Ces messieurs dames

Ces messieurs dames

de Pietro Germi

  • Ces messieurs dames
  • (Signore e Signori)
  • Italie1966
  • Réalisation : Pietro Germi
  • Scénario : Pietro Germi, Luciano Vincenzoni, Agenore Incrocci, Furio Scarpelli
  • Image : Aiace Parolin
  • Montage : Sergio Montanari
  • Musique : Carlo Rustichelli
  • Producteur(s) : Robert Haggiag, Pietro Germi
  • Interprétation : Virna Lisi (Milena), Gastone Moschin (Osvaldo Bisigato), Alberto Lionello (Toni Gasparini), Olga Villi (Ippolita Gasparini), Beba Loncar (Noemi Castellan), Franco Fabrizi (Lino Benedetti), Nora Ricci (Gilda Bisigato), Gigi Ballista (Giacinto Castellan)...
  • Date de sortie : 29 juillet 2009
  • Durée : 1h58

Ces messieurs dames

de Pietro Germi

Jeux de dupes


Jeux de dupes

Après Divorce à l’italienne (1961) et Séduite et aban­don­née (1964), Pietro Ger­mi obtient une Palme d’or huée au fes­ti­val de Cannes en 1966 avec Ces messieurs dames, comédie fustigeant la moyenne bour­geoisie de Trévise. Les tra­vers de la Vénétie des Six­ties inspirent le cinéaste avec autant de bon­heur que la Sicile archaïque de Divorce à l’italienne. Le « Grand Char­p­en­tier » comme l’appelait son ami Felli­ni, nous livre ici un beau mon­u­ment de la comédie à l’italienne, une œuvre drôle et dra­ma­tique, satirique, démys­ti­fi­ca­trice, lucide.

Qui sont ces « messieurs dames » stig­ma­tisés par le regard sans con­ces­sion de Pietro Ger­mi ? Nul doute que la moyenne bour­geoisie de Trévise s’est recon­nue dans cette petite société ain­si mise en scène, elle qui accueil­lit le film avec une froideur rageuse. Luciano Vin­cen­zoni, orig­i­naire de Trévise et scé­nar­iste du film, racon­te même qu’il fut men­acé par une équipe de rug­by de la ville, prête à le frap­per à son retour au pays… Ces messieurs dames est une comédie de mœurs et un drame en trois actes, qui fait le por­trait d’une société déca­dente et hyp­ocrite, peu­plée de maris et de femmes cocus et adultères, vivant selon une philoso­phie que l’on pour­rait for­muler ain­si : la morale est sauve tant que les apparences le sont aus­si. Tony Guas­pari­ni con­fie son impuis­sance à son ami médecin, qui n’a que faire du secret médi­cal et ébruite ce croustil­lant ragot lors d’une petite sauterie entre amis… Mais Tony n’est peut-être pas si impuis­sant, la femme dudit médecin pour­rait en témoign­er… Dans le sec­ond épisode, Bisi­ga­to, époux sym­pa­thique d’une espèce de harpie hurlante et ges­tic­u­lante, tombe fou amoureux d’une serveuse plutôt sym­pa­thique (Vir­na Lisi), mais tout le vil­lage se ligue pour faire cess­er cette rela­tion adultère un peu trop voy­ante… Si au moins Bisi­ga­to avait la décence de se cacher… Dans le troisième épisode, une jeune aguicheuse est la proie con­sen­tante des nota­bles du vil­lage, mais quand son père dénonce l’offense, tous pren­nent peur : heureuse­ment, tout s’achète en ce bas monde, même la respectabil­ité. Le père, la jus­tice, les jour­naux… : quelques mil­liers de lires et tout le monde se tait. On oubli­ait : l’épouse de l’un de ces nota­bles dédom­mage le père out­ragé… en nature, c’est tou­jours quelques mil­liers de lires de gag­nés… qui servi­ront à ses bonnes œuvres. La morale, tou­jours, est sauve, et si l’adultère peut servir aux bonnes caus­es, pourquoi s’en priv­er ?

