Querelle
  • Querelle
  • France, Allemagne1982
  • Réalisation : Rainer Werner Fassbinder
  • Scénario : Rainer Werner Fassbinder, Burkhard Driest
  • d'après : le roman Querelle de Brest
  • de : Jean Genet
  • Image : Xaver Schwarzenberger
  • Montage : Juliane Lorenz, Rainer Werner Fassbinder alias Franz Walsch
  • Musique : Peer Raben
  • Producteur(s) : Dieter Schidor, Sam Waynberg
  • Interprétation : Brad Davis (Querelle), Jeanne Moreau (Lysiane), Franco Nero (lieutenant Seblon), Laurent Malet (Roger Bataille), Gunther Kaufmann (Nono), Hanno Pöschl (Robert / Gil)...
  • Date de sortie : 14 octobre 2009
  • Durée : 1h48

Mauvaises vies


Mauvaises vies

En amont de sa sor­tie en DVD chez Gau­mont, Car­lot­ta (a qui l’on doit la réédi­tion d’une bonne par­tie de l’œuvre du cinéaste alle­mand en DVD) a la bonne idée de repren­dre en salles Querelle, film culte et sul­fureux du pro­lifique Fass­binder, mort avant d’en achev­er le mon­tage. Adap­té du roman de Jean Genet, Querelle aurait tout du “polar de sec­onde zone”, pour repren­dre les mots de Fass­binder, s’il n’était tran­scendé par une imagerie homo qui a mar­qué la cul­ture gay. La force du réal­isa­teur est d’avoir ain­si trou­vé un équiv­a­lent esthé­tique à la prose éro­tique et inter­lope de Jean Genet. Désor­mais, tous les marins de nuit empor­tent avec eux le spec­tre de Brad Davis, de Jeanne More­au, la Femme fatale délais­sée… et l’éternelle ritour­nelle “Each man kills the thing he loves”.

Le roman de Genet Querelle de Brest était réputé inadapt­able. Fass­binder en a gardé la sub­stan­tifique moelle. Il trans­pose l’histoire dans un Brest fan­tas­magorique de car­ton-pâte, sim­pli­fie les intrigues et décom­pose le matériel nar­ratif en un chant d’amour où les mul­ti­ples voix (qu’elles soient dites ou écrites) se mélan­gent comme des flu­ides qui sèment une par­ti­tion trag­ique. Fass­binder puise dans la mytholo­gie de Genet, celle des mal­frats con­damnés à mort qui s’aiment dans les volutes de cig­a­rettes, flirte avec le kitsch d’un Pink Nar­cis­sus sans en déploy­er toute la gamme chro­ma­tique, redes­sine les flics SM de Tom of Fin­land, évoque Oscar Wilde pour mieux inscrire dans l’histoire de nou­velles fig­ures mythiques. Des marins anges et démons qui, de Pierre et Gilles à Jean-Paul Gaulti­er en pas­sant par Axel Bauer (qui fait d’ailleurs une petite appari­tion dans le film) dans son clip Car­go de nuit, ne cesseront ensuite d’être déclinés, avec tou­jours autant de charge homo-éro­tique.

Plus qu’un film, Querelle est donc avant tout un énorme fan­tasme qui laisse se déploy­er avec fougue et vigueur les fon­da­men­taux de l’imaginaire gay. Querelle est à l’image de sa pre­mière affiche française, dia­bolique­ment cen­surée, où l’on voit ce marin puant la testostérone, le mar­cel ajusté prêt à explos­er sous le galbe des mus­cles, adossé à un énorme phal­lus de pierre qui fait office de rem­part face à un monde hétéro­sex­uel dont il est à jamais l’étranger. De Querelle, il sub­siste donc avant tout des impres­sions, une pho­to vaporeuse que l’on dirait sor­tie d’un film de Bel Ami, un cli­mat chaud et brûlant jau­ni par un soleil omniprésent, des frères jumeaux à l’improbable ressem­blance, des scènes d’enculade où la tran­spi­ra­tion des corps est bien­tôt rat­trapée par la fatal­ité du sang.

