Funny People

Funny People

de Judd Apatow

  • Funny People
  • États-Unis2009
  • Réalisation : Judd Apatow
  • Scénario : Judd Apatow
  • Image : Janusz Kamiński
  • Montage : Brent White, Craig Alpert
  • Musique : Jason Schwartzman, Michael Andrews
  • Producteur(s) : Judd Apatow, Clayton Townsend, Barry Mendel
  • Interprétation : Adam Sandler (George Simmons), Seth Rogen (Ira Wright), Leslie Mann (Laura), Eric Bana (Clarke), Jonah Hill (Leo Koenig), Jason Schwartzman (Mark Taylor Jackson), Aubrey Plaza (Daisy Danby), Maude et Iris Apatow (Mable et Ingrid), RZA (Chuck), Aziz Ansari (Randy)...
  • Date de sortie : 7 octobre 2009
  • Durée : 2h20

Funny People

de Judd Apatow

To Be or Not To Be Funny


To Be or Not To Be Funny

Encore une comédie améri­caine mi-régres­sive mi-sen­si­ble, plus ou moins prévis­i­ble et don­neuse de leçons ? Pas du tout. Une somme théorique sur le genre, par son représen­tant actuel le plus en vogue ? Presque, mais pas vrai­ment non plus. Plutôt une ten­ta­tive de le met­tre en crise, d’en saper les fonde­ments, d’en remet­tre en jeu les acquis. Long et décousu, âpre, imprévis­i­ble, con­trasté, Fun­ny Peo­ple n’est pas si drôle que ça, mais c’est assuré­ment un drôle de film. Un drôle de grand film qui ne cherche pas à séduire.

Judd Apa­tow jouit d’un statut des plus étranges en France. Pour des films qu’il a pro­duits (Sans Sarah, rien ne va), écrits (Braque­urs ama­teurs, Rien que pour vos cheveux) ou réal­isés (40 ans, tou­jours puceau, En cloque, mode d’emploi) – voire pour des films qui ne lui doivent rien tech­nique­ment mais tout spir­ituelle­ment, comme Les Grands Frères ou le récent I Love You, Man –, il a été élevé au rang d’auteur qui compte par cer­tains cri­tiques, soupçon­nés par leurs détracteurs incré­d­ules (com­ment faire sérieuse­ment l’éloge de ces comédies vul­gaires et moral­isatri­ces ?) de sno­bisme poussé à son comble. Un tel débat existe d’ailleurs au sein-même de la rédac­tion de Critikat… Aux défenseurs acharnés de l’écurie Apa­tow, le seul reproche fondé serait à la lim­ite une ten­dance à la sures­ti­ma­tion, voire au manque de dis­cerne­ment (tout le monde s’est accordé à dire que L’An 1 était foireux, mais entre le mag­nifique Super­Grave et le nauséeux Délire Express, entre le grumeleux Présen­ta­teur vedette : la légende de Ron Bur­gundy et l’hi­la­rant Fran­gins mal­gré eux, il y a, au-delà des points com­muns, de nettes dif­férences qual­i­ta­tives). L’ap­proche de ces afi­ciona­dos est cepen­dant pré­cieuse, qui con­siste à ne pas se bra­quer devant les con­ven­tions, ciment du ciné­ma classique[ref]Comme par amnésie cinéphilique, « clas­sique » est d’ailleurs devenu un terme qu’il est de bon ton d’utiliser péjo­ra­tive­ment, sans être capa­ble de le dis­tinguer de l’académisme. Le clas­si­cisme est une méth­ode qui fait encore ses preuves, par laque­lle la mise en scène embrasse l’humain, l’e­space, l’action et ses enjeux de la manière la plus lis­i­ble qui soit en apparence – sa sim­plic­ité n’est pas un sim­plisme, l’ambiguïté et l’inventivité n’en sont pas exclues, et l’enchaînement des caus­es et des effets y importe au fond plus que le Sens. L’académisme, c’est l’absence de méth­ode (à laque­lle on sub­stitue des règles ou de l’im­i­ta­tion), ain­si que de toute stratégie à l’égard de la ques­tion du Sens.[/ref], à ne pas ravaler d’office au rang de scan­daleuses pre­scrip­tions nor­ma­tives issues de l’idéologie famil­ial­iste les rap­ports ten­dus que ces réc­its entre­ti­en­nent avec la nor­mal­ité et à décel­er, der­rière les facil­ités et la morale, ce qui relève de la nuance, de la dis­tance dis­crète, de l’émouvant par­cours de per­son­nage.

