La République Marseille

La République Marseille

de Denis Gheerbrant

  • La République Marseille
  • France2009
  • Réalisation : Denis Gheerbrant
  • Image : Denis Gheerbrant
  • Son : Denis Gheerbrant
  • Montage : Denis Gheerbrant
  • Producteur(s) : Richard Copans, Alexandre Cornu
  • Production : Les Films d’Ici, Les Films du Tambour de Soie
  • Distributeur : Éditions Montparnasse
  • Date de sortie : 7 octobre 2009
  • Durée : 6h

La République Marseille

de Denis Gheerbrant

Des voix de Marseille en lutte


Des voix de Marseille en lutte

Pas un, mais sept films. Sept films qui com­posent un puz­zle de la ville de Mar­seille, con­cen­tré sur des lieux de vie. De vie sociale, de lien social. Mar­seille, bigar­rée, diverse, con­tra­dic­toire, peu­plée de per­son­nal­ités qui le sont tout autant, forme un lieu d’où la cohérence sur­git de la mise en com­mun des dif­férences, un ter­ri­toire, une République au sens de cité. Sept films témoignant d’une démarche rare que Denis Gheer­brant sert par ses ren­con­tres avec des per­son­nages sig­nifi­ants : de leur ville, de leur vie, de la vie.

Sept films, de qua­torze à qua­tre-vingt cinq min­utes, qui don­nent la parole à ceux qui font les luttes de Mar­seille aujourd’hui. La Total­ité du monde, Les Quais, L’Harmonie, Les Femmes de la cité Saint-Louis, Le Cen­tre des Rosiers, Mar­seille dans ses replis, La République ont ce point com­mun, par­mi bien d’autres. À part La République, film le plus long de la série, aucun n’a pour décor le cen­tre-ville. La Total­ité du monde et Les Quais pren­nent corps dans le port autonome de la ville, évo­quent le monde des dock­ers. Pour les autres, c’est direc­tion le nord… de Mar­seille. Ces fameux quartiers nord tant car­i­caturés, de l’Estaque en forme de vil­lage aux cités des 15e et 16e arrondisse­ments. Ici aus­si, peut-être avec une acuité encore plus forte, le lien social se créé jour après jour, par­fois dif­fi­cile­ment, mal­gré les dif­fi­cultés, mais il se crée. C’est ce lien qui englobe l’humain que Denis Gheer­brant cherche à capter dans ces ren­con­tres. Des ren­con­tres pré­parées par une longue recherche pré-tour­nage, sur le ter­rain, qu’il a choisies autant qu’elles l’ont choisi (voir l’entretien du réal­isa­teur accordé à Critikat).

La lutte pour finale

Au cœur de ces ren­con­tres, Denis Gheer­brant tisse un fil ténu entre passé et présent, fait sur­gir le sens des luttes actuelles en écho avec les luttes passées : le com­mu­nisme, le monde ouvri­er, l’engagement de Mai-68, l’engagement des Répub­li­cains espag­nols immi­grés à Mar­seille, les dock­ers… et ce que tout ça est devenu aujourd’hui. Gheer­brant filme des habi­tants témoins d’une désin­dus­tri­al­i­sa­tion, d’une « dé-com­mu­ni­sa­tion », des change­ments qui dépla­cent le champ social chaque fois un peu plus hors du cen­tre. Et puis il filme cette République, l’avenue de la République, sym­bole, dans ce film-là, aus­si, d’une lutte poli­tique : ou com­ment les habi­tants de cette grande artère hauss­man­ni­enne cen­trale se retrou­vent pris dans l’étau d’un pro­jet immo­bili­er dont l’issue, pour eux, est d’être délogés, et com­ment ils repren­nent place dans la Cité, grâce à leur oppo­si­tion au pro­jet. Ne pas renon­cer, ne pas quit­ter son loge­ment, mais aus­si son quarti­er et, par­tant, sa vie.

Car les per­son­nages de cette République, à l’image de ces vieilles Femmes de la cité Saint-Louis, habitent les lieux où Denis Gheer­brant les ren­con­tre depuis des années, des décen­nies, depuis leur nais­sance par­fois. C’est Vin­cent, dans La République, qui racon­te ses jeux d’enfant dans ces ruelles, ce sont, encore, les femmes de Saint Louis qui rient face caméra en évo­quant les flirts de jeunesse au bout d’une impasse. C’est Rolf, dock­er, dans Les Quais, qui crie, impuis­sant devant une bar­rière nou­velle­ment mon­tée devant un petit port de plai­sance où il pêchait les loups avec sa fille : « J’ai envie de touch­er l’eau, elle est à moi ! » C’est Roger, dans L’Harmonie, qui racon­te ses luttes ouvrières dans l’usine de sucre aujourd’hui men­acée de fer­me­ture : « Des heures de souf­france mais aloooors ! Des heures de bon­heur aus­si ! Les grèves de 68, quand on a obtenu la qua­trième semaine… » Ces lut­teurs-là s’inscrivent tous dans une his­toire sociale où ils lais­sent une trace, cette trace que le réal­isa­teur veut capter, dont il veut faire pren­dre con­science à ses ren­con­tres. Car si le passé a fui dans les inter­stices des murs, du tramway de l’avenue de la République et de la Canebière, il reprend ici une place, dans la parole filmée.

