Étranges étrangers

Étranges étrangers

de Marcel Trillat, Frédéric Variot

  • Étranges étrangers
  • France1970
  • Réalisation : Marcel Trillat, Frédéric Variot
  • Image : Frédéric Variot
  • Montage : Catherine Dehaut
  • Production : Scopcolor
  • Bonus DVD : Étranges étrangers, livre de Tangui Perron (190 p.)
    Marcel Trillat, portrait, de Tangui Perron et Philippe Troyon (45 min, 2008)
    Dossier Penarroya : les deux visages du trust de Daniel Anselme et Dominique Dubosc (18 min, 1972)
    Pennaroya Saint-Denis (Nouvelle société n°8), Collectif (12 min., 1971)
    Est-ce ainsi que les hommes vivent de Claude Dityvon (11 min, 1976)
  • Éditeur DVD : Scope Éditions, Périphérie, coll. « Histoire d'un film, mémoire d'une lutte »
  • Date de sortie DVD : 4 mars 2009
  • Durée : 58 min

Étranges étrangers

de Marcel Trillat, Frédéric Variot


« Étranges étrangers/ Vous vivez de la ville/ vous êtes de sa vie/ même si mal en vivez/ même si vous en mourez. » : Tril­lat et Var­i­ot ont tiré de ce poème de Prévert le titre de leur film, tourné pour la télévi­sion en 1970. Sim­ple­ment, ils ren­con­trent des immi­grés qu’ils inter­ro­gent sur leurs nou­velles con­di­tions de vie. L’édi­tion de ce film pro­pose en com­plé­ment de rich­es bonus.

En faisant vis­iter à l’équipe d’Étranges étrangers le logis de for­tune qu’il occupe avec sa femme et ses sept enfants, un Algérien plaisante : « Voilà mon château, voici ma mai­son. » La fragilité du toit, l’ex­iguïté des pièces, com­ment il faut chaque soir installer la table pour dîn­er, com­ment dépli­er les lits de camp pour couch­er toute la famille : faire le tour du pro­prié­taire s’avère être l’oc­ca­sion de racon­ter, avec le sourire, la dif­fi­culté du quo­ti­di­en, le décourage­ment de vivre le même pro­vi­soire depuis dix ans. Pour mon­tr­er aux Français com­ment les étrangers vivent dans leur pays, Mar­cel Tril­lat et Frédéric Var­i­ot ont choisi de s’in­viter dans les loge­ments pré­caires, bidonvilles ou foy­ers de région parisi­enne et de ques­tion­ner leurs occu­pants sur leur mode de vie. L’ur­gence du tour­nage, comme le sen­ti­ment de néces­sité poli­tique à faire ce film poussent les cinéastes à forcer l’ac­cès de cer­tains lieux, ou à filmer plusieurs per­son­nes sans leur accord préal­able, ce que Tril­lat avoue regret­ter après coup. « C’est pas beau, c’est pas beau », insis­tent deux Africains qui exhor­t­ent le caméra­man à cess­er de filmer le sous-sol qu’ils habitent. Si cer­tains se sen­tent humil­iés d’être filmés dans des taud­is inhu­mains, le film tente de don­ner une réal­ité à une sit­u­a­tion cat­a­strophique qui n’a à l’époque que peu de vis­i­bil­ité.

Traiter, pour la télévi­sion, des sujets qui n’y étaient pas représen­tés : Étranges étrangers s’in­scrit dans la mis­sion que s’é­tait fixée le mag­a­zine « Cer­ti­fié exact », pro­duit par la société de pro­duc­tion Scopcolor[ref]Cette coopéra­tive fut créée après les boule­verse­ments provo­qués par les grèves de 1968 dans les rédac­tions de l’ORTF.[/ref] Le film va, très sim­ple­ment, ren­con­tr­er les étrangers à la gare d’Auster­litz où ils arrivent avec tous leurs bagages, dans les quartiers d’Aubervil­liers ou de Nan­terre qu’ils occu­pent, puis sur les chantiers où ils tra­vail­lent. Con­vo­quer leurs témoignages, c’est aus­si con­fér­er une exis­tence à ceux qui sont le plus sou­vent relégués aux marges de la société. Filmer, inter­roger, c’est offrir un vis­age, c’est don­ner la parole à ceux que, d’habi­tude, on n’en­tend ni ne voit.

Dans le livre qui accom­pa­gne l’édi­tion DVD, l’his­to­rien Tan­gui Per­ron revient sur le con­texte de l’époque, et insiste sur l’ab­sence de représen­ta­tion de la diver­sité de l’im­mi­gra­tion dans le pro­lé­tari­at des années 1960 qui, écrit-il, appa­raît invari­able­ment « à l’im­age des luttes de 1967 : mas­culin, jeunes et vieux mêlés, blanc, uni »(p. 33). Il ajoute que, dans les années 1980, les immi­grés « seront rarement mon­trés comme des tra­vailleurs, et presque jamais comme des lut­teurs » (p. 42). C’est la « diver­sité de l’im­mi­gra­tion » (p. 113) que le film s’emploie à dévoil­er, en jux­ta­posant des sit­u­a­tions très dif­férentes, mais aus­si en présen­tant des per­son­nes de nation­al­ités var­iées. Il n’est pas anodin que tous les étrangers inter­rogés pren­nent la parole non pas dans leur langue mater­nelle, mais dans la langue de leur pays d’adop­tion. Si bien qu’on entend, au cours du film, le français par­lé, tour à tour, avec l’ac­cent por­tu­gais, espag­nol, algérien ou encore séné­galais. Ain­si, s’in­viter chez les étrangers rési­dant en France, leur don­ner la parole en français, c’est en quelque sorte leur offrir un droit d’asile dans le paysage audio­vi­suel français. C’est, au moins ponctuelle­ment, leur con­sacr­er une place dans l’im­age.

Sans per­dre de vue qu’Étranges étrangers est filmé sur le vif, qu’il s’ag­it de ciné­ma de ter­rain, et que le temps fait défaut au caméra­man pour com­pos­er ses cadres, on ne peut s’empêcher de penser que l’e­space qu’oc­cu­pent dans l’im­age les per­son­nes inter­rogées est représen­ta­tive de leur place dans la société. Si rien ne fait obsta­cle à la vis­i­bil­ité de l’en­tre­pre­neur Fran­cis Bouygues, filmé dans son bureau, les immi­grés, eux, sont tou­jours cadrés de près, massés les uns con­tre autres, sou­vent masqués par des vête­ments qui sèchent, pen­dus au pla­fond. Leur con­fine­ment per­ma­nent dans le cadre coïn­cide au peu d’e­space hab­it­able que leur pays d’ac­cueil leur octroie.

Mais, loin d’in­ter­roger unique­ment les étrangers, le film se con­stru­it selon un va et vient entre le regard qu’ils por­tent sur leur pro­pre statut, et le dis­cours que tien­nent sur eux les Français qui les côtoient. Chauf­feurs de taxi, policiers, employeurs, chefs de chantier, syn­di­cal­istes, élus ou voisins, par­lent de la façon dont ils s’imag­i­nent la vie des étrangers en France. À tra­vers ces regards, sévères, pater­nal­istes ou com­patis­sants, le film ques­tionne bien enten­du le juge­ment de chaque spec­ta­teur. «Et vous, quelle place faites-vous aux étrangers dans votre pays ?», sem­ble sans cesse nous ques­tion­ner Étranges étrangers.

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