Reste que ces films a pri­ori pop­u­laires ne touchent pas un pub­lic très large de ce côté de l’At­lan­tique. Peut-être en rai­son d’un humour jugé « trop améri­cain » ? Ou de leur for­mat et de leur rythme mine de rien assez inhab­ituels ? Mys­tère. Même si l’on espère de tout cœur le con­traire, il y a mal­heureuse­ment fort à pari­er que ce n’est pas avec Fun­ny Peo­ple, étrange jeu de mas­sacres, qu’Apatow élargi­ra son audi­ence hexag­o­nale. Mais les pour­fend­eurs de con­ven­tions et de morale, à moins d’être d’une mau­vaise foi absolue, devront admet­tre que le film est loin d’en être pris­on­nier. Et s’il est des esprits cha­grins et sché­ma­tiques pour faire remar­quer qu’à la fin, la femme adultère réin­tè­gre le foy­er famil­ial, sans relever ni l’amertume de sa déci­sion, ni l’amour pro­fond qu’elle éprou­ve pour ses filles, ni l’échec annon­cé d’une nou­velle chance avec son ex, s’ils ne veu­lent y voir que le con­formisme, ma foi tant pis pour eux, ils passeront à côté d’un film trem­blant, d’une évi­dente sin­gu­lar­ité.

Trop évi­dente ? On en viendrait presque, en effet, à soupçon­ner Apa­tow de chercher par tous les moyens une forme de respectabil­ité (le fameux « film de la matu­rité ») : rem­plaçant les chefs op très ligne claire de ses films antérieurs par le roi du con­tre­jour poudreux Janusz Kamin­s­ki, délais­sant l’humilité farceuse des comédies de freaks and geeks au prof­it d’un ambitieux dévoile­ment de l’envers du décor des tra­vailleurs du rire, il a tout l’air de vouloir être pris au sérieux. Eh bien soit. Vu la manière dont il s’y prend (gon­flée) et le résul­tat qu’il obtient (sai­sis­sant), on aurait tort de se can­ton­ner au procès d’intention.

Jusqu’ici, dans ce que la comédie améri­caine a don­né de meilleur, ou du moins de plus attachant, il s’agissait surtout de broder autour des codes (la ren­con­tre improb­a­ble, le cycle amourette-décep­tion-rup­ture-rachat-réc­on­cil­i­a­tion, la leçon de vie, etc.). Ces derniers, rarement remis en ques­tion sinon en douceur, étaient plutôt trou­blés – et leur déter­min­isme idéologique éclip­sé – par au moins deux moyens. Pri­mo, une véri­ta­ble incar­na­tion des per­son­nages, dont l’immaturité, le goût de la régres­sion ou même la bêtise étaient tou­jours envis­agés avec ce qu’il faut d’empathie et de dis­tance pour ne se vautr­er ni dans la grossièreté ni dans l’épinglage. Secun­do, la quête du meilleur espace de lib­erté pos­si­ble à l’intérieur du cadre nar­ratif – en l’occurrence à l’échelle des répliques, ter­rain de jeu dévolu au con­cours de vannes, où la fab­uleuse méth­ode Apa­tow (fidél­ité au scé­nario le matin, impro­vi­sa­tion l’après-midi) a favorisé une inven­tiv­ité sans pareille.