Avec Ces messieurs dames, la preuve est faite, de nou­veau, que la comédie à l’italienne a ses sources dans le néoréal­isme, et Pietro Ger­mi a d’ailleurs com­mencé par là (Jeunesse per­due, Le Chemin de l’espérance). Les cinéastes ital­iens des années 1960 con­tin­u­ent de porter un regard démys­tifi­ca­teur sur la société dans laque­lle ils vivent. Si l’on avait plutôt ten­dance dans les années 1950 à dress­er le som­bre tableau de l’Italie souf­frante de l’après-guerre, dans les années 1960, on fustige les tra­vers d’une société illu­sion­née par le bien-être du boom économique, amorale et bien-pen­sante. Comme le dit Pietro Ger­mi, dans une phrase qui rap­pelle les pro­pos à peu près con­tem­po­rains de Pasoli­ni sur l’« homolo­ga­tion » con­sumériste: « tous sont un peu fous, tous un peu bizarres, tous un peu hyp­ocrites, tous un peu lib­ertins, tous un peu religieux, tous un peu tout, mais per­son­ne qui soit vrai­ment beau­coup quelque chose. Et c’est typ­ique du niv­elle­ment des car­ac­tères qui vient du pro­grès, du bien-être, de l’usure de ce que l’on appelle la civil­ité. »

Le film doit cer­taine­ment beau­coup à Luciano Vin­cen­zoni et au tan­dem Age-Scarpel­li. Le pre­mier, scé­nar­iste réputé de Ser­gio Leone (Et pour quelques dol­lars de plus, Le Bon, la Brute et le Truand sont de sa main), de Mon­i­cel­li (La Grande Guerre) ou de Bil­ly Wilder (Avan­ti !), a déclaré s’être inspiré de trois faits auto­bi­ographiques pour cha­cun des trois épisodes : le film est sans aucun doute motivé par un réel souci d’authenticité, sen­si­ble non seule­ment dans le choix d’acteurs non pro­fes­sion­nels aux côtés des acteurs pro­fes­sion­nels, mais aus­si dans la pré­ci­sion de l’écriture et dans le four­mille­ment de détails stig­ma­ti­sant cette moyenne bour­geoisie provin­ciale. Agenore Incroc­ci et Furio Scarpel­li (le tan­dem Age-Scarpel­li des films de Mon­i­cel­li, Risi, Sco­la, Comenci­ni) ont fait sur les dia­logues un tra­vail d’orfèvre, afin de leur don­ner toute l’acuité et le mor­dant néces­saires à la satire. Après ces deux volets siciliens que sont Divorce à l’italienne et Séduite et aban­don­née, Ces messieurs dames nous rap­pelle une fois de plus qu’il fut un temps où la comédie savait à la fois faire rire et faire réfléchir en offrant une expéri­ence véri­ta­ble, ne réduisant pas la mise en scène au degré zéro de l’art ciné­matographique. Bril­lante, envolée, jouis­sive, la mise en scène démonte l’hypocrisie, elle est une mise en forme ironique, déca­pante, d’un monde qui se cache der­rière de faux-airs d’hon­nêtes hommes et femmes.

Ces messieurs dames entremêle assez sub­tile­ment la comédie et le drame, le regard noir porté par le cinéaste sur cette société de la Vénétie pas­sant par une ironie inso­lente et lucide qui prend tout son sens à la fin du film. En effet, après les trois épisodes prin­ci­paux, le film revient sur le deux­ième, pour le ter­min­er. Non seule­ment Bisi­ga­to, traqué, harcelé par tout le vil­lage, perd sa maîtresse, mais il ne peut même pas se sui­cider tran­quille­ment : tout le vil­lage accourt pour le sauver… et le remet­tre dans les bras de sa mégère de femme, tri­om­phante et tou­jours piail­lante et fati­gante. Une seule solu­tion : se met­tre des boules Quiès. À la fin, tous se retrou­vent sur la place du vil­lage, qui ouvrait le film : rien n’a changé, la morale est sauve. La caméra capte les jeux de regards, les clins d’œil aguicheurs, et tisse entre les per­son­nages des liens… adultères. Per­son­ne n’est dupe, mais il suf­fit de faire sem­blant.

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