Coraline

Coraline

de Henry Selick

  • Coraline
  • États-Unis2009
  • Réalisation : Henry Selick
  • Scénario : Henry Selick
  • d'après : Coraline
  • de : Neil Gaiman
  • Image : Pete Kozachik
  • Montage : Christopher Murrie, Ronald Sanders
  • Musique : Bruno Coulais, They Might Be Giants
  • Producteur(s) : Bill Mechanic, Claire Jennings, Henry Selick, Mary Sandell
  • Interprétation : Dakota Fanning (Coraline Jones), Teri Hatcher (la mère / l'autre mère), Keith David (le chat), John Hodgman (le père / l'autre père)...
  • Date de sortie : 10 juin 2009
  • Durée : 1h40

Coraline

de Henry Selick

Imaginer, c'est hausser le réel d'un ton


Imaginer, c'est hausser le réel d'un ton

Il aura fal­lu seize ans au réal­isa­teur Hen­ry Selick pour réelle­ment sor­tir de l’om­bre de Tim Bur­ton, pour par­venir à accrocher son nom en haut de l’af­fiche. Il y a de cela seize ans, le réal­isa­teur nous ame­nait, sous la tutelle omniprésente du réal­isa­teur de Sweeney Todd, L’É­trange Noël de M. Jack, un film pour lequel il ne sera prob­a­ble­ment jamais réelle­ment con­sid­éré. 16 ans après, non seule­ment Selick dépasse à tous les titres le con­te mor­bide «de Tim Bur­ton», mais il réus­sit le tour de force d’amen­er, enfin, réelle­ment, l’au­teur Neil Gaiman sur grand écran dans toute la pléni­tude de son imag­i­naire. Une réus­site exem­plaire.

Les auteurs phares de la «cul­ture comics» (enten­dons par là les auteurs nés après l’avène­ment de cette cul­ture, bercés par elle) que sont Alan Moore et Neil Gaiman entre­ti­en­nent une rela­tion sim­ple avec le ciné­ma: ils étaient, jusqu’à présent, hors de portée. L’u­nivers com­plexe, ultra-référen­tiel et poli­tique, de Moore a longtemps effrayé et fasciné les cinéastes, avant de se voir adapter en chaîne dans les dernières années – avec plus ou moins de bon­heur. Entre les ratages abyssaux (La Ligue des Gen­tle­men Extra­or­di­naires), les sim­pli­fi­ca­tions navrantes (From Hell, V pour Vendet­ta), les repris­es non avouées (The Dark Knight doit au moins autant à Frank Miller qu’au Killing Joke de Moore), le mieux que le ciné­ma ait réus­si avec l’au­teur anglais est une presque copie con­forme – à la case près – dans Watch­men. Moore, lassé, a fini par refuser de se voir citer au générique des adap­ta­tions de ses œuvres. Anglais égale­ment, Neil Gaiman ne fait pas preuve d’au­tant de grandil­o­quence, mais il faut avouer que son rap­port à l’im­age est bien dif­férent. Si Moore scé­narise ses œuvres à la ressem­blance de sto­ry­boards – ce qui n’a man­i­feste­ment pas échap­pé à Zack Sny­der –, Gaiman est man­i­feste­ment bien plus mar­qué par l’héritage de la lit­téra­ture. Ce qui le pousse notam­ment à scé­naris­er un étrange et visuelle­ment flam­boy­ant Mir­ror­Mask pour son com­père Dave McK­ean – une œuvre dans laque­lle le réal­isa­teur-graphiste et l’au­teur ont ten­té beau­coup de choses d’un point de vue pure­ment esthé­tique, la plu­part du temps sans être réelle­ment con­va­in­cants. Et lorsque d’autres réal­isa­teurs s’in­téressent au cor­pus lit­téraire de Gaiman, cela donne, à l’in­star d’un From Hell pour Moore, une ver­sion expurgée, certes suff­isante, mais fon­da­men­tale­ment bien plus mièvre et creuse que l’œu­vre orig­i­nale dans le Star­dust de Matthew Vaughn. Parce que l’u­nivers ciné­matographique de Gaiman existe à la croisée des extrav­a­gances de Mir­ror­Mask et de la rigueur nar­ra­tive de son œuvre lit­téraire et poé­tique – une alchimie qui échap­pait aux réal­isa­teurs de ciné­ma, jusqu’à main­tenant.

