Kon Ichikawa : La Harpe de Birmanie / Kokoro / Seul sur l’océan Pacifique

Kon Ichikawa : La Harpe de Birmanie / Kokoro / Seul sur l’océan Pacifique

de Kon Ichikawa

  • Kon Ichikawa : La Harpe de Birmanie / Kokoro / Seul sur l’océan Pacifique
  • (trois films pour un regard sur le Japon d'après-guerre)
  • Réalisation : Kon Ichikawa
  • Éditeur DVD : Carlotta Films
  • Date de sortie DVD : 19 août 2009
  • La Harpe de Birmanie (Biruma no Tategoto, Japon, 1956)
    Scénario : Natto Wada
    D'après : le roman La Harpe de Birmanie
    de : Michio Takeyama
    Image : Minoru Yokoyama
    Montage : Masanori Tsujii
    Musique : Akira Ifukube
    Producteur : Masayuki Takaki
    Interprétation : Rentaro Mikuni (Cpt. Inoué), Shôji Yasui (Mizushima), Jun Hamamura (Ito), Taketoshi Naitô (Kobayashi), Kô Nishimura (Baba), Shunji Kasuga (Maki)...
    Durée : 1h51
    Bonus : Présentation du film par Diane Arnaud (12 minutes), bande-annonce, L'Histoire d'un soldat par Claire-Akiko Brisset (23 minutes)
    Kokoro (Japon, 1955)
    Durée : 2h02
    Scénario : Keiji Hasebe, Katsuhito Inomata
    D'après : le roman Kokoro
    de : Soseki Natsume
    Image : Kumenobu Fujioka, Takeo Itô
    Montage : Masanori Tsujii
    Musique : Yasushi Akutagawa, Masao Oki
    Producteur : Masayuki Takagi
    Interprétation : Masayuki Mori (Nobuchi), Michiyo Aratama (la femme de Nobuchi), Tatsuya Mihashi (Kaji), Shôji Yasui (Hioki), Tanie Kitabayashi (la mère de Hioki), Akiko Tamura (la veuve), Mutsuhiko Tsurumaru (la père de Hioki), Tsutomu Shimomoto (le frère aîné de Hioki)...
    Bonus : Présentation du film par Diane Arnaud (13 minutes)
    Seul sur l'océan pacifique (Taiheiyo Hitori-botchi, Japon, 1963)
    Durée : 1h37
    Scénario : Natto Wada, sur une histoire de Kenichi Horie
    Image : Yoshihiro Yamazaki
    Montage : Masanori Tsujii
    Musique : Yasushi Akutagawa, Tôru Takemitsu
    Producteur : Akira Nakai
    Interprétation : Yûjirô Ishihara (le jeune), Masayuki Mori (son père), Kinuyo Tanaka (sa mère), Ruriko Asaoka (sa sœur), Hajime Hana (son ami)...
    Bonus : Présentation du film par Diane Arnaud (12 minutes), bande-annonce

Kon Ichikawa : La Harpe de Birmanie / Kokoro / Seul sur l’océan Pacifique

de Kon Ichikawa

Soif d'absolu


Soif d'absolu

À en croire Diane Arnaud, qui présente les trois films de Kon Ichikawa pro­posés dans cette édi­tion DVD, le réal­isa­teur n’a jamais man­qué d’être résumé par des expres­sions lap­idaires : «ento­mol­o­giste», «illus­tra­teur»… Est-ce à dire qu’il est sim­ple, rapi­de et per­ti­nent de résumer l’œu­vre du cinéaste, qui à sa mort, à l’âge de 83 ans, avait réal­isé près de qua­tre-vingt-dix films? On ne pour­ra guère en juger avec ces seuls trois films, mais une cer­ti­tude demeure : dans cette par­tie de son œuvre, au moins, Ichikawa recadre son réc­it, et dresse un por­trait sub­til de l’i­den­tité japon­aise en crise, en perte de repères.