Querelle, le marin assas­sin, c’est Brad Davis, tout juste reposé de la prison de Mid­night Express. Réin­car­na­tion d’Eros, c’est vers lui que con­ver­gent tous les regards et toutes les (mau­vais­es) pen­sées. Met­tez Querelle dans un bar et per­son­ne de la ten­an­cière au frère jumeau du marin ne résiste à la force d’attraction de cet “ange de l’apocalypse”. À côté de Lau­rent Malet, le jeune minet du film, de Fran­co Nero, cap­i­taine de navire tran­si qui suit Querelle à la trace et de nom­breux acteurs fidèles de Fass­binder, règne Jeanne More­au, alias Lysiane, femme fatale au look de sainte putain qui tente de se faire une place dans cet univers exclu­sive­ment mas­culin. Vic­time de sa propen­sion à s’épren­dre d’hommes qui aiment les hommes, Lysiane com­prend qu’au jeu du “je t’aime moi non plus” il lui faut rapi­de­ment adopter le lan­gage de ses proies, bref par­ler la langue des pédés. Une des scènes les plus éton­nantes du film, est sûre­ment celle où Lysiane, cher­chant à heurter Querelle dans sa viril­ité, dis­serte sur la taille du sexe du marin avec une cru­dité qui ferait pass­er la “tirade des nez” pour une comp­tine. Cette provo­ca­tion assumée, enrobée par la voix rocailleuse et éminem­ment androg­y­ne de Jeanne More­au con­traste avec une mise en scène qui cherche, jusqu’au bout à sépar­er les deux per­son­nages qui sont rarement ensem­ble dans le même plan. Leur joute ver­bale ric­oche sur les miroirs qui habil­lent la cham­bre de Lysiane avec pour seule réponse des regards pleins d’expectative et d’expiation.

Dernier film du cinéaste, Querelle cristallise aus­si les thé­ma­tiques de Fass­binder (l’homosexualité douloureuse telle qu’on peut la voir dans Le Droit du plus fort, Les Larmes amères de Petra von Kant ou L’Année des 13 lunes) et peut être vu comme son chant du cygne esthé­tique. L’évolution de son ciné­ma est d’ailleurs assez sim­i­laire à celle que pren­dra, quelques années plus tard, le ciné­ma d’Almodovar, à la seule dif­férence que Fass­binder n’abandonnera jamais totale­ment sa dimen­sion poli­tique et sociale. S’essayant d’abord à un ciné­ma plus avant-gardiste, revis­i­tant ensuite le Godard de la Nou­velle Vague ou le film noir, Fass­binder décou­vre au milieu de sa car­rière les mélos de Dou­glas Sirk (Tous les autres s’appellent Ali est un hom­mage direct à Tout ce que le ciel per­met) qui l’ouvrent à des formes plus pop­u­laires (autrement dit plus acces­si­bles). Comme chez Sirk, Fass­binder joue et abuse des sur­cadrages, enveloppe ses images de halos de couleurs irréelles comme pour mieux exhiber les arti­fices de sa mise en scène. Querelle en est l’ultime expres­sion et le film pousse à son parox­ysme tous ces procédés. Para­doxale­ment, ce n’est peut-être pas l’œuvre la plus aboutie du cinéaste. Le sub­lime Veroni­ka Voss, Lola, ou encore le mon­u­ment qu’est Berlin Alexan­der­platz, témoignent d’une com­plex­ité et d’une richesse qu’il n’égalera pas. Querelle, au con­traire, a été écrit et tourné très vite, à grand ren­fort d’alcool et de cocaïne. Fass­binder priv­ilégie les plans séquences et les pris­es sou­vent uniques, se repose sur un plateau aux allures de scène de théâtre déguisée, avec un décor étouf­fant comme pour mieux accentuer le vase clos dans lequel évolu­ent les per­son­nages. La force de Querelle viendrait peut-être de cette urgence : l’expression d’une ultime pul­sion de vie.

