Photo : Les Cœurs verts (Édouard Luntz, 1966)
Édouard Luntz

Édouard Luntz

  • Rétrospective Édouard Luntz
  • (dans le cadre des 20es Rencontres Cinématographiques de Seine-St-Denis)
  • Lieu : Saint-Denis
  • Date : du 13 au 22 novembre 2009
  • Infos : Pour consulter l’ensemble de la programmation : http://www.cinemas93.org/

Édouard Luntz

L'œil de la marge


L'œil de la marge

Du 13 au 22 novem­bre 2009, Les Ren­con­tres ciné­matographiques de la Seine-Saint-Denis vous invi­tent à décou­vrir et redé­cou­vrir divers acteurs, au sens large, du sep­tième art, qu’ils soient fameux ou injuste­ment mécon­nus. Cette année, la pro­gram­ma­tion met à l’honneur Claude Chabrol, dont qua­torze films seront pro­jetés. Mais elle pro­pose aus­si de revenir sur le tra­vail du cinéaste engagé Sil­vano Agosti, de faire décou­vrir celui de Marie Voignier, cinéaste issu de l’Aide au Film Court, de par­courir les textes et les courts-métrages du cri­tique Louis Sko­rec­ki, d’admirer les travaux de l’affichiste Pierre Col­lier… Dans cette effer­ves­cence ciné­matographique, man­quera mal­heureuse­ment à l’appel le cinéaste Édouard Luntz, décédé en févri­er dernier à l’âge de 77 ans, auquel les Ren­con­tres ren­dent hom­mage en pro­je­tant plusieurs de ses courts et longs-métrages, en présence de ses proches et col­lab­o­ra­teurs (Thomas Luntz, Colette Kouch­n­er, Monique Prim, Gérard Zim­mer­mann, Pierre-Hen­ri Deleau).

D’abord assis­tant de Jean Grémil­lon, Nicholas Ray ou Pierre Prévert, le réal­isa­teur Édouard Luntz se mon­tre par­ti­c­ulière­ment sen­si­ble aux ques­tions de l’enfance et de l’adolescence, qui struc­turent une œuvre con­sacrée à ceux que la société exclut ou regarde avec sus­pi­cion. Le tra­vail de ce cinéaste sin­guli­er, dévelop­pant une iden­tité esthé­tique forte, entre ciné­ma-vérité et poésie, appa­raît aujourd’hui fon­da­teur dans la con­struc­tion d’un regard pure­ment ciné­matographique sur les ban­lieues français­es. Pour le com­pren­dre, il suf­fit de revenir sur trois des films pro­jetés dans le cadre des Ren­con­tres : trois films dans trois for­mats pour mon­tr­er trois âges de la vie des « loulous », les « racailles » des ter­rains vagues et des grands ensem­bles en expan­sion dans les années 1960 et 1970.

Enfants des courants d’air (1959, 25 mn) : l’enfance

Dimanche 15 à 17h – L’Étoile (La Courneuve), lun­di 16 à 19h – Le Stu­dio (Aubervil­liers), ven­dre­di 20 à 19h45 – Jacques Prévert (Aulnay-sous-Bois).

La caméra d’Édouard Luntz suit les errances d’un groupe d’enfants d’un bidonville d’Aubervilliers, où les familles s’entassent dans la crasse à l’ombre des tours d’habitat social en con­struc­tion. Dans ce court-métrage récom­pen­sé par le Prix Jean Vigo en 1960, le style car­ac­téris­tique d’Édouard Luntz est posé : la fron­tière entre doc­u­men­taire et fic­tion est et sera tou­jours ténue. Cer­taines actions sem­blent filmées sur le vif, quand d’autres s’affichent claire­ment comme minu­tieuse­ment répétées. L’attention portée par Luntz à la mise en scène du quo­ti­di­en des enfants des rues évo­quent un néoréal­isme à la Vit­to­rio De Sica. On croit voir à nou­veau le petit Bruno du Voleur de bicy­clette (1948) ou les jeunes cireurs de chaus­sures de Scius­cià (1946). Autre pays, autre temps, même mis­ère. Dans ce film où les dia­logues sont rares, la musique dodé­ca­phonique com­posée par Eugène Kurtz rend pal­pa­ble la déca­dence d’une vie de pau­vreté et d’exclusion. Avec empathie et authen­tic­ité, Luntz filme longue­ment ces enfants trans­for­mant des ter­rains vagues sem­blables à des décharges en ter­rains de jeux regorgeant de petits tré­sors pour s’amuser des heures durant. Ils n’ont pas encore dix ans et sont déjà des affreux, sales et méchants, ces petits gamins que l’ennui et la mis­ère pousseront peut-être dans quelques années sur la voie de la délin­quance. Et dans un envi­ron­nement insalu­bre où la fatigue est grande, la mort n’est jamais loin et emporte les anciens. Mais les gamins du bidonville doivent grandir plus vite que les autres et n’ont pas le temps de séch­er leurs larmes…

