Bronson
  • Bronson
  • Royaume-Uni2008
  • Réalisation : Nicolas Winding Refn
  • Scénario : Brock Norman Brock, Nicolas Winding Refn
  • Image : Larry Smith
  • Montage : Matthew Newman
  • Musique : Lol Hammond
  • Producteur(s) : Rupert Preston, Daniel Hansford
  • Production : Vertigo Films
  • Interprétation : Tom Hardy (Michael Peterson alias Charles Bronson), Matt King (Paul Daniels), James Lance (le professeur d’arts plastiques), Kelly Adams (Irene), Amanda Burton (la mère de Michael Peterson)...
  • Distributeur : Le Pacte
  • Date de sortie : 15 juillet 2009
  • Durée : 1h32

L'antre de la folie


L'antre de la folie

Nico­las Wind­ing Refn se fait remar­quer grâce aux films de la trilo­gie Push­er (1996, 2004, 2005), que le pub­lic français décou­vre d’un coup d’un seul en 2006. Dépous­siérant le ciné­ma danois et bous­cu­lant Lars Von Tri­er du haut de son piédestal, le jeune Nico­las Wind­ing Refn jon­gle alors entre noirceur, austérité et humour, affichant la vio­lence de la pègre danoise dans trois polars revig­o­rants, à la nar­ra­tiv­ité inven­tive. C’est avec la même énergie qu’il prend à bras le corps le per­son­nage de Bron­son, dans ce film éponyme con­sacré à l’exploration de la per­son­nal­ité du détenu le plus dan­gereux de Grande-Bre­tagne. La fas­ci­na­tion du réal­isa­teur pour cet étrange indi­vidu le con­duit à en pro­pos­er un por­trait sophis­tiqué, dont la styl­i­sa­tion visuelle finit par occul­ter l’intérêt poten­tiel du sujet.

Issu du monde ouvri­er et peu éduqué, Michael Peter­son avait un rêve : devenir une célébrité et voir sa tête à la une des jour­naux par quelque moyen que ce soit. En 1974, âgé de dix-neuf ans, il se fait arrêter pour avoir braqué un bureau de poste à l’aide d’un fusil scié, sans avoir fait de blessé. Son mai­gre butin (26,18 livres) lui vaut une con­damna­tion de sept ans de prison. Or Michael Peter­son – qui pren­dra le pseu­do­nyme de Charles Bron­son en référence au ténébreux acteur améri­cain lors d’une de ses rares et cour­tes péri­odes de lib­erté – est tou­jours en prison à ce jour. Cumu­lant actuelle­ment trente-qua­tre ans en mai­son d’arrêt, ce pris­on­nier à la vio­lence hors norme, con­sti­tu­ant une men­ace pour le per­son­nel péni­tenci­er comme pour ses co-détenus, a passé trente ans en isole­ment. En devenant l’incontrôlable Bron­son, ce «pro­fes­sion­nel» de la déten­tion est par­venu à devenir une star des médias bri­tan­niques, relayant ses coups d’éclat. Ce film est le por­trait d’un homme que la prison a ren­du sauvage et que les peines suc­ces­sives ont con­damné à la réclu­sion per­pétuelle. Peu à peu, il devient clair que Michael Peter­son ne peut s’émanciper du car­ac­tère cyclothymique et hyper-vio­lent de Bron­son. Le per­son­nage qu’il s’est con­stru­it con­stitue sa prison per­son­nelle, le ten­ant à l’abri des con­tin­gences et des vio­lences d’une société dont il s’est finale­ment lui-même exclu. Der­rière l’homme bour­ru et san­guin, l’enfermement donne aus­si nais­sance à un artiste unique, dont les poèmes et les dessins revê­tent une dimen­sion cathar­tique évi­dente.

