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The Reader

The Reader

de Stephen Daldry

  • The Reader
  • États-Unis2008
  • Réalisation : Stephen Daldry
  • Scénario : David Hare
  • d'après : le roman Le Liseur
  • de : Bernhard Schlink
  • Image : Chris Menges, Roger Deakins
  • Décors : Brigitte Broch
  • Costumes : Ann Roth, Donna Maloney
  • Montage : Claire Simpson
  • Musique : Nico Muhly
  • Producteur(s) : Anthony Minghella, Sydney Pollack, Donna Gigliotti, Redmond Morris
  • Production : Mirage Enterprises, Neunte Babelsberg Film GmbH
  • Interprétation : Kate Winslet (Hanna), Ralph Fiennes (Michael adulte), David Kross (Michael jeune), Lena Olin (Ilana Mather), Bruno Ganz (Pr Rohl), Burghart Klaußner (le juge)
  • Distributeur : SND
  • Date de sortie : 15 juillet 2009
  • Durée : 2h03

The Reader

de Stephen Daldry

Quand la sentence précède le jugement


Quand la sentence précède le jugement

Le Liseur, adap­ta­tion par le réal­isa­teur de The Hours du roman de Bern­hard Schlink au suc­cès inat­ten­du et mérité en 1995, sort enfin sur les écrans français après moult déboires de dis­tri­b­u­tion. Si l’on trou­ve ici et là quelques accroches con­v­enues en début de film, l’ensem­ble de ce Liseur reste une for­mi­da­ble adap­ta­tion, resti­tu­ant tout à la fois l’his­toire du dou­ble appren­tis­sage physique et moral d’un jeune homme, et la sen­sa­tion de trou­ble et de cul­pa­bil­ité d’une Alle­magne se recon­sti­tu­ant peu à peu.

Le Liseur, suc­cès de librairie hors du com­mun, sem­blait idéal pour une adap­ta­tion ciné­matographique hol­ly­woo­d­i­enne : ce mélange d’his­toire et de drame, trai­tant de la cul­pa­bil­ité post-Sec­onde Guerre mon­di­ale, cha­peauté par une vedette, Kate Winslet, et une indus­trie améri­caine prompte à affadir les grands romans, aurait pu effray­er les fana­tiques de Schlink. Mais voilà, Stephen Daldry, réal­isa­teur de The Hours, n’est pas Baz Lurhmann. Sans effet tape-à-l’œil – excep­té, par­fois, une musique un brin grandil­o­quente –, mais tout en finesse, le cinéaste se joue des lumières et des émo­tions pour porter à l’écran une his­toire mag­nifique – on le répète, très bien adap­tée – sans oubli­er son idéal, son obses­sion de la sen­sa­tion. Frôlant les vis­ages, les corps humides, fil­mant la pudeur dénudée des amants et le mal­heur impudique d’un pays en pleine recon­struc­tion, Daldry ne sac­ri­fie cepen­dant à aucun moment la con­struc­tion nar­ra­tive à la beauté formelle. C’est donc entre 1958 et 1995 que quelques des­tins mod­estes se croisent au gré des aléas his­toriques d’une Alle­magne partagée entre la cul­pa­bil­ité et l’in­com­préhen­sion. La con­struc­tion est clas­sique (flash-backs, entremêle­ments et impres­sion du passé sur le présent) mais elle ne touche jamais la plat­i­tude. Elle laisse de la place à la sug­ges­tion, au hors-champ, elle ne cherche ni démon­tr­er ni à repro­duire. Elle racon­te.

Par hasard donc, par chance, le jeune Michael ren­con­tre la tac­i­turne Han­na. Il est fort en thème, elle ne com­mu­nique pas. L’ini­ti­a­tion est d’abord physique pour lui, lit­téraire pour elle : à cha­cune de leurs entre­vues, il prend l’habi­tude de lui lire des extraits de romans. Il apprend la lib­erté en dehors d’une famille rigide et cloi­son­nante, elle apprend le plaisir des mots. De façon assez poé­tique, Stephen Daldry représente l’idée de la perte de repères, de l’a­ban­don au plaisir par une récur­rence de l’eau : plus Marie-Madeleine que Lady Mac­beth, Han­na se lave, s’en­gouf­fre dans ses bains, se noie pro­gres­sive­ment. L’amour, pour elle, con­siste à engouf­fr­er Michael avec elle. Ce qu’elle se refuse finale­ment à faire. C’est aus­si par l’eau que les souf­frances de Michael se raviveront, et c’est enfin l’eau qui reflète le mieux les lumières changeantes et les nuances néces­saires d’un film qui souhaite les filmer sans impos­er d’é­mo­tions tranchées.