Les mots pour capter le temps, en longueur

Dans ce Mar­seille d’images et de mots, le doc­u­men­tariste fait preuve d’un sens aigu des lieux et des métaphores qu’ils engen­drent. Il parvient à faire sur­gir le sens des espaces, leur sig­ni­fi­ca­tion, les con­séquences de l’espace sur la vie des gens, com­ment ils se moulent dans la ville. D’usines désaf­fec­tées en con­tain­ers rouil­lés, de sil­hou­ettes d’enfants joueurs cachées der­rière le tramway qui passe à présent dans la République, aux frag­iles rochers bor­dant le port peu à peu avalés par l’immensité d’un car­go envahissant le cadre, ou encore aux lignes de fuite d’une cité délabrée, la géo­gra­phie par­ti­c­ulière de cet amphithéâtre de collines face mer s’imprime sur l’écran, sans com­men­taire, sans voix, par­fois sans gens.

À l’inverse, le cinéaste se place dans une posi­tion par­fois trop descrip­tive face aux gens : tir­er le fil de ce que ces hommes et femmes ont en eux, ce qui fait leur human­ité, voilà ce qui l’intéresse… quitte à, par­fois, moins intéress­er son spec­ta­teur. Si sa démarche est louable, voire néces­saire, tant elle pose le temps du réc­it dans une durée atyp­ique, prend le temps d’écouter ces réc­its qui mon­tent de la ville, on sent qu’il n’a pas tou­jours voulu choisir, renon­cer à cer­tains pas­sages des entre­tiens. Quelques longueurs dans ces entre­tiens font per­dre de la force aux habi­tants qu’il filme. On aimerait, par moments, davan­tage de sug­ges­tion sur ces « per­son­nages réels », comme le cinéaste le fait avec les espaces. On peut se sen­tir agacé par cette vie qui sur­git hors ciné­ma, ce hors champ placé plein champ, comme les ponc­tu­a­tions de l’auteur en réac­tion aux paroles des per­son­nages, ou l’impression de tenir con­ver­sa­tion au salon. Le dis­posi­tif mis en place par le doc­u­men­tariste est sim­ple : lui, la caméra, la per­son­ne. Un cadre, sou­vent resser­ré sur les vis­ages, sou­vent fixe. Dans ce temps dilué où les mamies sor­tent des pho­tos de l’ancien temps, aus­si touchantes soient-elles, traî­nent des clichés pas tou­jours utiles au réc­it. « Dans La République, explique Denis Gheer­brant, Jules dit par­fois des banal­ités. Mais ce qui m’intéresse, c’est la tête qu’il fait quand il les racon­te. » Certes, ces moments de grâce sur­gis­sent par moments. Comme avec le per­son­nage de La Total­ité du monde, le film le plus court de la série. Le décor est un sim­ple bar où un bil­lard mange tout l’espace, l’homme est assis der­rière une table, et racon­te son passé ouvri­er. Son dis­cours tâtonne, il cherche le mot juste pour par­ler de sa rela­tion au tra­vail et à la lib­erté, jusqu’à trou­ver cette expres­sion bien à lui, exp­ri­mant ce désir d’embrasser « la total­ité du monde ».

Capter le mouvement

Si la longueur des entre­tiens est gênante par moments, le mou­ve­ment de la ville et de ses habi­tants reste en ligne de mire. De ce point de vue, les opus les plus réus­sis sont L’Harmonie et Le Cen­tre des Rosiers, car le dis­cours de lutte s’y inscrit dans les scènes quo­ti­di­ennes, et non plus calé der­rière une table. C’est lorsque le cinéaste s’efface der­rière son sujet qu’il trou­ve la meilleure dis­tance, qu’il capte des moments con­sti­tu­tifs de la cité, comme ce repas-dansant de L’Harmonie, où le cadre sur la grande salle se déplace soudain en con­tre plongée dans la cage d’escalier : des étages supérieurs s’échappe le chant lyrique d’une jeune femme, tan­dis que des aînés tour­nent sur la valse musette. Le réal­isa­teur trou­ve là l’élan har­monique qui place son film dans le mou­ve­ment. Il le trou­ve de la même façon à la fin de cette incur­sion à la fois ten­dre et vio­lente dans ce Cen­tre des Rosiers des fameux « quartiers nord ». On a nav­igué entre ce père racon­tant la mort de son fils, poignardé par des jeunes, et, juste après, cette Comori­enne chan­tant une berceuse d’une tristesse infinie, dont les paroles procla­ment que « les rues n’ont jamais bien élevé les enfants. » « On est en perdi­tion ici », dit la femme. Denis Gheer­brant trou­ve dans ces deux per­son­nages une force directe, qu’il a la finesse d’enchaîner sur les vis­ages des enfants de la cité, assem­blés en riant autour d’un spec­ta­cle de danse. La vie, mal­gré tout. Mar­seille dans ses replis.

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