Un autre point com­mun entre les trois films présen­tés ici – La Harpe de Bir­manie, Koko­ro et Seul sur l’océan Paci­fique – est l’o­rig­ine lit­téraire du matéri­au porté à l’écran. Auteur d’adap­ta­tions ambitieuses et réputées (il a notam­ment adap­té Nat­sume Sose­ki, ici avec Koko­ro (Le Pau­vre Cœur des hommes), mais égale­ment avec la ver­sion ciné­matographique de son plus célèbre roman, Je suis un chat), Ichikawa, aidé par son épouse, la scé­nar­iste Nat­to Wada, se saisit d’un matéri­au pro­pre à dépein­dre les doutes et les ater­moiements moraux de l’époque pour y cal­quer sa pro­pre per­cep­tion des ques­tion­nements de la société dont il est lui-même con­tem­po­rain. C’est donc un ver­sant lit­téraire du ciné­ma de Kon Ichikawa que nous pro­pose Car­lot­ta, un regard sur le Japon que l’on peut autant rap­procher de son con­tem­po­rain Mishi­ma que de Ryu Muraka­mi.

La Harpe de Birmanie

Œuvre cen­trale dans l’œu­vre de Kon Ichikawa (à tel point qu’il réalis­era lui-même un remake en couleurs dans les années 1980), La Harpe de Bir­manie demeure un clas­sique indé­mod­able du ciné­ma anti-bel­li­ciste. Adap­té du roman auto­bi­ographique de Michio Takeya­ma, le film con­te le par­cours d’un sol­dat japon­ais dans la Bir­manie occupée par l’Em­pire du soleil lev­ant à la fin de la Sec­onde Guerre mon­di­ale. Séparé de son unité, le sol­dat, con­fron­té par lui-même aux épou­vantes de la guerre, foulera le chemin du Boud­dha en par­tant, comme de juste, du plus improb­a­ble des points de départ. La musique est un per­son­nage cen­tral de La Harpe de Bir­manie : tan­dis que le cap­i­taine de l’u­nité d’où provient le sol­dat se sin­gu­larise en main­tenant la cohé­sion de ses hommes grâce au chant choral, le sol­dat lui-même se trou­ve être un mirac­uleux prati­cien de la harpe bir­mane. Lan­gage stratégique (le sol­dat s’en sert pour ren­seign­er son unité), la musique s’avère égale­ment être le lan­gage uni­versel qui per­met de met­tre fin aux hor­reurs de la guerre, non seule­ment parce qu’elle établit le con­tact entre Anglais et Japon­ais, évi­tant ain­si le bain de sang, mais égale­ment parce que Mizushi­ma, le sol­dat égaré, ne parvien­dra finale­ment à repar­ler la langue de son pays que par elle.

Le procédé artis­tique comme seul échap­pa­toire aux hor­reurs de la guerre : le thème est con­nu, aus­si lit­téraire­ment que ciné­matographique­ment. À redé­cou­vrir aujour­d’hui La Harpe de Bir­manie, on se prend à le com­par­er à La Ligne rouge de Ter­rence Mal­ick, avec lequel il partage le per­son­nage du sol­dat intro­spec­tif, qui trou­ve dans la con­tem­pla­tion d’élé­ments d’un pays étranger l’ex­u­toire aux hor­reurs dont il est témoin. Comme Mal­ick, Ichikawa com­pose des plans larges, pan­théistes, d’un pays étranger, comme un pein­tre au lyrisme païen. Comme lui, il oppose le récon­fort du groupe à la douleur mys­tique de celui qui choisit la soli­tude. Comme Mal­ick, enfin, Ichikawa par­le plus de l’après-guerre que du con­flit lui-même. Sor­ti plus de dix ans après la fin de la Sec­onde Guerre mon­di­ale, La Harpe de Bir­manie jette un éclairage détourné sur la ter­ri­ble perte de repère que la nation subit après la capit­u­la­tion. Cha­cun, sem­ble-t-il, dut y faire face comme il put. Sor­ti la même année que Nuit et brouil­lard, La Harpe de Bir­manie légitime la capit­u­la­tion, et nie les néces­sités du sac­ri­fice lié à la fierté et au sens de l’hon­neur.

En 1960, dans sa nou­velle Patri­o­tisme (qu’il adaptera au ciné­ma dans Yûkoku), Mishi­ma abor­de ce même thème. L’écrivain con­sid­ère, lui, que le sac­ri­fice d’hon­neur demeure une com­posante cen­trale de l’âme japon­aise – il le com­met­tra d’ailleurs dix ans plus tard. Cepen­dant, son regard demeure lucide, et s’il ne con­damne pas cet acte, ses jus­ti­fi­ca­tions lui demeure essen­tielle­ment futiles. Ichikawa s’in­ter­roge, pro­fondé­ment, sur ce qu’il dût en coûter au Japon pour accepter l’idée de la défaite. Ce faisant, il s’in­ter­roge égale­ment sur la forme adop­tée : La Harpe de Bir­manie se pose donc en film d’an­ti-pro­pa­gande, plaçant de fait au cen­tre de l’ac­tion l’in­di­vidu, en cela qu’il se sépare du groupe. Autant le cap­i­taine, le nar­ra­teur que Mizushi­ma se définis­sent donc par leur soli­tude, leur rap­port au groupe – une soli­tude qui, pour d’autres raisons, touchent égale­ment le per­son­nage prin­ci­pal de Seul sur l’océan Paci­fique, que les pro­tag­o­nistes de Koko­ro.

