e­vant de la pure présence hébétée.[/ref]. Pour le reste, le film est délesté de la plu­part des excès habituels de Dumont, ce qui rend son approche éthique net­te­ment plus apaisée. Plus aucun plan-choc cru et vio­lent, moins de déter­min­isme dans le déroule­ment des plans : le cinéaste sem­ble lâch­er la bride à ses comé­di­ens, dont il exige moins d’être des blocs d’énergie silen­cieuse.

On se sur­prend à suiv­re avec curiosité des scènes dia­loguées un peu flot­tantes, mais par là même touchantes, imprévis­i­bles tout en coulant de source. Par­fois, Dumont ose même l’humour, comme lorsque Yas­sine, jeune Arabe musul­man vivant en ban­lieue, est invité à déje­uner par la catholique Céline dans l’immense et somptueux hôtel par­ti­c­uli­er où son père diplo­mate passe en coup de vent et où sa mère se mor­fond. Dans cette scène, mais plus encore lorsqu’il se retrou­ve seul avec Céline, la gêne évi­dente du fuyant Yas­sine Sal­im sert com­plète­ment le per­son­nage, le ren­dant inca­pable de regarder la jeune fille dans les yeux, entre pudeur instinc­tive et édu­ca­tion religieuse. C’est ce (non-)regard, et plus encore celui, franc mais dénué de toute con­cu­pis­cence, de son grand frère Nas­sim, qui met en con­fi­ance Céline, amoureuse du Christ et ne sup­por­t­ant pas le désir des hommes. Julie Sokolows­ki donne à celle-ci une can­deur et une déter­mi­na­tion sai­sis­santes, qui sem­blent avoir eu un effet sou­verain sur l’emprise de Dumont. Exem­plaire est à ce titre la scène du café, presque rohméri­enne, où Céline se laisse abor­der par Yas­sine et ses amis et dit oui à toutes leurs propo­si­tions, dans un beau mélange de naïveté et de disponi­bil­ité sere­ine ; on pour­rait red­outer mille issues atro­ces, Dumont pour­rait jouer d’un sus­pense crapo­teux, mais non : il nous com­mu­nique la con­fi­ance de la jeune fille, on sait qu’il ne lui arrivera rien.

Rien qui ne porte atteinte à son intégrité physique et à sa dig­nité, du moins. Car Hadewi­jch retrace tout de même son étrange par­cours du cou­vent catholique dont elle est ren­voyée pour mor­ti­fi­ca­tions exces­sives à la lutte armée islamiste… De quoi don­ner, évidem­ment, un déli­rant film à thèse si le “mes­sage” était pleine­ment assumé ou, à l’op­posé, un brûlot irre­spon­s­able si le film se pré­tendait sans sig­ni­fi­ca­tion. Pas du genre à don­ner dans la pre­mière option (on l’a vu, c’est plutôt la veine de Haneke), Dumont évite cette fois-ci la sec­onde, non sans mal­adresse (notam­ment dans la par­tie Moyen-Ori­en­t/re­tour à Paris, pas la plus réussie, expédiée un peu trop facile­ment), mais en osant enfin pren­dre en compte la ques­tion du Sens (la néces­sité d’un rap­port mys­tique au monde, le dan­ger des man­i­fes­ta­tions religieuses de cette mys­tique) pour mieux la trou­bler, noy­ant les invraisem­blances dans la con­duite sans volon­tarisme du réc­it.

Ce qui ne veut pas dire que règ­nent désor­mais sur sa manière la lib­erté absolue et l’a­ban­don total aux aléa du tour­nage. Les cadres sont sci­em­ment posés, le son osten­si­ble­ment mixé. Lorsqu’un ray­on de soleil prov­i­den­tiel vient caress­er Céline d’une lumière divine, cela n’a rien d’un hasard, d’une cap­ta­tion mirac­uleuse: le moment est choisi. Au fond, de la mise en par­al­lèle d’un tra­jet spir­ituel et de la vio­lence du monde jusqu’aux scènes de ban­lieue exemptes de toute soci­olo­gie à ras de bitume, en pas­sant par le prénom de l’héroïne, le film rap­pelle beau­coup Bris­seau, auquel il doit peut-être ce quelque chose de décom­plexé mais doux dans sa mise en scène (sans l’ap­proche hol­ly­woo­d­i­enne du découpage, et avec un éro­tisme moins frontal, beau­coup plus trou­blant). La fil­i­a­tion est assez sur­prenante au pre­mier abord, mais au fond pas si éton­nante que ça. On espère de tout cœur que Dumont creusera à l’avenir dans cette veine plutôt que de revenir au sadisme d’an­tan.

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