Ces codes, dans Fun­ny Peo­ple, il s’agit pure­ment et sim­ple­ment de les noy­er : sous l’épuisement de leur poten­tial­ités dra­ma­tiques, sous une log­or­rhée cru­elle et mélan­col­ique, sous la pro­fu­sion nar­ra­tive (la con­duite du réc­it, au moyen d’un mon­tage imbri­quant temps forts et temps morts, petites et grandes séquences avec une con­fon­dante sou­p­lesse, est éblouis­sante). Et sans plus vouloir jamais céder à l’enchantement facile. Ain­si la per­spec­tive d’une mort prochaine, si elle amène George Sim­mons (Adam San­dler, qui mêle avec brio arro­gance blasée, aigreur et opac­ité) à recon­sid­ér­er quelque peu sa vie, ne le place pas sur le chemin tout tracé de la rédemp­tion béate : bien que le retour de l’amour débloque quelque chose en lui, il demeure tou­jours aus­si odieux. Quant à la scène où Clarke, le mari aus­tralien (Eric Bana, inat­ten­du si l’on ignore qu’a­vant de men­er une car­rière inter­na­tionale d’acteur dra­ma­tique, il a été un comique télévi­suel au suc­cès phénomé­nal en Aus­tralie), com­mence à com­pren­dre qu’on s’est foutu de sa gueule, et voit sa femme Lau­ra (Leslie Mann, dans un per­son­nage féminin prob­lé­ma­tique, comme tou­jours chez Apa­tow, mais plus com­plexe que d’habi­tude) se met­tre à imiter pitoy­able­ment son accent tout en lui faisant des reproches con­ju­gaux, elle est l’exemple par­fait d’une sit­u­a­tion ultra-con­v­enue qu’ Apa­tow déplace sur le ter­rain du malaise, du doute, du trou­ble, de l’émotion.

Il faut dire que le rire, ici, n’est plus seule­ment le mode d’expression du film, il en est le sujet. Les per­son­nages ne sont pas drôles parce que l’instance nar­ra­tive les a dotés d’un esprit hors du com­mun ou d’une déli­cieuse ingé­nu­ité, mais parce qu’ils cherchent à être drôles. Traité sur l’humour et ses ratés (ce qui est drôle sans l’être vrai­ment, ce qui est involon­taire­ment drôle, ce qui se veut drôle mais ne l’est pas), descrip­tion d’une pro­fes­sion étrange (les comiques font-ils rire pour se cacher ou pour se dévoil­er, par échap­pa­toire ou par nar­cis­sisme ?), por­trait d’un salaud dés­abusé dont le tal­ent ne fait pas évi­dence, Fun­ny Peo­ple est un film som­bre, mais dont la cru­auté et l’ambivalence, loin d’être des gad­gets nihilistes, sont les signes d’une acuité de regard impres­sion­nante. Sont passés au crible, entre autres veu­leries : la con­cur­rence entre comé­di­ens qui se tirent dans les pattes, se van­tent, se mentent ; le train de vie addic­tif mais sans joie des stars for­tunées ; les rap­ports hiérar­chiques (je te paie, tu n’es pas mon ami) ; les aléas de la vie amoureuse (je pour­rais quit­ter mon mari pour par­tir avec toi, mais en fait non). On pour­rait dès lors trou­ver le film antipathique et stérile, ce qu’il serait s’il n’était qu’un con­stat cynique et sans hori­zon. Or il est en état de crise per­pétuel et con­stam­ment sur la corde raide. Et l’im­pres­sion qu’il laisse a un goût incer­tain, mais fort et tenace. Ce qui en fait un film tout sauf résigné et anec­do­tique.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

The King of Staten Island
The King of Staten Island
Crazy Amy
Crazy Amy
40 ans, mode d’emploi
40 ans, mode d’emploi
Judd Apatow : Comédie, mode d’emploi
Judd Apatow : Comédie, mode d’emploi
En cloque, mode d’emploi
En cloque, mode d’emploi