Il est dif­fi­cile de par­ler de Querelle sans évo­quer la par­ti­tion par­faite de Peer Raben, com­pos­i­teur attitré de Fass­binder. Celle-ci con­tin­ue de hanter d’autres cinéastes comme Wong Kar-Wai qui la réu­tilise dans 2046. La chan­son phare de Querelle est bien enten­du “Each man kills the thing he loves”, chan­tée par Jeanne More­au sur des paroles d’Oscar Wilde. Inter­prétée de manière anodine au début du film (bien qu’avec des ver­tus d’omen annon­ci­a­teur du drame à venir), Lysiane sem­ble enfin en com­pren­dre le sens lorsqu’elle la reprend au moment où Querelle lui échappe. Ce n’est pas la pre­mière fois que Fass­binder con­stru­it un film autour d’une chan­son (on pense à Lili Mar­leen où le morceau ser­vait de fil rouge à l’histoire). Mais dans Querelle, “Each man kills…” prend à bien des égards de mul­ti­ples réso­nances, à com­mencer par la vie même de Fass­binder. Ce n’est sûre­ment pas un hasard s’il dédie son film à la mémoire de son ancien amant, El-Hedi ben Salem, con­damné pour avoir tué trois per­son­nes avant de se don­ner la mort en prison. Ironie de l’histoire, Abdal­lah, grande pas­sion de Genet, s’était lui aus­si sui­cidé. Dure fatal­ité des créa­teurs.

De la même manière, chez le per­son­nage de Querelle, “l’assassin si beau qu’il fait pâlir le jour”[ref]Pour repren­dre un pas­sage du Con­damné à mort de Genet : “Nous n’avions pas fini de nous par­ler d’amour, nous n’avions pas fini de fumer nos Gitanes, on peut se deman­der pourquoi les cours con­damnent, un assas­sin si beau qu’il fait pâlir le jour.”[/ref], la dual­ité entre l’Eros et le Thanatos est très mar­quée. Son crime, il le com­met sur un gars de pas­sage, comme si la mort de l’amant était la seule manière de se laver de la cul­pa­bil­ité d’une rela­tion homo­sex­uelle. Dans les déserts de l’amour inter­lope, les Nar­ciss­es en recherche con­stante de leurs dou­bles ne peu­vent aimer que leurs sem­blables, autrement dit des crim­inels. Car dans Querelle, l’homosexualité ne se défait jamais du poids de la cul­pa­bil­ité et du péché. Quand bien même une trêve se pro­file qu’elle est rat­trapée par une illu­mi­na­tion chris­tique ou par ces voix qua­si religieuses qui s’échappent de la rade de Brest. Le lan­gage cru util­isé par les per­son­nages où les sub­stances organiques et les attrib­uts vir­ils sont évo­qués sans détour, l’obsession autour de la pas­siv­ité et de la viril­ité (“L’amour ne peut rester pas­sif” entend-on au milieu du film, tel un cré­do auquel tente de se soumet­tre Querelle) ne sont que l’expression directe de cette vision douloureuse de l’homosexualité. On se provoque, on s’humilie, pour mieux se per­suad­er qu’on n’est pas des leurs. Il est clair que, vingt-sept ans plus tard, cette vision peut paraître chargée en con­no­ta­tions néga­tives. Mais n’oublions pas que Fass­binder tourne son film en 1982. À cette époque encore, le ciné­ma, la lit­téra­ture étaient les rares vecteurs trou­vés par les “hommes blessés” pour expi­er de manière cryp­tée ou non leur douleur et ten­ter de la tran­scen­der par une esthé­tique auda­cieuse et sub­ver­sive. Aujourd’hui, l’homo est devenu, fort heureuse­ment, main­stream et posi­tif. Mais il a per­du, recon­nais­sons-le, une part de ses attrib­uts artis­tiques. Un petit mâl(e) pour un grand bien.

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