Les Cœurs verts (1966, 1h30) : l’adolescence

Lun­di 16 à 19h – Le Stu­dio (Aubervil­liers), ven­dre­di 20 à 20h45 – Jacques Prévert (Aulnay-sous-Bois), dimanche 22 à 18h – Louis Daquin (Le Blanc Mes­nil).

Les Cœurs verts suit le par­cours de deux grands ado­les­cents, Zim et Jean-Pierre, après un petit pas­sage en prison. De retour dans leur cité, ils choi­sis­sent des chemins dif­férents. Zim veut trou­ver du tra­vail, mais il doit pour cela par­venir à accepter con­trainte et autorité. Se moquant des inquié­tudes et de la colère de sa mère, Jean-Pierre préfère rester sur la voie de la délin­quance et de l’argent facile. À dix-sept ans, Zim et Jean-Pierre sont surtout intéressés par les filles, les soirées en bande et le soin d’un look d’out­law bien étudié.

Tourné à Nan­terre et Gen­nevil­liers, ce film joue le ciné­ma-vérité pour com­pos­er sa pro­pre vérité sur la ban­lieue, en offrant une tri­bune à une jeunesse mar­ginale avide de s’exprimer. Édouard Luntz dévoile ici l’intimité de l’adolescence en colère et de la délin­quance juvénile. Il donne un vis­age humain et une âme sen­si­ble à ces « Blousons noirs » qui défraient alors la chronique. Le terme est apparu pour la pre­mière fois dans la presse le 27 juil­let 1959 dans un arti­cle de France-Soir, faisant suite à l’affrontement vio­lent de deux ban­des de jeunes pro­lé­taires en blousons de cuir au Square Saint-Lam­bert, dans le XVème arrondisse­ment de Paris (24 juil­let 1959). La presse relate ensuite régulière­ment les exac­tions de ces jeunes fils d’ouvriers d’ascendance européenne en pleine rup­ture sociale. On reproche aux « Blousons noirs » de s’adonner à des affron­te­ments vio­lents en groupes mas­sifs pour défendre « leur » ter­ri­toire, de com­met­tre des vols ciblés sur des biens de con­som­ma­tion mod­ernes (voitures, mobylettes), de mul­ti­pli­er les actes de van­dal­isme con­tre les insti­tu­tions et les lieux publics et de pra­ti­quer des vio­ls col­lec­tifs. Autant de crimes et dél­its qui ne sont pas sans rap­pel­er les vio­lences imputées aux ban­des pluri­eth­niques de « jeunes de ban­lieue » dans les années 1990 et 2000. Le style ves­ti­men­taire ou la couleur de peau peu­vent chang­er, le malaise social reste le même et peut s’exprimer avec une vio­lence égale au sein de la jeunesse des périphéries.

Édouard Luntz pro­pose une représen­ta­tion sen­si­ble mais sans con­ces­sion de ces jeunes « Blousons noirs » qui aga­cent quand ils ne font pas frémir. Pour cela, il choisit d’employer des acteurs non pro­fes­sion­nels évolu­ant dans les décors naturels du monde ouvri­er. Les délin­quants quit­tent ain­si les pages des faits-divers pour acquérir, sur la sur­face de l’écran de ciné­ma, une den­sité psy­chologique inédite. Der­rière le blou­son en cuir et le jean indécem­ment étroit, il y a un cœur : un cœur encore vert, pas tout à fait mûr mais déjà dur… Le choix d’un style à la fois lyrique et doc­u­men­taire fait osciller le film entre des moments pure­ment poé­tiques et des scènes nat­u­ral­istes, où la caméra sem­ble se tenir timide­ment à dis­tance, comme pour ne pas altér­er la spon­tanéité des com­porte­ments ado­les­cents. Cen­tré sur les tra­jec­toires de per­son­nages mas­culins, Les Cœurs verts nous mon­trent des jeunes filles, aus­si fasci­nantes soient-elles, étrangères à l’univers vir­il de la bande et présen­tées comme les objets du désir com­pul­sif des mâles ado­les­cents. Avec une empathie évi­dente pour ces indi­vidus, sans dém­a­gogie exces­sive, Édouard Luntz abor­de les aspects prob­lé­ma­tiques de leur quo­ti­di­en dans les grands ensem­bles : dif­fi­cultés d’insertion pro­fes­sion­nelle, manque d’argent, sen­ti­ment d’exclusion, con­flits généra­tionnels, éclate­ment de la famille, mal­adress­es des rap­ports filles/garçons…