Au même moment, le pays accepte peu à peu sa destruc­tion morale, ain­si que la néces­sité de faire la paix sur les ruines, de recon­stru­ire une idée du bien com­mun. Han­na est rus­tre, elle tra­vaille mécanique­ment, elle fait l’amour mécanique­ment, mais elle est sen­suelle et se laisse pren­dre à sa sen­su­al­ité : ce n’est pas par la séduc­tion qu’elle attire Michael, mais par le plaisir, l’in­stinc­tif. Tous deux gag­nent une spon­tanéité que la soumis­sion aux règles sociales ou famil­iales leur inter­di­s­ait. C’est prob­a­ble­ment dans cette pre­mière séquence d’ini­ti­a­tion que le clas­si­cisme de Daldry se rap­proche par­fois du con­venu : le mon­tage, assez irréprochable par la suite, joue sur la corde du par­al­lélisme entre la soli­tude des villes et l’er­rance des êtres, pou­vant sem­bler facile voire sys­té­ma­tique. Fort heureuse­ment, le sujet du film oblige le réal­isa­teur à plus de pro­fondeur, car l’ini­ti­a­tion au plaisir aura un coût : celui d’une sec­onde ini­ti­a­tion, au mal cette fois. Han­na dis­paraît un jour, lais­sant inachevée pour Michael la décou­verte sen­suelle, et lais­sant surtout place au moment d’un appren­tis­sage plus douloureux qu’est celui de la com­plex­ité.

Il est fort dif­fi­cile, à ce stade, d’analyser le film sans en dévoil­er la sub­stan­tifique moelle. Le trag­ique se moquerait bien du respect des péripéties, mais nous ten­terons d’écrire sur Le Liseur sans en dénouer le nœud gor­di­en. Michael va donc retrou­ver Han­na quelques années plus tard lors d’un procès : il étudie désor­mais le droit, elle est sur le banc des accusées. Imma­ture, désori­en­tée, celle qui s’ob­sti­nait à voir en Michael un ado­les­cent se retrou­ve dans la posi­tion de l’en­fant grondée qui ne com­prend pas ce qu’on lui reproche. Son ultra-sen­si­bil­ité puérile est source de joie lors de l’ini­ti­a­tion physique ; la source se méta­mor­phose en incom­préhen­sion, en rejet dans un cadre social. Obsédé par L’Odyssée, Bern­hard Schlink met tou­jours ses per­son­nages en sit­u­a­tion d’oblig­a­tion, de renon­ce­ment ou de vail­lance. Michael, sym­bole d’une jeunesse alle­mande qui juge sans pou­voir com­pren­dre, qui hait la généra­tion antérieure sans pou­voir s’en dégager totale­ment, passera toutes les étapes qui doivent men­er au retour, au par­don, au com­mence­ment.

Stephen Daldry s’est ici par­ti­c­ulière­ment intéressé au thème de l’in­con­science : le per­son­nage d’Han­na n’in­car­ne pas le mal absolu, la bête sans vis­age et sans nom. Elle représente la banal­ité du mal dont par­lait Han­nah (tiens, tiens) Arendt, celle qui obéit, et qui ne com­pren­dra jamais qu’on puisse juger un acte “légitime” puisque réglé, nor­mé en son temps. Pour Han­na, la faute n’est pas le crime. Les scènes de procès sont en cela par­ti­c­ulière­ment réussies : inca­pable de voir l’hu­man­ité en autrui parce qu’elle n’a pas con­science de la sienne pro­pre, et se révélant trop faible pour mon­tr­er un sup­plé­ment d’âme lorsqu’elle le touche du doigt, le per­son­nage d’Han­na rend jus­tice au tal­ent de Kate Winslet, et inverse­ment. L’oscar de l’ac­trice en 2008, certes vaine récom­pense, sem­ble bien mérité. Son inter­pré­ta­tion, qui ne recherche ni la per­fec­tion, ni la per­for­mance, est à l’im­age de la mise en scène. C’est dans la retenue, dans la sobriété que Daldry filme les con­séquences de l’hor­reur et des choix de cha­cun. Il ne s’ag­it pas de faire sen­sa­tion, d’établir un bilan défini­tif de l’His­toire et de con­damn­er ceux qui l’ont com­posée. Ce ciné­ma con­fronte les êtres à leur démons intérieurs et his­toriques, con­fronte un pays à ce qui fut sa honte, et au juge­ment de cette honte, qui ne pou­vait lui-même ni accepter ni com­pren­dre la naïveté, la banal­ité, l’hu­man­ité de cer­tains de leurs crim­inels. Le Liseur est, comme nous le disions, de fac­ture clas­sique : mais il reprend ce que le clas­si­cisme a de meilleur. Les sen­ti­ments et émo­tions n’y sont jamais fac­tices puisqu’ils se rat­tachent à la volon­té pal­pa­ble de sur­vivre mal­gré tout. Les grandes fresques sont belles quand elles col­lent à l’hu­main, quand elles dévoilent les parts obscures sous des dehors com­muns. The Read­er ne cherche ni à réformer le ciné­ma, ni à don­ner une vision de l’His­toire. Il a la force des con­tes qui ne gâtent ni les émo­tions ni les inter­ro­ga­tions.

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Extrêmement fort et incroyablement près
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