Mais associ­er l’imag­i­naire d’Hen­ry Selick, affir­mé après L’É­trange Noël de M. Jack dans un con­fi­den­tiel James et la pêche géante (d’après Roald Dahl, auteur à l’u­nivers des plus “gaimaniens”) à celui de Gaiman se révèle être la recette mir­a­cle pour créer cette pierre philosophale, une adap­ta­tion ciné­matographique en tous points digne de l’œu­vre orig­i­nale de Neil Gaiman – Cora­line. Cora­line Jones est une jeune fille douée d’un fort car­ac­tère, et fort mar­rie d’avoir à suiv­re ses par­ents dans une mai­son cam­pag­narde ennuyeuse, loin de ses meilleurs amis. Ses par­ents, acca­parés par la rédac­tion d’un guide botanique, ne prê­tent guère atten­tion à la jeune fille. Aus­si, lorsqu’elle décou­vre, cachée dans la grande mai­son qu’elle est venue habiter, une porte mys­térieuse pour un monde baroque et enchanteur, miroir de son monde réel, mais où l’at­ten­dent deux par­ents aimants, gen­tils et atten­tifs, Cora­line est bien prête à se laiss­er séduire par son “autre famille”. Mais cet autre monde, où les gens por­tent des bou­tons de culotte en guise d’yeux, pour­rait se révéler plus dan­gereux qu’il n’y paraît…

Le motif de la porte mys­térieuse ouvrant sur un monde étranger évoque irré­sistible­ment les aven­tures de l’Al­ice de Lewis Car­roll, mais c’est plutôt (de l’aveu de Gaiman lui-même) vers La Belle Dame sans mer­ci de John Keats, et de la mytholo­gie cel­tique qu’il faut chercher les orig­ines de Cora­line: une mytholo­gie où les fées font telle­ment peur qu’on les nomme fair folk (le beau peu­ple) de peur de sus­citer leur colère en les nom­mant autrement… Selick sem­ble avoir gardé à cœur de ter­ri­fi­er son audi­toire avec ses créa­tures de par-delà les lim­ites de notre monde. Et le réal­isa­teur de con­stru­ire un univers à la fois charmeur et inquié­tant, cette oxy­more essen­tielle à l’esthé­tique du con­te de fée, et qui échappe avec tant de con­stance aux cinéastes désir­ant se l’ap­pro­prier – mais Selick pos­sède, enfin, et heureuse­ment, la sen­si­bil­ité qui sied. Bar­i­olé, chao­tique, baroque, le monde-d’au-delà-de-la-porte sus­cite donc à la fois autant d’émer­veille­ment que de dégoût, d’en­vie que d’in­quié­tude: le film parvient donc, avec une grâce sub­tile, à ressus­citer le rap­port de l’en­fant vis-à-vis de son imag­i­naire – un mélange d’e­spoir, d’en­vie, et de ter­reur qu’on dés­espérait de (re?)voir un jour à l’écran.

Il aura fal­lu près de trois ans et demi (dont deux de pré-pro­duc­tion) à l’équipe de Selick pour ter­min­er Cora­line, film d’an­i­ma­tion en stop motion. Le tra­vail de four­mi qu’il a fal­lu pour don­ner vie – et le mot est on ne peut moins métaphorique, ici – est tout sim­ple­ment ver­tig­ineux, mais le résul­tat en vaut la peine. Remar­quable­ment écrit, le film est de plus réelle­ment inter­prété par ses mar­i­on­nettes: on ne peut que croire dès les pre­mières min­utes au per­son­nage de Cora­line. Ne se con­tentant aucune­ment de cette prouesse tech­nique, Selick dépasse allè­gre­ment la pré­ten­due réus­site de L’É­trange Noël de M. Jack, un film pour­tant si stérile, grâce à la pro­fondeur héritée de l’u­nivers de Gaiman. Cepen­dant, nul n’est besoin de sépar­er le tech­ni­cien Selick et le scé­nar­iste Gaiman: Cora­line réus­sit véri­ta­ble­ment en incor­po­rant les mon­des de l’un et de l’autre. Cora­line est donc un con­te de fées au sens le plus ances­tral du terme, de ces fées qui sus­ci­tent autant l’émer­veille­ment que la ter­reur, et surtout la pos­si­bil­ité de voir au ciné­ma la pein­ture d’un imag­i­naire riche, et qui, loin de figer l’imag­i­na­tion de ses spec­ta­teurs (le plus grand crime à imput­er aux films-à-Com­put­er Gen­er­at­ed Images tels que les Har­ry Pot­ter ou La Bous­sole d’or), la fait fleurir. Du grand art de con­teur, du grand art de cinéaste.

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