À la sor­tie du film, Édouard Luntz est présen­té comme un jeune réal­isa­teur promet­teur, util­isant sa pro­pre con­nais­sance de la ban­lieue pour en pro­pos­er une vision ciné­matographique per­son­nelle et per­ti­nente. Rétro­spec­tive­ment, Édouard Luntz appa­raît comme le précurseur du ciné­ma de ban­lieue français, dévelop­pé dans les années 1980 (par Meh­di Charef avec Le Thé au harem d’Archimède) et 1990 (par Math­ieu Kasso­vitz avec La Haine, Malik Chibane avec Hexa­gone et Douce France, Jean-François Richet avec État des lieux et Ma 6‑T va crack-er…). Dans les années 1960, la ban­lieue et ses cités HLM demeurent sou­vent des décors, voire des arrière-plans, avant tout pré­textes à la pro­gres­sion d’une démarche esthé­tique et styl­is­tique indi­vidu­elle, ou à la mise en scène de per­for­mances d’acteurs (dans L’amour existe, Mau­rice Pialat, 1961, Le Bon­heur, Agnès Var­da, 1964 ou Deux ou trois choses que je sais d’elle, Jean-Luc Godard, 1967). En 1960, Mar­cel Carné s’est bien essayé à une réflex­ion soci­ologique sur la jeunesse des ban­lieues avec Ter­rain vague, mais sans grand suc­cès. À la sor­tie des Cœurs verts en 1966, les arti­cles con­sacrés au film remar­quent la nou­veauté et la sin­gu­lar­ité du pre­mier long-métrage de Luntz. Le réal­isa­teur utilise le cadre du quarti­er HLM comme un fac­teur déter­mi­nant dans la con­struc­tion iden­ti­taire et le par­cours de per­son­nages jugés extrême­ment réal­istes et crédi­bles. La revue Arts (8 décem­bre 1966) recourt à une for­mule syn­thé­tique pour résumer cette nou­veauté : « ici le per­son­nage n’est rien, c’est le décor qui fait le per­son­nage. ». Pré­cisons que la récep­tion du film refuse alors d’interpréter les Cœurs verts comme un pam­phlet incrim­i­nant la ban­lieue des grands ensem­bles : cet espace n’est pas con­sid­éré comme respon­s­able du com­porte­ment délictueux ou vio­lent des per­son­nages. En revanche, habiter la ban­lieue des grands ensem­bles con­stitue une car­ac­téris­tique de l’identité des pro­tag­o­nistes. Zim et Jean-Pierre sont intrin­sèque­ment des per­son­nages de ban­lieue, indis­so­cia­bles de cet espace. Avec leurs cheveux gom­inés et leurs san­ti­ags, ils sont le nou­veau vis­age du pro­lé­tari­at et les nou­velles icônes de l’exclusion.

L’aspect transna­tion­al accordé au phénomène des Blousons noirs dans les années 1960 con­tribue à dis­tinguer Les Cœurs verts d’un ciné­ma de ban­lieue aux enjeux prob­lé­ma­tiques spé­ci­fique­ment nationaux. Le pre­mier long-métrage d’Édouard Luntz peut en effet être placé dans la lignée de films améri­cains des années 1950 sur le sujet de la vio­lence en réu­nion et de la délin­quance juvénile. On peut ain­si con­sid­ér­er La Fureur de vivre (Nicholas Ray, 1955) comme la « fig­ure de proue » de cette série transat­lan­tique de films sur les Blousons noirs, avec des films comme Graine de vio­lence (The Black­board Jun­gle, Richard Brooks, 1955) et L’Équipée sauvage (The Wild One, Las­z­lo Benedek, 1953). Le tra­vail d’Édouard Luntz par­ticipe indu­bitable­ment de cet ensem­ble, mais s’en dis­tingue par un traite­ment nat­u­ral­iste bien par­ti­c­uli­er, accor­dant une place con­séquente aux témoignages réels d’une jeunesse en quête de vis­i­bil­ité et de recon­nais­sance.