La Harpe de Bir­manie est pro­posée en édi­tion sim­ple et indépen­dante du cof­fret par Car­lot­ta, ou dans le cof­fret même. En bonus, une intro­duc­tion de Diane Arnaud place le film en con­texte, et le doc­u­men­taire L’His­toire d’un sol­dat per­met à la fois de pos­séder les clés his­toriques du film,ce qui est intéres­sant mais pas indis­pens­able, eu égard à sa portée uni­verselle, et de se ren­dre compte du tra­vail de scé­nar­i­sa­tion du livre qui a précédé le tour­nage, ce qui est par con­tre tout à fait pas­sion­nant.

Seul sur l’océan Pacifique / Kokoro

La soli­tude, la sin­gu­lar­ité sont égale­ment au cen­tre des deux autres films pro­posés par ce cof­fret. Dans Seul sur l’océan Paci­fique, le per­son­nage prin­ci­pal forme le des­sein de tra­vers­er l’océan pour se ren­dre aux États-Unis, une fan­taisie formelle­ment inter­dite par les autorités. Qu’à cela ne tienne, il rejette toutes les offres faites par ses cama­rades et son père et sa mère de ren­tr­er dans la nor­mal­ité , pour se con­sacr­er à sa seule obses­sion. Voulu comme une comédie d’aven­ture, Seul sur l’océan Paci­fique sourd rapi­de­ment d’une angoisse non avouée. Le comique, ici, relève tout entier de l’ironie la plus mor­dante – une ironie qui n’échappe que peu à son prin­ci­pal objet, le héros du film qui sait lui-même par­faite­ment la vacuité pro­fonde de son entre­prise. Seul compte le fait de men­er son entre­prise à bien, comme preuve que l’in­di­vidu peut laiss­er une mar­que – ain­si, la fin du film le laisse prostré, inex­is­tant.

Tourné en 1963, Seul sur l’océan Paci­fique est, plus qu’une comédie d’aven­ture inspirée d’un fait réel, le con­stat du désœu­vre­ment pro­fond et de la crois­sante perte de repère de l’in­di­vidu dans le monde qui est en train de se con­stru­ire, au Japon comme partout ailleurs dans le «pre­mier monde». Les mêmes prob­lé­ma­tiques prési­dent à la créa­tion du film, qu’à celle des road-movies nihilistes qui fleuriront bien­tôt out­re-Paci­fique : on pense notam­ment à Easy Rid­er, mais surtout aux périples en quête d’ab­solu de Macadam à deux voies ou de Point lim­ite zéro. On ne sait pas plus ce que cherchent les pro­tag­o­nistes de ces deux films, que ce qui motive vrai­ment le jeune homme de Seul sur l’océan Paci­fique – un pro­tag­o­niste telle­ment dés­in­car­né qu’on ne saura jamais même son nom. Ce per­son­nage se pose donc en métonymie soci­ologique de sa tranche d’âge : un être per­du, cher­chant par un acte dés­espéré et mor­tifère à exis­ter, ne sachant pas lui-même s’il vaut la peine qu’il en réchappe. Inter­prété magis­trale­ment par Yûjirô Ishi­hara, le per­son­nage est au cen­tre de la mise en scène d’Ichikawa, une mise en scène riche en plans écras­ants : là encore, il con­vient de soulign­er visuelle­ment la soli­tude et l’in­signifi­ance de l’in­di­vidu, à par­tir du moment où il décide de se sépar­er du groupe.

