In the Loop

In the Loop

de Armando Iannucci

  • In the Loop
  • Royaume-Uni2009
  • Réalisation : Armando Iannucci
  • Scénario : Armando Iannucci, Jesse Armstrong, Simon Blackwell, Tony Roche
  • Image : Jaimie Cairney
  • Décors : Clare Keyte
  • Montage : Anthony Boys, Billy Sneddon
  • Musique : Adem Ilhan
  • Producteur(s) : Kevin Loader, Adam Tandy
  • Production : BBC Films
  • Interprétation : James Gandolfini (Général Miller), Peter Capaldi (Malcolm Tucker), Steve Coogan (Paul Michaelson), Tom Hollander (Simon Foster), Chris Addison (Toby), Gina McKee (Judy Molloy), Anna Chlumsky (Liza Weld), David Rasche (Linton Barwick)...
  • Distributeur : CTV International
  • Date de sortie : 18 novembre 2009
  • Durée : 1h46

In the Loop

de Armando Iannucci

What happens in Washington does not stay in Washington


What happens in Washington does not stay in Washington

Entre 2005 et 2007, Arman­do Ian­nuc­ci con­naît un franc suc­cès sur les chaînes du groupe BBC Four avec sa série The Thick of It. Il com­pose un por­trait caus­tique de la vie poli­tique bri­tan­nique, en se con­cen­trant sur un Min­istère des Affaires sociales, où incom­pé­tence, oppor­tunisme et jalousie se côtoient gaiement. Récom­pen­sé aux British Com­e­dy Awards et aux BAFTA, ce por­trait au vit­ri­ol d’une poli­tique en crise séduit par son incor­rec­tion viv­i­fi­ante, trans­mise au tra­vers d’un style visuel nat­u­ral­iste plaçant la série dans la lignée de The Office. Trublion génial, Arman­do Ian­nuc­ci se fait encore remar­quer en s’introduisant avec une fausse carte de presse dans les bureaux du départe­ment d’État à Wash­ing­ton, alors qu’il tra­vaille au scé­nario d’un long-métrage. Con­ser­vant le style et le ton de sa créa­tion sérielle, il s’attaque alors à la poli­tique inter­na­tionale avec In the Loop. Aus­si drôle qu’effrayant !

Simon Fos­ter occupe un poste obscur au sein du gou­verne­ment bri­tan­nique : il est min­istre du développe­ment mon­di­al. Dans les faits, il tra­vaille dans un petit bureau vit­ré, quand il ne doit pas régler les soucis anec­do­tiques de ses admin­istrés dans sa cir­con­scrip­tion de Northamp­ton. Lorsque la BBC l’interroge sur la sit­u­a­tion au Moyen-Ori­ent, cet homme idéal­iste et gauche pense saisir l’occasion pour acquérir une véri­ta­ble enver­gure poli­tique. Mais en déclarant que « la guerre est imprévis­i­ble », il déclenche l’ire du directeur de la com­mu­ni­ca­tion du Pre­mier Min­istre et se retrou­ve au cen­tre des dis­cus­sions houleuses opposant les « pro » et les « anti » sur la ques­tion d’une guerre en Irak. En Grande-Bre­tagne comme aux États-Unis, on s’affaire et l’on s’affole dans les couloirs du pou­voir sur ce sujet qui divise. À coups de comités secrets et de rap­ports aux noms improb­a­bles (« PAG-PIP » : Plan­i­fi­ca­tion pour une Après-guerre — Paramètres, Impli­ca­tions et Pos­si­bil­ités), on se déchire chaque jour davan­tage. Dans ce con­texte chao­tique, Simon Fos­ter, envoyé en mis­sion à Wash­ing­ton, devient un enjeu inat­ten­du. Karen Clarke, sous-secré­taire d’État améri­cain chargée de la diplo­matie, et son ambitieuse assis­tante, Liza Weld, comptent sur le sou­tien de cet homme paci­fiste pour infléchir les dis­cus­sions. Mais les « pro-guerre » inter­prè­tent les pro­pos tou­jours hasardeux de Fos­ter bien dif­férem­ment. Lin­ton Bar­wick, chargé de la poli­tique étrangère améri­caine, entend l’u­tilis­er à son avan­tage dans son comité secret. C’est sans compter la mal­adresse de Toby, l’assistant débu­tant de Simon Fos­ter, qui révèle l’ex­is­tence de ce comité de guerre à CNN sans le vouloir. Les jeux sont faits, rien ne va plus ! Au fil des trac­ta­tions et des négo­ci­a­tions entre nations, l’issue devient de plus en plus claire : la déc­la­ra­tion de guerre se jouera à New York, autour d’un vote à l’ONU. À en croire Ian­nuc­ci, cette guerre n’était ni prévis­i­ble, ni imprévis­i­ble. Son déclenche­ment n’aura rien eu de spec­tac­u­laire, mais aura résulté d’une perte de con­trôle général­isée dans des couloirs austères…