Le film se con­cen­tre sur un per­son­nage évidem­ment intri­g­ant et éminem­ment charis­ma­tique, comme en témoigne le com­men­taire en voix-off qui accom­pa­gne ce por­trait, dont le con­tenu a été rédigé par le véri­ta­ble Bron­son. Cette démarche inclu­sive mon­tre la fas­ci­na­tion trou­ble de Nico­las Wind­ing Refn pour «son» per­son­nage et appa­raît comme la mar­que d’une prox­im­ité gênante – même si le réal­isa­teur danois s’est vu refuser un entre­tien avec le détenu par le min­istère de l’Intérieur bri­tan­nique. Nico­las Wind­ing Refn, qui a remanié le scé­nario pour l’adapter à son regard étranger et extérieur, choisit de se con­cen­tr­er sur le développe­ment d’une per­son­nal­ité mar­ginale, par­fois bor­der­line, plutôt que pro­pos­er la biogra­phie d’un homme ordi­naire et sim­ple vers une gloire étrange, dont le prix est celui de sa lib­erté − et sûre­ment celui de sa sta­bil­ité men­tale. Sans porter de juge­ment sur son per­son­nage, ni chercher à dénon­cer le fonc­tion­nement du sys­tème péni­tenci­er bri­tan­nique, le film est con­stru­it comme un kaléi­do­scope et passe en revue les mul­ti­ples exac­tions pro­longeant la peine de Bron­son, selon un ordre impré­cis. Tom Hardy, remar­quable inter­prète de Bron­son à la méta­mor­phose physique impres­sion­nante, est filmé sous toutes les cou­tures. La mul­ti­plic­ité de gros plans et l’emploi de cour­tes focales défor­mant légère­ment vis­ages et décors ren­dent pal­pa­ble la sen­sa­tion crois­sante d’étouffement due à une incar­céra­tion pro­longée. Cohérents avec le par­cours du détenu, ces choix visuels rad­i­caux con­tribuent à l’isoler à l’intérieur de l’univers car­céral, mais ils par­ticipent aus­si mal­heureuse­ment à l’essoufflement du film par leur arti­fi­cial­ité et leur excès. Les autres per­son­nages demeu­rant très sec­ondaires, on a l’impression de tourn­er rapi­de­ment en rond autour de ce Bron­son, au com­porte­ment dés­in­volte. Le choix d’une sophis­ti­ca­tion visuelle et d’un mon­tage syn­copé cor­re­spond certes à la démesure cer­taine et à la folie pro­gres­sive du pro­tag­o­niste, mais fatigue rapi­de­ment par son car­ac­tère arti­fi­ciel.

Michael «Bron­son» Peter­son est un comé­di­en né, dont il est par­fois dif­fi­cile de savoir si la folie est réelle ou simulée. En témoigne dans le film la représen­ta­tion de son séjour dans une unité psy­chi­a­trique. Styl­i­sa­tion visuelle et défor­ma­tion sonore sont évidem­ment à leur parox­ysme dans cette par­tie du film, où le spec­ta­teur s’enlise au côté d’un per­son­nage déstruc­turé, qui ne songe qu’à retrou­ver une cel­lule ordi­naire. Pas une fois, le film ne mon­tre un quel­conque désir d’évasion ou le développe­ment d’une idéolo­gie par­ti­c­ulière chez Bron­son. Ses mou­ve­ments de rébel­lion appa­rais­sent comme des caprices, telle cette prise d’otage pen­dant laque­lle sa seule reven­di­ca­tion con­siste à deman­der de pou­voir écouter de la musique. Si Michael Peter­son n’a pas choisi sa pre­mière réclu­sion, en devenant Bron­son «le pris­on­nier le plus dan­gereux de Grande-Bre­tagne», il provoque les pro­lon­ga­tions suc­ces­sives de ses peines (ini­tiale­ment req­ui­s­es pour des dél­its mineurs) pour rester sur le devant de la scène médi­a­tique. Cette mécanique est soulignée dans des pas­sages théâ­traux, où un Bron­son vêtu d’un cos­tume et maquil­lé avec extrav­a­gance, tel un per­son­nage de Gotham City, se donne en spec­ta­cle devant une salle tétanisée par la folie autori­taire de ce sur­prenant show-man. Ce dis­posi­tif scénique per­met plus ou moins de struc­tur­er le film en chapitres, en soulig­nant (s’il en était encore besoin) le car­ac­tère méga­lo­mane et démesuré d’un indi­vidu plus intel­li­gent qu’il ne veut bien le faire croire. Le sous-texte de ce film-por­trait con­sis­terait donc à dénon­cer cette soif com­pul­sive de gloire et de recon­nais­sance, qui ali­mente tant de pro­grammes de télé-réal­ité basés sur l’enfermement et l’isolement des can­di­dats. Mais il n’est pas sûr que le réal­isa­teur souhaite provo­quer une quel­conque réflex­ion chez le spec­ta­teur. Les inter­titres fin­aux pro­posent en effet de con­sul­ter le site marc­hand ven­dant les œuvres pic­turales de Bron­son et invi­tent le spec­ta­teur à écrire au détenu et à partager la fas­ci­na­tion Nico­las Wind­ing Refn pour un homme devenu une étrange bête de foire…

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