Le Hérisson

Le Hérisson

de Mona Achache

  • Le Hérisson
  • France2009
  • Réalisation : Mona Achache
  • Scénario : Mona Achache
  • d'après : le roman L'Élégance du hérisson
  • de : Muriel Barbery
  • Image : Patrick Blossier
  • Montage : Julia Grégory
  • Musique : Gabriel Yared
  • Producteur(s) : Anne-Dominique Toussaint
  • Interprétation : Josiane Balasko (Renée Michel), Garance Le Guillermic (Paloma Josse), Togo Igawa (Kakuro Ozu), Anne Brochet (Solange Josse), Wladimir Yordanoff (Paul Josse), Ariane Ascaride (Manuela Lopez)...
  • Date de sortie : 1 juillet 2009
  • Durée : 1h40

Le Hérisson

de Mona Achache

Conte de fiel


Conte de fiel

Best-sell­er inat­ten­du et lau­réat d’une poignée de prix lit­téraires en 2007, L’Élégance du héris­son se retrou­ve très logique­ment adap­té au ciné­ma. N’ayant pas lu l’œuvre orig­i­nale, on ne s’étendra pas sur ses mérites, réels ou sup­posés, pas plus qu’on ne se livr­era au jeu des sept erreurs. Tout juste se bornera-t-on à con­stater que « l’élégance » a dis­paru du titre du film… Est-ce pour cette rai­son qu’il en manque cru­elle­ment ?

Dans un immeu­ble parisien très bour­geois, Palo­ma, petite fille de douze ans tou­jours affublée d’un pull blanc à rayures noires qui lui donne l’apparence d’un per­son­nage de bande dess­inée, rumine son pro­jet de sui­cide. Ce n’est pas qu’elle soit mal­traitée ou même mal­heureuse, mais elle refuse de devenir adulte. Armée de la caméra de son père, elle filme sa famille de rich­es névrosés, ses voisins et surtout sa concierge, la revêche et intri­g­ante Madame Michel, en agré­men­tant son doc­u­men­taire pré-post-mortem de con­sid­éra­tions défini­tives sur la vie, la mort et l’art que l’on trou­verait insup­port­a­bles dans la bouche d’une adulte[ref]Même si, mieux amenées, quelques-unes pour­raient être amu­santes, par exem­ple « Je ne vois que la psy­ch­analyse pour con­cur­rencer les reli­gions dans l’amour des souf­frances qui durent… »[/ref], mais qui dans celle d’une enfant son­nent trop faux pour dépass­er le stade du ridicule.

Est-ce la direc­tion d’acteurs défail­lante d’une réal­isatrice débu­tante, l’absence de naturel et d’expérience de la jeune Garance Le Guiller­mic, ou bien (plus vraisem­blable­ment) l’artificialité des répliques qu’on lui donne à réciter ? Tou­jours est-il qu’on n’y croit pas une sec­onde, et que l’accumulation de juge­ments expédi­tifs et arro­gants rend très vite ce petit singe savant aus­si invraisem­blable qu’antipathique. Ce hia­tus entre l’âge réel du per­son­nage et la matu­rité de son expres­sion pas­sait peut-être dans le roman (et encore, on se per­met d’en douter) – mais dans un film, il crève les yeux autant qu’il épuise les tym­pa­ns. C’est le syn­drome Juno : cette fas­ci­na­tion très con­tem­po­raine pour les sur­douées incom­pris­es, pour les pau­vres petites filles rich­es. Si l’on veut bien croire que toutes les gamines n’ont pas Han­nah Mon­tana pour seul hori­zon, les apho­rismes de ces jeunes ven­tril­o­ques trop blasées pour leur âge ne son­nent jamais juste. La pédan­terie des adultes transparaît très vite der­rière le maquil­lage rose bon­bon de l’enfance.

L’autre his­toire du film, c’est celle de la concierge, inter­prétée par une Josiane Bal­asko dont les jour­naux salueront cer­taine­ment la « per­for­mance » dans les prochains jours. L’actrice a assez de méti­er pour défendre le per­son­nage, et pour insuf­fler, par moments, de légères bouf­fées d’émotion dans un film par ailleurs très froid. Mais sa Madame Michel est au fond aus­si peu sym­pa­thique que la petite peste qu’elle fascine, et avec qui elle partage un même mépris des rich­es locataires de l’immeuble. Ceux-ci sont tous impi­toy­able­ment car­i­caturés et ridi­culisés sous le regard des deux caméras (celle de la fil­lette, celle de la réal­isatrice) : la vieille gâteuse, la rom­bière hau­taine, la mère en dépres­sion chronique, le père démis­sion­naire… Ce jeu de mas­sacre pour­rait être plaisant, s’il était exé­cuté avec un peu plus de finesse… et si la cri­tique sociale dépas­sait le stade de la sim­ple poussée d’ai­greur.

