Adieu Gary

Adieu Gary

de Nassim Amaouche

  • Adieu Gary
  • France2009
  • Réalisation : Nassim Amaouche
  • Scénario : Nassim Amaouche
  • Image : Samuel Collardey
  • Montage : Julien Lacheray
  • Musique : Le Trio Joubran
  • Producteur(s) : Jean-Philippe Andraca, Christian Bérard
  • Interprétation : Jean-Pierre Bacri (Francis), Dominique Reymond (Maria), Yasmine Belmadi (Samir), Mhamed Arezki (Icham), Sabrina Ouazani (Nejma), Alexandre Bonnin (José)...
  • Distributeur : StudioCanal
  • Date de sortie : 22 juillet 2009
  • Durée : 1h15

Adieu Gary

de Nassim Amaouche

Tu vas voir ailleurs ?


Tu vas voir ailleurs ?

Déjà remar­qué pour ses courts-métrages De l’autre côté (2003) et Quelques miettes pour les oiseaux (2005), on ne peut pas dire que Nas­sim Amaouche se soit fait dis­cret à Cannes cette année, où son pre­mier long était pro­jeté à la Semaine de la cri­tique, dont il a reçu le prix, fruit d’un vote de la cri­tique inter­na­tionale. Mérité ou pas ? Aucune impor­tance, il advient sim­ple­ment qu’Adieu Gary est un sacré chou­ette film où l’élégance visuelle, l’élaboration d’une atmo­sphère sin­gulière, une forme de réflex­iv­ité se mêlent har­monieuse­ment sans jamais entraver le plaisir de spec­ta­teur.

C’est peut-être une coquet­terie, mais pour définir ce qui se joue dans Adieu Gary, rien de mieux que Dominique A et sa chan­son Je suis une ville : “Je suis une ville dont beau­coup sont par­tis, enfin pas tous encore mais ça se rétréc­it, il reste celui-là qui ne se voit pas ailleurs, et celle-là qui s’y voit mais à qui ça fait peur, et celle-là qui ne sait plus, qui est trop abru­tie, qui ne sait plus où elle est, et qui se croit par­tie…” Adieu Gary a pour cadre une cité ouvrière per­due en Ardèche. Elle s’est dépe­u­plée, mais il reste ici un étrange micro­cosme, essen­tielle­ment d’origine maghrébine, dont l’impression de désœu­vre­ment est rehaussée par un soleil de plomb.

Comme d’autres Godot, un ado géant mutique attend le retour de son père, sosie de Gary Coop­er paraît-il, sur une valise. Fran­cis (Jean-Pierre Bacri, égal à lui-même, mais que l’on est con­tent de retrou­ver dans un rôle con­sis­tant), ancien ouvri­er amoureux de sa machine, fricote avec la voi­sine Maria (Dominique Rey­mond). Les jeunes trafi­co­tent autant pour tromper l’ennui que pour s’en sor­tir, c’est d’ailleurs ce qui a valu à l’un des deux fils de Fran­cis, Samir (Yas­mine Bel­ma­di), un petit séjour aux gnoufs. Un peu comme au bled, cette jeunesse “tient les murs”. On croise aus­si Zico, un mécano tou­jours affublé du mail­lot du joueur brésilien, ain­si que Nej­ma (Sab­ri­na Ouazani, la vraie révéla­tion de L’Esquive, superbe de sen­su­al­ité et de déter­mi­na­tion), une jeune femme sur qui lorgne Samir. Tout ce petit monde est à l’arrêt, dans l’expectative. Fran­cis regarde sou­vent le nez rêveur à la fenêtre, un train file : “c’est mon usine qui passe” dit-il désen­chan­té, avec sa “fierté d’ouvrier à la con” dira l’un de ses fils au cours du film. Fix­ité con­tre mou­ve­ment du monde, machines et tra­vail par­tent vers un ailleurs qui sem­ble très loin­tain.

Il y a peut-être avant tout un plaisir de capter ces moments con­tem­plat­ifs et drôles, mélan­col­iques et jouis­sifs, qui ne sont pas sans rap­pel­er, s’il fal­lait désign­er un cousin, Les Mains vides du trop rare Marc Recha. Mais Nas­sim Amaouche fait mon­tre d’un grand tal­ent d’écriture ciné­matographique. Aus­si bien pour la mise en valeur de l’espace, cette cité ouvrière désuète donne lieu à de superbes com­po­si­tions visuelles, que pour la mise en rela­tion des êtres, et ces derniers avec leur ter­ri­toire. Il parvient à don­ner corps et âme à ses per­son­nages en un rien de temps, avec une élé­gance impres­sion­niste. On retien­dra le panoramique com­plet lors d’une douce soirée au café du coin. Le mou­ve­ment cir­cu­laire est bercé par le chant somptueux de Nej­ma et les notes d’un oud ; tout en lenteur, il s’attarde sur des vis­ages et un lieu ren­dus à l’état de bulle de bien-être ; ici, main­tenant et ensem­ble. Adieu Gary réserve quelques très beaux moments sus­pendus mag­nifiés par un usage de la musique très con­va­in­cant. La mise en scène porte la con­tra­dic­tion du lieu, la dynamique cen­trifuge et implaca­ble des per­son­nages est con­trar­iée par la capac­ité à ren­dre digne, donc viv­able, ce cen­tre de grav­ité désuet.

Puisque le film intè­gre la référence à Gary Coop­er et quelques extraits de L’Homme de l’Ouest et de Vera Cruz, on a par­lé d’hommage au west­ern. Peut-être bien, mais on peut con­sid­ér­er que le film accom­plit la dynamique inverse des clas­siques du genre, puisqu’il s’agit ici plutôt d’une “décon­quête”, du reflux et de l’état dépres­sif d’un lieu. Si l’espace du film fut l’objet d’une con­quête, c’était aux temps bénis de l’industrialisation et du plein-emploi ; la sit­u­a­tion en présence est celle d’une déprise, d’un rêve finis­sant ayant dégénéré. Ceci con­fère au film une dimen­sion poéti­co-poli­tique assez féroce, où l’on voit s’effondrer une utopie sans qu’aucune autre ne pointe son nez, sinon celle du départ. Ou bien le salut vien­dra-t-il de ce local de la CGT qui se meut en une mosquée impro­visée ? Dif­fi­cile d’y croire. Si Adieu Gary se réfère au west­ern, c’est dans sa rela­tion à la notion de fron­tière. Une nou­velle fron­tière existe bien, quelque part. Que le pre­mier qui la voit se pro­fil­er en fasse prof­iter les autres. Elle reste à con­quérir.

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