In the Loop reprend les par­tis pris visuels et scéniques de The Thick of It, mais le film est pour­tant loin d’être un sim­ple pro­longe­ment de la série, loin de relever de l’exploitation facile d’un filon. Alors que l’univers sériel tour­nait en déri­sion la cour de Down­ing Street dans une per­spec­tive très bri­tan­no-cen­trée, le film s’intéresse à un enjeu majeur de la poli­tique inter­na­tionale de ce début de ce début de vingt-et-unième siè­cle. Le dis­posi­tif de fil­mage appa­raît alors essen­tiel pour ren­dre prég­nante la con­fu­sion et la ten­sion dans les couliss­es de l’ordre mon­di­al. Grâce à une caméra alerte et au naturel du jeu d’acteurs, le spec­ta­teur se retrou­ve dans la posi­tion incon­fort­able de témoin priv­ilégié de l’Histoire. Propul­sé dans les couliss­es des hautes sphères, il assiste à une suc­ces­sion de scènes apparem­ment anec­do­tiques tout en ayant con­science de l’issue désas­treuse à laque­lle ces micro-événe­ments vont con­duire. In the Loop se moque de la poli­tique inter­na­tionale, de la bureau­cratie mon­di­al­isée, des dif­férences cul­turelles entre Améri­cains et Bri­tan­niques. Emporté par l’irrévérence jouis­sive du film dans un rire cathar­tique, le spec­ta­teur décou­vre une galerie de per­son­nages idéal­istes et oppor­tunistes, faisant preuve de bien peu de sens éthique et moral. Si Arman­do Ian­nuc­ci crée des fonc­tions et des titres imag­i­naires, il évoque des faits his­toriques et s’inspire de per­son­nages réels. Ain­si le com­porte­ment de Lin­ton Bar­wick évoque celui Don­ald Rums­feld ou Dick Cheney, la posi­tion paci­fiste du général Miller rap­pelle celle de Col­in Pow­ell. Mais ces per­son­nages de fic­tion sont avant tout mon­trés comme des êtres ordi­naires, sou­vent fail­li­bles, par­fois insignifi­ants, peu con­scients des con­séquences réelles de leurs actes.

Présen­ta­teur d’émissions satiriques et chroniqueur poli­tique, Arman­do Ian­nuc­ci joue avec les mots et les sin­gu­lar­ités lin­guis­tiques. « To be in the thick of » : être au beau milieu de… la galère poli­tique ? « To be in the loop » : être au courant, être dans la con­fi­dence… des puis­sants ? Tou­jours à côté de la plaque, ses per­son­nages bril­lent pour­tant soit par leur incom­pé­tence, soit par leur lâcheté, mal­gré des efforts per­ma­nents pour se don­ner une con­te­nance. Comme la série, ce pre­mier long-métrage doit beau­coup à la qual­ité de son écri­t­ure : un tor­rent des dia­logues ciselés, parsemés de bor­dées d’insultes hal­lu­ci­nantes, proférées avec une con­vic­tion sans faille. Dans leurs cos­tumes ternes éclairés par la lumière bla­farde des néons de bâti­ments admin­is­trat­ifs, les pro­tag­o­nistes d’In the Loop sur­pren­nent par un sens égal de la répar­tie qui donne l’impression de pénétr­er dans une « qua­trième dimen­sion ». Sauf qu’il ne s’agit pas d’un monde par­al­lèle : les paroles pronon­cées dans ces bureaux asep­tisés auront des con­séquences con­crètes sur l’ordre mon­di­al. Flot flam­boy­ant et intariss­able, le lan­gage appa­raît en somme comme le per­son­nage prin­ci­pal d’un réc­it à l’issue fatale, où le malaise grandit à mesure que les per­son­nages per­dent leur sens de la mesure. Se prenant tou­jours au sérieux, ils sont néan­moins noyés sous le son de leur pro­pre voix. Le colérique Mal­colm Tuck­er (déjà directeur de la com­mu­ni­ca­tion bri­tan­nique dans The Thick of It) porte à son parox­ysme une fougue ver­bale con­fi­nant chez lui à la folie. L’expression de la vex­a­tion de Tuck­er, reçu à la Mai­son-Blanche par un très jeune assis­tant, con­stitue un bon échan­til­lon de son style si par­ti­c­uli­er :

Toi, le gamin, à cette heure tu devrais être en bizu­tage, la tête dans les chiottes. Nous, Bri­tan­niques, avons déjà anéan­ti cette cap­i­tale de coincés en 1814 et je suis tout prêt à recom­mencer. En com­mençant par toi, l’enculé du col­lège. Arrête tes sar­casmes ou je bourre ta sale petite gueule de coton hygiénique, que ça te ressorte par le cul comme la queue du lapin de Play­boy.

S’ils ne sont pas tous aus­si cinglés, les per­son­nages d’In the Loop sont tous mal­adroits à leur façon et comiques mal­gré eux. Alors, au fil des séquences, la comédie se fait drame. En revenant sur la genèse sans gloire d’un bour­bier sans nom, In the Loop s’affiche comme le film le plus intel­li­gent que l’on ait pu voir au sujet du con­flit irakien, qui a pour­tant déjà don­né lieu à une abon­dante pro­duc­tion ciné­matographique avant même d’être achevé…

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