London River

London River

de Rachid Bouchareb

  • London River
  • France, Royaume-Uni2009
  • Réalisation : Rachid Bouchareb
  • Scénario : Olivier Lorelle, Rachid Bouchareb, Zoé Galeron
  • Image : Jérôme Alméras
  • Montage : Yannick Kergoat
  • Musique : Armand Amar
  • Producteur(s) : Jean Bréhat, Rachid Bouchareb
  • Interprétation : Brenda Blethyn (Elisabeth), Sotigui Kouyaté (Ousmane), Roschdy Zem (le boucher), Sami Bouajila (l'imam), Marc Baylis (Edward), Bernard Blancan (l'ouvrier forestier)...
  • Distributeur : Tadrart Films
  • Date de sortie : 23 septembre 2009
  • Durée : 1h28

London River

de Rachid Bouchareb

Le hors-champ d'un drame


Le hors-champ d'un drame

D’abord unique­ment des­tiné à la télévi­sion, Lon­don Riv­er est sélec­tion­né en com­péti­tion au dernier fes­ti­val de Berlin, où Sotigui Kouy­até obtient un prix d’interprétation pour le rôle d’Ousmane. Le film est finale­ment dif­fusé le 16 juin 2009 sur Arte, avant de con­naître l’honneur de salles obscures en cette fin de mois de sep­tem­bre, suiv­ant un mod­èle à présent bien éprou­vé par la chaîne fran­co-alle­mande. Un beau par­cours pour ce huis clos dra­ma­tique sur l’angoisse de l’attente et le dépasse­ment des préjugés cul­turels.

7 juil­let 2005 : de vio­lents atten­tats sec­ouent la ville de Lon­dres en qua­tre points dis­tincts, faisant 56 morts et 700 blessés. De ce drame soudain et spec­tac­u­laire, réplique trau­ma­tique des événe­ments améri­cains du 11 sep­tem­bre 2001, Rachid Bouchareb choisit de dévoil­er ce que les médias n’ont jamais mon­tré, mais qui con­stitue peut-être finale­ment le vrai cœur de l’événement. Il filme avec sobriété la douleur des familles dans l’attente du retour espéré de proches poten­tielle­ment présents sur les lieux des atten­tats. Depuis l’île de Guer­ne­sey, Elis­a­beth (Bren­da Blethyn) observe nerveuse­ment les images insen­sées qui défi­lent sur son écran de télévi­sion, sans par­venir à join­dre sa fille instal­lée dans la cap­i­tale bri­tan­nique. Sans nou­velles, elle décide de quit­ter sa ferme pour retrou­ver sa fille à Lon­dres. Elle décou­vre avec éton­nement son univers quo­ti­di­en dans le quarti­er de Fins­bury Park (dont la mosquée a été con­sid­érée comme un épi­cen­tre lon­donien du ter­ror­isme religieux à cette époque). Elis­a­beth réalise à quel point elle con­naît mal son pro­pre enfant. Sa fille, dev­enue une jeune femme indépen­dante, habite au-dessus d’une boucherie hal­lal et apprend l’Arabe, au grand dam d’une mère qui l’imagine déjà endoc­trinée par des islamistes rad­i­caux. Au cours de ses recherch­es peu fructueuses, Elis­a­beth, chré­ti­enne con­ser­va­trice, fait la ren­con­tre d’un garde foresti­er musul­man, Ous­mane (Sotigui Kouy­até), Français d’origine africaine, venu lui aus­si à Lon­dres pour retrou­ver un fils qu’il n’a jamais con­nu.

Dans leur quête mal­adroite, les deux par­ents égarés (re)découvrent leurs enfants. Ces deux sub­limes fig­ures de l’absence occu­pent chaque plan du film, par la voix d’une mère et d’un père subis­sant de plein fou­et leur impuis­sance à agir sur le des­tin de leur progéni­ture. Elis­a­beth et Ous­mane com­pren­nent pro­gres­sive­ment à quel point le des­tin de leurs familles est lié. Ces deux indi­vidus qui n’auraient jamais dû se ren­con­tr­er vont se trou­ver unis à jamais. Dans ce film intimiste, l’économie de moyens et la sim­plic­ité appar­ente de la réal­i­sa­tion con­tribuent au développe­ment d’une ten­sion pal­pa­ble et d’une émo­tion con­tenue. Jamais les séquelles de la vio­lence ter­ror­iste n’ont été aus­si bien représen­tées au ciné­ma pen­dant cette décen­nie. Aux antipodes du grandil­o­quent et mièvre World Trade Cen­ter (Oliv­er Stone, 2006), Lon­don Riv­er parvient à saisir la souf­france d’êtres con­fron­tés à un drame cat­a­clysmique. Les élans d’espoir et les moments de panique sont tran­scrits avec finesse par deux comé­di­ens de grande qual­ité, don­nant corps à deux indi­vidus totale­ment antag­o­nistes (dans leur apparence, leur cul­ture, leur appréhen­sion du monde, leur ges­tion des émo­tions…). La sex­agé­naire Bren­da Blethyn fait d’Elisabeth une petite fille nerveuse, mal à l’aise dans la grande ville imper­son­nelle et égarée dans le tour­bil­lon du métis­sage cul­turel, loin de son quo­ti­di­en rur­al si calme et prag­ma­tique. Face à elle, Sotigui Kouy­até donne l’impression d’incarner une sagesse presque ances­trale. Sa longue sil­hou­ette osseuse qu’il déplace avec lenteur laisse imag­in­er le poids des événe­ments vécus par un per­son­nage à la sérénité de façade, dont les pro­pos con­tenus lais­sent peu à peu transparaître un vrai sen­ti­ment de peur.

Lon­don Riv­er est un film mod­este et sim­ple, exempt de dém­a­gogie et pro­fondé­ment humain, qui se con­cen­tre sur la pro­fonde soli­tude et le sen­ti­ment d’isolement des vic­times col­latérales des drames spec­tac­u­laires, loin des cel­lules psy­chologiques, du ram­dam médi­a­tique et des zones de recherch­es.

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