C’est égale­ment la souf­france de Kaji, dans Koko­ro, que celle du paria. Celui-ci se veut, encore une fois, un abso­lutiste, peu touché par le monde et ses con­tin­gences, et plus attiré par la per­fec­tion boud­dhique. Face à lui, Nobuchi se veut son reflet sécu­laire – d’un matéri­al­isme qui le con­duira à accom­plir un acte qui aura une ter­ri­ble influ­ence sur les deux hommes. Le réc­it, rétro­spec­tif, adopte le point de vue d’un Nobuchi ayant vécu, et por­tant le poids d’un passé dont on ne sait rien de prime abord, mais qui le mine. Adap­té de Nat­sume Sose­ki (Le Pau­vre Cœur des hommes), écrit au début du XXe siè­cle, le film est à rap­procher d’un réc­it très sim­i­laire, même si beau­coup plus ample : La Mer de la fer­til­ité, de Yukio Mishi­ma. Les des­tins de deux pro­tag­o­nistes s’y croisent, à tra­vers le XXe siè­cle au Japon : l’un est un homme à la men­tal­ité sécu­laire et matéri­al­iste, l’autre un exalté. Les qua­tre livres durant, le sec­ond va mourir, et se réin­car­n­er dans un nou­veau per­son­nage, pour une nou­velle époque, tan­dis que l’autre, con­scient de ces réin­car­na­tions, se voit vieil­lir avec le pays – et avec les com­pro­mis­sions qu’il a con­sen­ties avec le temps.

Tan­dis que La Mer de la fer­til­ité joue volon­taire­ment sur l’am­biguïté sex­uelle entre ses deux héros (dont l’un se réin­car­ne une fois en héroïne), Koko­ro laisse en sus­pend la ques­tion de l’ho­mo­sex­u­al­ité latente de leurs pro­tag­o­nistes, en choi­sis­sant d’in­stiller le doute et de procéder par touch­es sub­tiles et sug­ges­tive – est-ce que Nobuchi et Kaji se déchirent réelle­ment pour les beaux yeux d’une femme, ou est-ce que leur ami­tié très forte est tein­tée d’at­ti­rance sex­uelle? L’un et l’autre con­voitent-ils le mariage comme échap­pa­toire à une sit­u­a­tion dont ils savent qu’elle les met­tra au ban de la société? Et que veut réelle­ment sig­ni­fi­er la mère de la jeune fille con­voitée, lorsqu’elle sug­gère qu’avoir Kaji sous le même toit que Nobuchi pour­rait nuire à celui-ci? La suite du réc­it mon­tr­era qu’elle avait rai­son de croire à la “trahi­son” crainte par-dessus tout par Nobuchi, mais Ichikawa se garde bien de jamais éclair­cir ce qui trou­ble réelle­ment le cœur des hommes.

À la fois La Mer de la fer­til­ité et Koko­ro dressent un état des lieux de la dichotomie crois­sante entre un Japon tra­di­tion­al­iste (qui sem­ble avoir la faveur de Mishi­ma) et la course vers l’a­vant du pays alors que pro­gresse le XXe siè­cle, de la sépa­ra­tion entre une tra­di­tion rigide et appa­rais­sant comme tou­jours plus extrême et un quo­ti­di­en matéri­al­iste. À la dif­férence de Mishi­ma, Ichikawa ne forme aucun juge­ment sur ses pro­tag­o­nistes, mais pose un regard ten­dre sur les ater­moiements moraux et sen­ti­men­taux du «pau­vre cœur» de ces hommes, pris­on­niers de leurs petites pas­sions et de leur grands idéaux. Comme Seul sur l’océan Paci­fique, le réc­it rétro­spec­tif prend une place tou­jours plus grande à mesure que pro­gresse le film, soulig­nant le poids exagéré du passé sur les épaules des indi­vidus. Sous cou­vert de film d’ex­ploita­tion (d’aven­ture, et d’adap­ta­tion), Ichikawa prend donc le pouls de son pays avec une acuité pro­fonde.

Diane Arnaud est la «cinéphile con­sul­tante» de ce cof­fret Ichikawa : elle présente chaque film du cof­fret, en le remet­tant en con­texte. Seul sur l’océan Paci­fique béné­fi­cie égale­ment de la présence d’une bande-annonce d’un ent­hou­si­asme réjouis­sant, qui per­met de se ren­dre compte de la façon dont les dis­trib­u­teurs ani­mait les réseaux d’ex­ploita­tion. Le DVD de La Harpe de Bir­manie reste donc le morceau de choix du cof­fret en ter­mes de bonus, même si évidem­ment, la réédi­tion soignée de ces trois films légitime à elle seule l’achat du cof­fret Ichikawa.

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La Harpe de Birmanie
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