Joueuse

Joueuse

de Caroline Bottaro

  • Joueuse
  • France2009
  • Réalisation : Caroline Bottaro
  • Scénario : Caroline Bottaro, Caroline Maly
  • d'après : le roman La Joueuse d'échecs
  • de : Bertina Henrichs
  • Image : Jean-Claude Larrieu
  • Montage : Tina Baz-Le Gal
  • Musique : Nicola Piovani
  • Producteur(s) : Dominique Besnehard, Michel Feller
  • Interprétation : Sandrine Bonnaire (Hélène), Kevin Kline (Kröger), Valérie Lagrange (Maria), Francis Renaud (Ange), Jennifer Beals (l'Américaine), Alexandra Gentil (Lisa), Alice Pol (Natalia)
  • Date de sortie : 5 août 2009
  • Durée : 1h40

Joueuse

de Caroline Bottaro

Échecs


Échecs

En mix­ant influ­ence lit­téraire et grands thèmes intem­porels, Car­o­line Bot­taro ne sem­ble pas vouloir con­stru­ire plus qu’un réc­it clair et effi­cace. Joueuse, à tra­vers l’histoire d’une femme de cham­bre qui se décou­vre une pas­sion et du génie pour les échecs, cache mal ses ingré­di­ents et ne laisse aux spec­ta­teurs ni sur­prise ni réflex­ion.

1. Folie du jeu : lors d’un dîn­er avec son mari Ange, Hélène ne l’écoute pas, elle ne voit que les boulettes de mie de pain qui traî­nent sur la table et ne peut s’empêcher de les mod­el­er vague­ment puis de les déplac­er comme les pièces d’un échiquier.
2. Faux film social : elle est femme de cham­bre dans un hôtel, dis­crète et obéis­sante. Il est ouvri­er sur un chantier naval, men­acé par les sup­pres­sions de postes. A leur fille ado­les­cente qui ne veut pas finir comme eux, Ange répond qu’ils sont « pau­vres mais dignes et fiers ».
3. Fémin­isme gen­til­let : les voisins jasent sur cette femme qui s’est mise aux échecs. L’organisateur d’un tournoi région­al dén­i­gre ouverte­ment sa demande d’inscription, c’est un con­cours et un jeu sérieux, sous enten­du à peine voilé : qu’est-ce que cette bonne femme vient faire ici.

À tra­vers ces trois scènes représen­ta­tives, on com­pren­dra que Joueuse est très loin (mais cepen­dant pas sans rap­ports) du fan­tas­tique et court roman de Ste­fan Zweig (Le Joueur d’échecs). Celui-ci joue avant tout de la fron­tière dan­gereuse séparant la folie de l’imagination. Dans le roman, M. B…, qui trompa la tor­ture nazie en jouant aux échecs men­tale­ment et con­tre lui-même, som­bre soudaine­ment dans la folie en accep­tant de par­ticiper vingt ans plus tard à une sim­ple par­tie. Que ce film serve au moins à ça si vous ne con­nais­sez pas ce livre remar­quable.

Joueuse est en fait l’adap­ta­tion de La Joueuse d’échecs, de Berti­na Hen­richs, qui dit-on narre l’éveil imprévu d’une femme pour les échecs. De Zweig, il ne reste que cette soif d’échecs qui prend Hélène à la gorge un beau matin, alors qu’elle net­toie la cham­bre d’un cou­ple de rich­es Améri­cains en pleine par­tie (belle scène, sen­suelle et un peu ridicule). Les obses­sions de la joueuse ponctueront ensuite le film avant de dimin­uer puis de dis­paraître avec l’affirmation de son tal­ent. À cela, Car­o­line Bot­taro mélange, prin­ci­pale­ment dans son scé­nario, les ingré­di­ents évo­qués au début de ce texte. Très télévi­suelle, l’évocation du con­tact froid des class­es sociales n’est pas car­i­cat­u­rale. Mais la pein­ture des deux bor­ds, rich­es comme pau­vres, est d’une grande naïveté. On croirait qu’entre les deux pôles, ceux qui se prélassent, jouent, créent, et ceux qui tri­ment hum­ble­ment sans autre hori­zon que la fin du mois ou la par­tie de carte du soir, il n’y a rien. Hélène, transfuge à laque­lle per­son­ne ne croit et surtout pas les spec­ta­teurs, fran­chit ce no man’s land social et en prof­ite pour prou­ver que non seule­ment les pau­vres mais aus­si les femmes peu­vent manier le jeu des rois. Si Car­o­line Bot­taro avait voy­agé, elle aurait remar­qué que les pays sont nom­breux où on joue aux échecs jusque dans la rue et les bars les plus mod­estes.

Assez plat, le film se regarde sans ennui ni envie, et sans enjeux. D’abord parce que tout est rel­a­tive­ment prévis­i­ble et pas fin. Il est évi­dent que Hélène va réus­sir à dévelop­per sa pas­sion subite et devenir plus forte que tous ceux qui ne croient pas en elle, à com­mencer par son mari un peu bête et macho mais qui s’ouvrira (Fran­cis Renaud, éton­nant avec son physique de belle gueule des années 1940, générale­ment plutôt util­isé dans des rôles de mal­frats). Ou le médecin étranger qui finit par accepter de devenir son pro­fesseur. Avec ce rôle Kevin Kline rem­plit hon­nête­ment son office de type « bour­geois bougon » au grand cœur. Ce qui amène au prin­ci­pal défaut : les per­son­nages sont tous creux. Cha­cun sem­ble n’être qu’une façade, meu­ble par­mi les meubles du décor. Ils ne sont que des éti­quettes, des arché­types, des pio­ns. Il est donc logique que la seule excep­tion soit la dame : San­drine Bon­naire. Mais son prob­lème est la dif­fi­culté pour le spec­ta­teur de croire totale­ment au per­son­nage d’une star, surtout lorsque celui-ci en est sociale­ment très éloigné. Cepen­dant Hélène est intéres­sante puisqu’elle s’acharne à dévelop­per son tal­ent sans rejeter volon­taire­ment son emploi et son statut. Elle ne le remet pas en cause, sem­ble même le dépass­er comme un oubli. Un pur élec­tron libre. Mais ce trait, dû au cen­tre que for­ment le per­son­nage et le jeu calme de Bon­naire, ne sauvera jamais le film, et loin de les adoucir, met même en valeur ses inutiles éparpille­ments.

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