La fête à Loulou (1974, 58 mn) : l’âge adulte

Dimanche 15 à 17h – L’Étoile (La Courneuve), lun­di 16 à 21h30 – Le Stu­dio (Aubervil­liers), dimanche 22 à 20h – Louis Daquin (Le Blanc Mes­nil).

Ce film doc­u­men­taire suit le par­cours de Louis Bertrand, dit Loulou. Acteur pour Édouard Luntz dans Les Cœurs verts, ce Blou­son noir a fini par tomber dans les mains de la jus­tice pour braquage à main armé. Le cinéaste retrou­ve donc Loulou à sa sor­tie de prison, après cinq années passées à la mai­son d’arrêt de Fresnes et à la Cen­trale de Pois­sy. L’âge d’or est fini pour le jeune rebelle et la gueule de bois est rude. La caméra de Luntz suit pudique­ment la frêle sil­hou­ette de Loulou, qui retrou­ve des amis ren­con­trés à l’époque des Cœurs verts. L’homme les regarde vivre, lui pour qui le temps sem­ble s’être arrêté cinq années durant. Au fil des ren­con­tres, pen­dant les pre­miers jours d’une lib­erté au goût doux-amer, Loulou racon­te la prison : la néces­sité de se con­stru­ire des repères, la dif­fi­culté à croire à une vie meilleure à la sor­tie, les ten­ta­tions délictueuses engen­drées par la promis­cuité d’individus que l’on aurait jamais croisé ailleurs. En favorisant les pris­es en plans-séquences et en lais­sant les inter­locu­teurs de Loulou guider ses con­fi­dences, Luntz laisse libre cours à une parole mal­adroite et pudique. Loulou recon­naît ses fautes et l’excès de son com­porte­ment passé, mais il racon­te le choc d’un procès expédi­tif et la vio­lence des insti­tu­tions. Il explique le car­ac­tère micro­cos­mique de la prison où l’on retrou­ve d’anciens copains, où l’on recon­stitue les réseaux de l’extérieur, où l’on entre­tient les ami­tiés pour préserv­er un sem­blant de nor­mal­ité.

Mais dehors la vie a con­tin­ué et Loulou se trou­ve à présent dans un monde dont il ne sem­ble plus pou­voir faire par­tie. Ce film-témoignage mon­tre l’emprisonnement comme un vrai trau­ma­tisme pour ce jeune homme devenu adulte der­rière les bar­reaux. L’initiation aura été bru­tale. Son corps et sa voix témoignent de l’inconfort d’un indi­vidu que la prison a puni à juste titre, mais l’a aus­si exclu d’une société qui a évolué sans lui. Com­ment suiv­re à présent le droit chemin ? Com­ment trou­ver un emploi ? Com­ment séduire une fille ? Com­ment se pro­jeter dans l’avenir ? Autant de ques­tions qui habitent cet homme qui reste, aux yeux du monde, un ex-détenu. Tan­tôt il fascine, tan­tôt il fait peur, alors que l’ancien mar­gin­al n’a de cesse de répéter son désir de « nor­mal­ité ». Peut-être pour s’en con­va­in­cre lui-même… Ce témoignage sen­si­ble et pré­cis fait frémir par son actu­al­ité per­sis­tante, jusqu’à sa con­clu­sion, qui ôte tout espoir sur la pos­si­ble rédemp­tion du délin­quant repen­ti. La parole de Loulou résonne trente-cinq ans plus tard avec une vérité cri­ante pour nous dire l’ambivalence d’un sys­tème car­céral certes néces­saire, mais sou­vent dénué de péd­a­gogie. Ce film, sim­ple dans sa forme mais dense dans son pro­pos, résume les qual­ités du tra­vail d’Édouard Luntz : un ciné­ma qui libère la parole, sans sophis­ti­ca­tion, sans drama­ti­sa­tion, pour nous con­fron­ter à la réal­ité brute et com­plexe de ceux que la société a ten­dance à con­sid­ér­er comme sa part d’ombre.

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Rencontres cinématographiques de la Seine-St-Denis, 15ème édition
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