En effet, le film joue essen­tielle­ment sur le reg­istre du ressen­ti­ment de classe. La revanche des sans-grade sur les puis­sants est un créneau por­teur, surtout en ces temps de crise où la for­tune des uns excite, à juste titre, la colère des autres. Cette rancœur peut engen­dr­er de bons films[ref]Quoiqu’ils tar­dent à venir, même si l’on peut citer l’anecdotique mais sym­pa­thique Très Très Grande Entre­prise.[/ref], mais pas seule­ment. On se sou­vient par exem­ple d’Erreur de la banque en votre faveur, où des « Français moyens » se vengeaient de ban­quiers aus­si bêtes qu’arrogants en les bat­tant sur leur pro­pre ter­rain (et en se révélant, du même coup, aus­si mesquins qu’eux). C’est égale­ment le principe de ce Héris­son, sauf qu’ici, la fas­ci­na­tion pour la Cul­ture avec un grand « C » rem­place l’obsession pour l’ar­gent et la réus­site sociale. Car Madame Michel cache une riche bib­lio­thèque dans un recoin de sa loge, et une grande éru­di­tion der­rière son apparence de concierge illet­trée qu’elle cul­tive à des­sein, afin de se sous­traire aux regards des bour­geois. Le spec­ta­teur est ain­si appelé à s’identifier à ce « héris­son », et par ric­o­chet à s’approprier ses inces­santes références – notam­ment lit­téraires et ciné­matographiques –, et à se débar­rass­er de ses pro­pres com­plex­es vis-à-vis des déten­teurs offi­ciels du savoir. On pense aus­si au Goût des autres, film petit-bour­geois qui suiv­ait déjà le même pro­gramme, et qui ren­con­tra en son temps un grand suc­cès pub­lic : on imag­ine aisé­ment l’impact de ce dis­cours dans un pays où la cul­ture occupe une si grande place sym­bol­ique.

Le film, en tout cas, ne remet jamais en cause en pro­fondeur l’ordre social, si tant est qu’il l’égratigne seule­ment. D’abord, parce que ses rich­es bour­geois sont trop caricaturaux[ref]Comme l’é­taient juste­ment les ban­quiers d’Erreur de la banque en votre faveur, mais ce dernier film avait l’ex­cuse d’être une comédie.[/ref] pour que quiconque puisse se recon­naître en eux, mais surtout parce que son per­son­nage de vieille concierge, à la fois heureuse d’être invis­i­ble mais frus­trée de n’être pas recon­nue, n’aspire au fond qu’à rejoin­dre ce monde qu’elle sem­ble tant mépris­er par ailleurs[ref]Voir son émer­veille­ment quand, une fois “relookée”, elle est saluée par une locataire qui ne l’a pas reconnue…[/ref]. C’est le côté « film de princesse » de ce Héris­son – le prince char­mant étant ici incar­né par le mys­térieux Japon­ais qui rachète l’immeuble. Attar­dons-nous un instant sur ce per­son­nage-clé, qui per­met au film de réc­on­cili­er son yin (la richesse intérieure) et son yang (les signes extérieurs de richesse). Fan­tasme typ­ique­ment occi­den­tal, ce brave homme incar­ne l’exotisme et la sagesse insond­able de l’Orient en cumu­lant tant de qual­ités qu’il en devient rapi­de­ment crispant. Car Mon­sieur Ozu (sic) ne se con­tente pas d’être richissime : il est aus­si intel­li­gent, généreux, doux, cul­tivé, souri­ant, dis­tin­gué, d’humeur tou­jours égale, beau, élé­gant, déli­cat, spir­ituel, bon cuisinier, plein de tact et veuf. Petit à petit, cet idéal de vieille fille roman­tique fait bas­culer le film dans les bons sen­ti­ments à la Bar­bara Cart­land. Mais si ceux-ci vien­nent com­penser agréable­ment l’acrimonie ambiante, ils ne la font pas oubli­er pour autant – d’autant qu’une fin abrupte vien­dra met­tre un coup d’arrêt au con­te de fées et aux rêves d’ascension sociale de la Mère Michel. Mal­gré le dis­cours en apparence généreux, la morale est donc que cha­cun reste à sa place. De fait, le sim­ple choix des acteurs ren­force les stéréo­types de classe que le film pré­tend dénon­cer : Bal­asko et Ari­ane Ascaride en pro­los fortes en gueule, Anne Bro­chet – qui hérite d’un rôle indéfend­able – et Wladimir Yor­danoff en bour­geois coincés…

Pour résoudre la con­fu­sion d’un film qui ne paraît jamais choisir entre la joliesse, le pathos et le vit­ri­ol, il ne faut pas compter sur la réal­i­sa­tion de Mona Achache, qui sem­ble trop con­tente d’adapter un suc­cès de librairie pour se pos­er des ques­tions de mise en scène. La forme recon­duit l’incohérence du dis­cours : ain­si, le lyrisme et l’emphase de la musique de Gabriel Yared – un choix très « nou­veau riche » – jure avec la mod­estie affichée du pro­pos, avec l’étroitesse du cadre et des enjeux. Mais tous ces défauts ne devraient pas empêch­er le film de con­naître le même suc­cès pub­lic que le roman, et ses con­sid­éra­tions bateau sur les apparences – for­cé­ment – trompeuses d’enthousiasmer les bonnes âmes.

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